Chapitre 1 Le jambon du sieur Anseaume
Il faut moins que rien, en vérité ! pour changer parfois au réveil les dispositions intimes de l’heureux possesseur d’un Moi tant soit peu subtil et précieux. Hier matin, en consultant mon Moi – ce qui est pour l’Intellectuel une analogue obligation à celle qui fait au bourgeois chaque jour consulter son baromètre – hier je venais de m’apercevoir que le susdit Moi, enclin plus que jamais aux désespérances, se trouvait attristé profondément par la particulière hideur des crimes désormais bas et sans beauté dont s’ensanglante le Paris moderne…
Bref ! pour parler le clair langage de Voltaire et des bonnes gens, encore sous l’impression d’un horrible drame, assassinat de fille galante ou de vieille rentière, que tous les journaux, depuis une semaine, commentent avec leur ordinaire complaisance, j’étais en train de broyer du noir, quand un fait-divers, oui ! un simple fait-divers de l’Argus Canteperdicien est venu chasser les brouillards et me remettre du soleil dans l’âme.
Vous saurez que ce titre pompeux désigne l’unique et modeste gazette d’un pays qui m’est resté cher, les gens de Canteperdrix, avec un léger pédantisme à la seizième siècle, aimant se faire appeler Cantaperdiciens comme les gens de Pamiers, Apaméens, et ceux de Bayeux, Bajocasses.
Le fait-divers, d’une ingéniosité touchante et bien provinciale, relatait bravement ceci :
« Le mardi, 5, veille des Rois, des malfaiteurs de la pire espèce ont volé dans le bastidon du sieur Anseaume un jambon et deux bouteilles de vin vieux. »
N’est-ce pas à partir tout de suite, ce soir, par le premier train qui chaufferait : non pour les pays bénis d’au delà Marseille où, dans un ciel de dur lapis, le soleil toujours chaud semble sourire en regardant les roses toujours vivantes des haies, où le flux de la mer perpétuellement soupire aux spélunques sonores l’antique chanson des Sirènes, où jamais la neige et le givre et leur floraison de froids cristaux remplaçant la feuille sur l’arbre ne viennent en hiver interrompre le dialogue murmuré des palmes vertes et de la brise ; mais pour la paradoxale bourgade qui, à cette époque fertile en escarpes, ne connaît comme pires malfaiteurs que de joyeux garçons dont la criminalité se limite au vol, – est-ce bien un vol ? – d’un jambon et de deux bouteilles de vin vieux ?
« Le mardi, 5, veille des Rois… » Dégustons à loisir ces lignes suggestives :
« Un jambon ! »
Je le vois d’ici, ce jambon : ferme, luisant, à grains serrés sous le couteau comme un fragment de brèche rouge au travers de laquelle courraient des traînées de graisse d’un blanc délicat ; jambon devenu introuvable depuis l’invasion des salaisons yankees et tudesques, depuis surtout que, sous prétexte d’élevages scientifiques, on a remplacé par des monstres lymphatiques et bouffis, vrais sacs de suif roulant en boule, notre belle race gallo-romaine de cochons noirs musclés et maigres, hauts sur pattes, la queue vrillée, avec une crinière de soies rudes qui les fait ressembler au sanglier de Calydon, nourris de glandée, parfumés de truffes, revenus presque à l’état sauvage, bref ! les cochons que l’Enfant Prodigue garda et que le bon saint Antoine aimait.
« Et deux bouteilles de vin vieux. »
Vieux ! vous m’entendez bien, et non pas de ce nouveau vin issu de ceps trop jeunes, hélas ! cultivés en plaine dans les alluvions et les sables saumâtres, vin qu’il faut bénir faute de mieux en attendant que la suite des temps lui ait donné de suffisants quartiers de noblesse ; mais le vin de jadis, le vin des vieilles souches ancestrales qui tordaient au flanc des coteaux pierreux leurs troncs rugueux et noirs dont l’écorce s’effilochait et dans l’épaisseur desquels, quand ils se mouraient de vieillesse, les paysans pieux taillaient des images de saints ; vins couleur d’or, couleur de pourpre, concentrant en pur élixir, avec leur flamme et leur bouquet, les baisers du soleil et l’âme de la terre, n’inspirant qu’honnêtes ivresses et qu’un poète pouvait chanter !
De plus, je ne puis m’empêcher de rire lorsque je songe à la déconvenue du bonhomme Anseaume arrivant le matin au bastidon et ne trouvant plus ni le jambon ni les bouteilles.
Il les gardait sans doute en réserve, à l’insu de sa femme, pour fêter les Rois, tous deux seuls avec un vieil ami, tranquilles au soleil sur le banc de pierre qui est devant la porte, en déchirant du bout des doigts une mince fougasse à l’huile, et l’âme doucement égayée par le charme du paysage et ce bleu particulier des ciels d’hiver sur lesquels les amandiers dépouillés détachent leur grêle silhouette et que traversent des vols d’oisillons.
Mais les malfaiteurs en question, qui voulaient fêter les Rois eux aussi, auront, rôdant la nuit à travers champs, de loin subodoré l’aubaine.
— « La porte est close, n’enfonçons pas la porte ; pourquoi d’inutiles dégâts ? Fais-moi la courte échelle, hisse-moi jusqu’au toit, compère ! De là, enlevant quelques tuiles, rien ne sera plus facile que de me couler à l’intérieur… Un jambon, deux bouteilles, ô providentielle trouvaille ! Et de bon coeur demain, en quelque coin ensoleillé, nous pourrons boire, bouche pleine, à la santé de M. Anseaume. »
Sans compter que M. Anseaume lui-même, après un premier mouvement de dépit et de colère, dut presque aussitôt finir par rire et pardonner à ses voleurs.
Ô l’aimable et joyeux retour aux vols picaresques de jadis dont, bien loin de s’en offenser, s’amusaient villes et campagnes !
Utiles gardiens des traditions patriarcales, ils descendent sans doute, ces voleurs ingénus et doux, du grand ancêtre Charavany que, tout enfant, on me montra aveugle et presque centenaire et pareil, certes ! au vieux Nestor avec son auréole de cheveux blancs, alors qu’après plus de soixante ans d’un joyeux et continuel brigandage, ayant fatigué les prisons, il vivait honorable au village natal, d’une modeste rente que lui faisait l’administration.
Car chaque village autrefois avait ainsi un ou deux voleurs en titre, gais moissonneurs de blé de lune, doux aux pauvres, galants pour les filles, qui, sans jamais faire de mal, se bornaient ainsi qu’ils disaient à redresser et mettre en lieu sûr les objets qu’on faisait traîner.
Les meilleurs fils du monde, à part cela.
Quelques rares spécimens en subsistent encore.
Un jour d’hiver, il n’y a pas longtemps, je rencontrai Tiphaine, c’était le voleur de chez nous, manches retroussées, nu jusqu’au nombril et cassant la glace de la rivière.
— Ho ! Tiphaine, que fais-tu là ? L’eau me semble fraîche pour prendre un bain.
— Ce que je fais ? Je fais que le président du tribunal est malade, qu’il ne peut rien manger et qu’il a un caprice de truite. Alors je me suis dit de lui en pêcher sous la glace deux ou trois que ma femme lui portera. Il faut bien s’entr’aider, n’est-ce pas ? parmi les gens de même partie.
Une année qu’il était en fuite, je le trouvai avec sa bien-aimée, couple idyllique, près d’un ruisseau, assis dans l’herbe et composant un bouquet de fleurs.
— Mais, malheureux, les gendarmes sont dans le quartier et te cherchent.
— Les gendarmes ? Ils savent bien où me trouver. Seulement ils savent aussi que je me rendrai seul à la prison aussitôt finie la saison des fruits. De cette façon tout s’arrange ; je puis vaquer à mes affaires et je les dispense, eux, de courir.
On n’en finirait pas de raconter Tiphaine.
— Votre profession ? lui demandait le juge.
— Terrassier l’été, horloger l’hiver.
En effet, l’été, quelquefois, Tiphaine pioche la terre à ses moments perdus ; et l’hiver, dans les loisirs de la prison, avec l’assentiment du geôlier, il se divertit à rafistoler des montres.
Le même juge lui demandait son âge ; mais cette fois Tiphaine, qui a des idées à lui comme citoyen, était poursuivi pour politique.
— L’âge du sans-culotte Jésus, répondit-il avec fierté en renouvelant le mot de Camille.
— Bien sûr, Tiphaine ?
— Oui ! monsieur le juge.
— En ce cas, greffier, écrivez que l’accusé Tiphaine déclare avoir dix-huit cent quatre-vingt-neuf ans.
Brave Tiphaine !
L’ayant depuis quelque temps perdu de vue, je ne sais s’il exerce encore. Mais, bien qu’il ne faille accuser personne à la légère, entre nous, j’ai comme l’idée qu’il était un des malfaiteurs de la pire espèce par qui le jambon et le vin vieux du sieur Anseaume furent volés la veille des Rois.
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