Chapitre 29 Monaco capitale de l’Europe
Pour une idée, voilà une idée ! Et combien je remercie mes amis Tournier et Mariéton, grands félibres devant l’Éternel, de m’avoir procuré la petite brochure que j’ai là : Tournier qui rappelle le Gambetta des années de quartier Latin par le poil brun, le rire et la flamme éloquente ; Mariéton retour de Grèce avec un petit livre à parfum de lavande cueilli là-bas, dans le pays des vrais dieux, sur ces collines éternellement sacrées que le ton du roc, ses lignes pures, quelques herbes sèches, odorantes, et l’absence de toute ambitieuse végétation font tant ressembler, paraît-il, aux montagnettes de notre Midi.
Et j’en parlerai, de cette brochure, au****risque de me faire conspuer, ainsi qu’un simple proviseur, par les braves gens qui s’imaginent qu’aimer sa province empêche d’aimer la patrie, et que pratiquer la langue d’oc interdit de jamais bien savoir la langue d’oïl. Comme si tout ce qui est en France ne constituait pas richesse et gloire pour la France ! Sans compter que la traduction de Mireille,prise à part, reste un honorable morceau de prose française, et qu’Alphonse Daudet, entre autres, quoique Provençal provençalisant, écrit néanmoins d’un assez galant style dans l’idiome de Voltaire.
Mais, permettez d’abord que je vous présente ma brochure vêtue de l’azur le plus tendre, comparable au ciel italien.
Elle s’intitule : Langue et cité internationales. Imprimée à Casal, dans l’imprimerie Giovanni Pane, et datée de Milan, le 1er janvier 1889, elle a pour auteur M. Alberto Rovere,capitaine d’infanterie « aiutante di campo della Brigata Cremona, » néanmoins partisan convaincu de la fraternité des****peuples.
Le point de vue en est incontestablement original et l’inspiration des plus généreuses. Très d’actualité, comme on dit, au moment où le carnaval de Nice, avec ses batailles de fleurs, ses corsos blancs et ses redoutes concentre l’attention des oisifs sur le coin de terre béni, embaumé de roses même en hiver, qui va de Fréjus à Vintimille, elle nous apprendra par surcroît que tout le monde en Italie n’a pas pour regarder la France les grands yeux d’ogre de Crispi.
Le capitaine Alberto Rovere, guerrier érudit et lettré, s’est aperçu qu’il existait de notre côté des Alpes une langue harmonieuse et superbement colorée qui n’est pas la langue française, mais qui, comme l’a si bien dit M. Jules Simon, maître incontesté en l’art d’écrire, est une langue française. Et, au lieu de la considérer comme une quantité négligeable, respectueux des oeuvres de Dieu ainsi que des legs de l’histoire, bien loin de vouloir la détruire, il recherche à quelle oeuvre utile elle pourrait encore servir.
Les Marseillais, qui parlaient trois langues autrefois, et que le malheur des temps a, pécaïré ! réduits à se contenter de deux, ont résolu la question en employant couramment le provençal et le français. Té ! on n’a jamais trop de langues pour dire ce qu’on veut dire. Et puis cela n’est pas plus bête que de s’obstiner dans une langue prétendue unique, mais qui presque toujours se double d’un patois grossier dans les campagnes et, dans les villes, d’un ignoble argot.
Mistral avec Mireille, et, après Mireille, avec Calendal, Nerte, les Îles d’or ;* Théodore Aubanel, avec les Filles d’Avignon, la Grenade entr’ouverte ;Roumanille avec ses contes et ses vers d’une bonhomie Lafontainienne ;Félix Gras avec sonRomancero,* sesCharbonniers,sa Tolosa ; bien d’autres encore depuis trente ans ont pratiquement démontré, dans la mesure de leur pouvoir, comme quoi le provençal est encore bon à quelque chose.
Le capitaine rêve mieux pour lui.
« De tout temps, nous dit-il, on reconnut la nécessité, au moins pour la diplomatie et le commerce, d’une langue internationale. » Après le latin et l’espagnol, le français fut longtemps accepté. Mais voici que quelques nations, l’Allemagne, en tête, rechignent. « Il est donc urgent de chercher une langue qui puisse être employée par tous sans blesser l’amour-propre de personne. »
Laissant de côté le volapück**du Badois Martin Schleyer et le BlaiaZimmondaldu docteur Meriggi de Pavie, le capitaine la trouve tout de suite, cette langue. Et vous la devinez ? c’est le provençal ! Comment diable n’y avions-nous pas pensé plus tôt ?
« Cette langue aujourd’hui parlée, ou du moins comprise, de dix ou douze millions d’hommes, et apte à exprimer n’importe quel sentiment et n’importe quelle idée, à tous les droits acquis pour devenir langue internationale.
» Étant fille du latin, elle est soeur du grec moderne, des langues italienne, espagnole, portugaise et roumaine, elle est proche parente de l’allemand et de l’anglais, et, comme celles-ci, comme le celte, le lithuanien, l’arménien, l’ancien persan, l’ancien indien ou sanscrit, elle tient au tronc linguistique arien ou indo-européen.
» Elle offre, en outre, cet avantage que, n’appartenant en propre à aucun grand État constitué, elle sera plus facilement acceptée des diverses puissances. »
Mais une langue ne suffit pas ; il faut encore une ville.
Eh ! bien, et Monaco – décidément on trouve de tout dans notre bienheureuse Provence – Monaco appeléMonoecum par les Romains et que ses habitants appellent Mounègue, n’est-elle pas précisément à souhait ?
« Monaco de son côté possède tout ce qu’on peut désirer pour en faire la ville internationale. La température en est douce, le climat constamment tiède et bénin ; une riche végétation y rend agréable le séjour au bord de la mer… »
Quel meilleur endroit, je vous le demande, pourrait-on choisir pour y installer une école normale d’ou le provençal, étudié par des jeunes gens de tous les pays, se répandrait ensuite dans le monde entier ; une Académie des lettres destinée à maintenir la pureté de ce beau langage ; une Académie des sciences qui traduirait, toujours en provençal, les publications nouvelles ; une exposition, un institut commercial, un institut industriel, une académie navale et surtout un grand congrès permanent, composé des représentants de chaque peuple faisant partie de l’Union, lesquels rédigeant les traités et aplanissant les différends qui pourraient s’élever de nation à nation, délibéreraient en provençal et seraient comme le conseil des Amphictions de ces États-Unis d’Europe.
Car M. Alberto Rovere a tout prévu, même que Monaco serait port franc et la couleur de son drapeau, blanc et rouge, aux couleurs de France et d’Italie. Il a prévu aussi les conditions de l’accord entre les deux nations. Parlant de nos droits sur Monaco, il dit : « Comme on le voit, le morceau de territoire à céder n’est pas grand’chose ; il mérite pourtant une compensation, non en argent : les pays ne sont pas marchandise ! mais consistant en un don national que l’Italie devra faire à la France. »
Ce sont là de nobles paroles mises au service d’un beau rêve.
Le capitaine Alberto Rovere ne se paie pas d’illusions là-dessus. « Je sais fort bien, dit-il, que toutes les nouveautés rencontrent des obstacles insurmontables… Mais je sais aussi que nombre d’idées, traitées d’abord comme utopies, sont aujourd’hui acceptées de tous. »
Le ciel vous entende capitaine Alberto Rovere, et luise bientôt le jour où, du haut de ce féerique rocher du vieux Monaco se mirant dans cent pieds d’eau bleue, une assemblée de braves gens, conquis par l’indulgente nature à une politique de fraternité et de douceur, décréteront la paix sur terre.
Ma joie d’ailleurs sera complète – à quoi bon le dissimuler ? – si le décret est en provençal.
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