Chapitre 31 Les regrets de Farfantelot
Ces sorcières thessaliennes à qui on vendait sa vie pour un rêve.
(Gérard de Nerval.)
Comment si jeune, à peine seize ans, Farfantelot se trouvait-il ermite ? Ah ! mon Dieu ! De la façon la plus simple du monde.
Après que les mauvais garçons, les routiers et aussi les jacques, qui alors bataillaient sous la même bannière, eurent assailli le château de qui sa mère était la seigneuresse, après le massacre, et le viol, et le pillage, et l’incendie, quelqu’un le trouva, seul, épargné, rôdant au milieu des ruines où depuis un mois il se nourrissait des pousses vertes de la ronce et de la chair des limaçons.
Ce quelqu’un était frère Pierre qui, de le voir pâle et languissant, eut pitié, et l’emmena, tout petit, dans son ermitage.
Depuis, Farfantelot avait vécu là, partageant l’existence de frère Pierre, vêtu comme lui d’un sac de bure, couchant sur la dalle comme lui, et quelquefois l’accompagnant, quand, pour les quêtes, bourdon en main et besace au dos, il faisait le tour des vallées.
Si bien que frère Pierre, par suite du grand âge, étant mort, Farfantelot, aussitôt qu’il l’eût enseveli dans l’endroit clos de pierres brutes et parsemé d’énormes os qui était le cimetière des ermites, prit son bourdon et sa besace, et dès lors, s’appela frère Farfantelot.
Farfantelot était heureux.
Très doux et de coeur ingénu, il aimait sa grotte, sa chapelle, n’imaginant pas joies meilleures que de réveiller chaque matin les oisillons au son argentin de sa cloche, que de méditer pendant les longues après-midi au milieu des fosses fleuries de marjolaine où les ermites dorment leur sommeil, ou bien encore près de la chapelle, sous un chêne entre les racines duquel une source vive sourdait, et le soir, à la lueur d’une torche de résine, de relire quelques vieux livres, héritage de frère Pierre.
Ces livres, d’aspect vénérable et à chaque page embellis de brillantes enluminures, racontaient l’histoire des grands solitaires, leurs pénitences au désert, leurs triomphes sur le Malin.
Farfantelot les admirait fort, s’étonnant néanmoins, dans l’innocence de son âme, de n’être, lui, jamais tenté, cherchant vainement aux heures ardentes du jour, sous l’ombre verte des couverts ou parmi les chaudes vapeurs qui flottent sur l’herbe brûlée, à surprendre, péril souhaité, la danse des démons femelles, et vainement aussi, la nuit, espérant que, par la porte ouverte de sa grotte, avec un rayon de lune pour chemin, descendrait, jusqu’à lui, ainsi que les livres promettaient, le cortège ennemi des courtisanes et des reines.
La tentation finit par venir.
Un matin qu’il avait rencontré – près d’un des petits oratoires blancs dont, à travers rocs et cailloux, se jalonne sur la montagne le chemin en zigzag de l’ermitage – une chevrière qui gardait ses chèvres, et cette chevrière, très brune, malgré de grands yeux clairs, ayant ri alors qu’il passait, Farfantelot, quoi qu’il put faire, se****sentit à tout jamais possédé d’elle.
Partout maintenant devant Farfantelot marchait l’image de la chevrière. Cette forme vague, entre les arbres, c’était la chevrière, là-bas. Le bruit de la source en tombant lui semblait redire son rire, et le regard bleu des pervenches lui semblait celui de ses yeux.
Quand ce fut le soir, mal encore pire. Par la porte restée ouverte, avec un rayon de lune pour chemin, Farfantelot vit descendre, à peine endormi, les courtisanes et les reines des vieux livres, Aspasie avec Cléopâtre, Belkiss, Rhodope, Mélusine ; mais toutes, qu’elles apparussent cambrées et nues sous le faix de leurs cheveux lourds, ou que leur splendeur se revêtît de brocarts et de pierreries, toutes avaient le rire rouge et clair et les grands yeux de la chevrière.
Ainsi les nuits de Farfantelot devinrent un long enchantement.
Pécheur, hélas ! sans le savoir, Farfantelot désormais aimait son supplice ; et si, à force de macérations et de prières, il pouvait encore mettre en fuite les démons du jour, il espérait, il appelait, ce dont, au fin fond des enfers, dut sans doute se réjouir le diable, les troublants prestiges de la nuit.
À la fin pourtant Farfantelot n’y put tenir ; et, son désir secret plus que son vouloir le guidant, un beau matin, près du petit oratoire blanc, et comme par hasard, il retrouva la chevrière.
Elle rit encore, offrit du lait.
— Jette là ton froc, disait-elle, et mets-toi chevrier avec moi.
Puis, car elle avait eu connaissance de l’histoire de Farfantelot :
— Nos deux destinées se ressemblent. Les jacques, les routiers et les mauvais-garçons ont brûlé ton château ; à moi ils brûlèrent ma chaumière. Puisque nous sommes du même âge et quasi seuls en pays désert, si on s’aimait, Farfantelot ? Tu m’aiderais paître mes chèvres et je m’appellerais Farfantelote.
Farfantelote, qui depuis ne quitta plus ce nom, n’avait sur elle qu’une pauvre robe d’étamine si vieille et déjà si usée qu’au travers de la trame la pointe de ses seins luisait ; mais Farfantelot, la regardant, n’en croyait pas moins voir la reine de Saba dans sa gloire.
— Et mon ermitage ?… disait Farfantelot.
Mais Farfantelote répondait :
— N’ai-je pas au creux du vallon une cabane en vert feuillage ?
— Et quand au lever du soleil, je ne sonnerai plus ma cloche, qui réveillera les oiseaux ?
— Les oiseaux se réveilleront en entendant le bruit que feront les campanettes de nos chèvres.
— Et mes livres ?
— Oublie tes livres ; je sais des contes bien plus beaux que tous ceux qu’ils peuvent raconter.
— À ton vouloir donc, Farfantelote !
C’est ainsi que Farfantelot, d’ermite qu’il était, se fit chevrier.
Au bout de quelque temps, Farfantelote et Farfantelot étant montés à l’ermitage, ils y trouvèrent un voleur d’air respectable et très barbu, qui, poursuivi à coups de fourche par les paysans du bas pays et trouvant la grotte vide avec la porte de la chapelle simplement fermé au loquet, s’était installé là pour faire pénitence.
Et comme il se souvenait vaguement avoir autrefois été prêtre, leurs confidences entendues, sans perdre de temps il les maria.
Rien ne manquait plus au bonheur de Farfantelot. Il adorait Farfantelote et Farfantelote l’adorait.
Mais voyez l’inconstance de l’homme, ou plutôt combien, pour ceux qu’un rêve ensorcela, la vie reste toujours misérable à côté du rêve ! Bientôt, – les femmes sont si fines ! – Farfantelote s’aperçut que Farfantelot, la nuit approchant, devenait triste chaque soir.
— Hé bien ! Farfantelot, pourquoi me faire ainsi grise mine ?
— Tu te trompes, Farfantelote, jamais je ne me sentis si joyeux.
— Aurais-je, depuis ces deux ans, tout à coup cessé d’être belle ?
— Non, Farfantelote ; nulle femme qui ne soit laide auprès de toi.
— Mes yeux se seraient-ils éteints ?
— Ils brillent comme vers luisants.
— Aurais-je perdu la gaieté, qui te plaisait tant, de mon rire ?
— Ton rire est toujours fait de perles et doux sonnant comme une chanson.
— Mes cheveux, par quelque maléfice, auraient-ils changé de couleur ?
— Ils sont demeurés noirs et bleus, ainsi que les mûres des haies.
— Alors, pourquoi ne plus m’aimer ? Pourquoi, tandis que je suis là, regarder ailleurs je ne sais quoi d’inconnu dont je suis jalouse ? Ici, quelque chose te manque. Tu as regret de quelque chose, Farfantelot.
Et Farfantelot répondit, car il ne savait pas mentir :
— Pardonne-moi, Farfantelote ! mais depuis quelque temps, à l’heure du soleil tombé, un souvenir me vient des songes qui nuitamment me visitaient alors que j’étais pauvre ermite ; et tout emparadisé de ton amour, que le ciel aussi me pardonne ! je me meurs et je me consume du regret de mes tentations.
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