Chapitre 28 Le meneur des femmes
Cet homme est colossal, mais je vous assure que tous vos originaux ont quelque chose de méridional.
Honoré de Balzac.
— Ah ! bouffre !… s’écria Miramas en usurpant l’exclamation favorite du Gazonal créé par Balzac lequel, à vrai dire, créa tout, même les méridionaux de Vaudeville, bouffre ! déjà quatre heures : je n’ai que le temps de boucler ma valise et de prendre le rapide pour Saint-Baudeli.
— Tu n’attends donc pas les fêtes russes, la représentation de gala ? Il me semble pourtant qu’en ta qualité de correspondant du Moniteur des Martigues...
– Non ! ces messieurs organisateurs ont oublié de me réserver une place.
— À toi, Miramas ?
— À moi-même ! Et tu devrais bien, s’il y a moyen, me céder la tienne.
— Mais on m’a oublié aussi.
— Là, bien sûr ? Ça me fait plaisir ! Après tout, leur Opéra ne saurait contenir tout ce que Paris a de grands hommes. Je n’eusse pas accepté d’ailleurs, et ce que j’en disais, c’était pour rire. Pense un peu que mes six femmes, pas une de moins, m’attendent là-bas.
— Tes six femmes ?
— Parfaitement ! Elles doivent même, j’imagine, être à s’impatienter dans la gare depuis hier soir.
— Je ne te savais pas marié.
— Eh pardi ! c’est bien le contraire ! Si j’étais marié, je n’aurais pas six femmes sur les bras.
Les discours de Miramas ne me paraissaient pas fort limpides.
— Voilà, ajouta-t-il : je suis le berger de ces dames, leur « ménaïré », si tu aimes mieux. Tu ignores sans doute en quoi consiste l’état de « ménaïré ? » Offre le vermouth et que je t’explique.
Sur quoi, le vermouth servi, Miramas daigna m’expliquer qu’en Provence…
— Tu sais, cette chère Provence de qui un Italien du seizième siècle à écrit :
NellaProvenza, questi pacsi lieti,
Il giurar : per ma fica ! e un sacramento
Qu’usanli done dond’ ogni piacer viene.
Eh bien, en Provence, pays de liesse où jadis les femmes, pour mieux affirmer leur secret et irrésistible pouvoir, juraient un si joli serment, toujours les femmes restèrent enragées des fêtes, et les hommes, d’humeur tranquille, préférèrent s’amuser à part.
Qu’Arles ou Nîmes, dans leurs colossaux amphithéâtres, bâtis par les Romains, dorés par le soleil, fassent combattre les petits taureaux de Camargue ; que Béziers, bouillonnant comme les cuves de ses caves, promène en l’honneur du maître sculpteur Injalbert et de sa titanique fontaine, à travers tout un peuple dansant Treilles et Chibalets, le chameau de sainte Aphrodise ; que Tarascon sorte sa Tarasque ; qu’Orange, pour applaudir l’oeuvre d’un poète, convoque au milieu des gradins herbus de son Ciéri,**sous l’incomparable velum du ciel nocturne crible d’étoiles, un soir, vingt mille spectateurs ; que Nice ressuscite le carnaval ; que Marseille, dont le golfe est comme un pré bleu où les voiles blanches des bateaux figureraient les marguerites, célèbre le jeu de la Targue ; qu’Aubagne sonne du tambourin pour appeler Barbentane à la farandole… c’est aussitôt par tout le pays, dans les parloirs d’hôtels, dans les vestibules des gares, un bariolage effréné d’affiches prometteuses et multicolores annonçant des trains de plaisir, et, sur les grand’routes, partout, des chars à bancs, des carrioles qui, dans une bourrasque de grelots, un tourbillon fou de poussière, amènent, graves et parées, des femmes en chemin de fer.
— Des femmes ?
— Oui, rien que des femmes.
— Et tu me feras croire, Miramas ! que les pères, les maris, autorisent ainsi leurs filles, leurs tendres moitiés, à courir seules la campagne ?
— S’ils les autorisent ? Je te crois ! D’abord elles ne courent pas toutes seules. Groupées village par village, elles ont avec elles « le ménaïré », et c’est là que je voulais en venir.
Maintenant, figure-toi l’effet produit par l’arrivée des marins russes à Toulon. Jamais occasion pareille de sortir, de prendre un peu l’air.
Ah ! cet amiral Avelane de qui le nom chez nous veut dire noisette – c’est l’Aïoli qui a trouvé ça ! – et qui doit être au moins originaire du Midi, comme tout le monde, eh bé, non ! il peut se vanter d’en avoir fait battre des coeurs sous les corsages en chapelle où tremble la maltaise ou le papillon d’or, et ses matelots auront besoin de courage pour soutenir la fusillade à feu nourri dont, avec leurs yeux vert de mer, vont les mitrailler nos Provençales.
Car depuis quelques jours, comme bien tu****penses, entre Canteperdrix et Nice, et du Rhône jusques aux Alpes, tout le « femmelan » de Provence est en l’air.
— « Si on allait les voir, ces Russes ?
— » On les dit si gentils !
— » Ce n’est qu’un petit voyage de trois jours. »
Alors Roset appelle Finet laquelle à son tour appelle Féfin, Miette ou Garidet ; et, quand elles sont un certain nombre d’accord, vite une voiture, et en route !
Comme naturellement ça ennuierait leurs maris de les accompagner, elles choisissent un « ménaïré », généralement vieux garçon, qui se dévoue.
C’est moi qui, depuis le commencement de cette année, remplis à Saint-Baudeli les fonctions de « ménaïré. » Je dois les remplir jusqu’à la fin. Et voilà pourquoi mes six femmes, c’est-à-dire les six femmes dont se compose la caravane saint-baudeloise, m’attendent en gare, là-bas.
— Diantre ! mais le métier me semble fort galant !
— Oui, galant, si l’on veut, répondit Miramas en affectant des airs modestes.
Il faut soigner les chevaux, conduire la voiture, s’assurer les billets de chemin de fer, retenir les chambres à l’auberge. Pendant ce temps-là Saint-Baudeli dort tranquille, et les hommes mariés, s’inquiétant peu de savoir si le « ménaïré » s’extermine, jouent égoïstement au billard.
Cela ne serait peut-être pas très gai, et sans les petits bénéfices…
— Voyons les petits bénéfices, Miramas ?
— Oui, les petits bénéfices, le tour du bâton, comme on dit.
Par exemple, au théâtre, car elles se font toujours mener au théâtre, je les mets en rang, sur un seul rang. C’est à qui pleurera quand je pleure, à qui applaudira quand j’applaudis.
Nous mangeons à la même table, nous dormons sous le même toit. À table, elles me passent les fins morceaux ; et toute la nuit, de mon lit, je les entends se chatouiller et rire.
Voilà tout de même des choses qui font plaisir, mais il y a bien de la fatigue !
— N’importe ! Miramas, en qualité de célibataire, je retiens ta succession ; et si, l’an prochain, à Saint-Baudeli…
— Compris ; au besoin tu te dévouerais… Mais pour aujourd’hui c’est malheureusement encore mon tour. Allons, adieu ! Il s’agit de ne pas manquer le train, je dois bien ça aux amis de Russie.
Et Miramas, – vive la Russie ! – ayant hélé l’omnibus du chemin de fer qui passait, partit rejoindre en gare de Saint-Baudeli, pour les mener de là aux fêtes de Toulon, sa caravane de six femmes.
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