Chapitre 32 Les ânes de Piégut
D’aussi loin qu’il me souvienne, j’eus, pourquoi ne pas l’avouer ? un faible pour l’âne.
Tout petits, on nous racontait qu’au temps jadis la voix de Dieu passa par le larynx d’une ânesse ; qu’un âne, de ses naseaux fumants, réchauffa Jésus sur la paille ; que le même Jésus, à son entrée dans Jérusalem, choisit un âne pour monture et que, depuis ce jour, les ânes de Palestine ont une croix noire sur le dos.
Et nous aimions l’âne, citoyen bourru, habillé de bure comme un moine ; dévoué avec ce qu’il faut d’indépendance ; sobre par nécessité et néanmoins gourmand à ses heures, car c’est en tondant le chardon de sa langue qu’il révéla aux hommes les vertus secrètes de l’artichaut, simple chardon perfectionné par la culture et « sorti de la mâchoire de l’âne pour s’inonder de sauce dans le plat d’argent d’un évêque », ainsi que le constate fort congrûment le Fantasiode Musset.
Donc, l’autre jour, pendant que Paris allait à ses joies, j’avais allumé mon feu, et tranquille, les yeux mi-clos, je songeais aux ânes de mon pays.
— Allumé votre feu ?
— Mon Dieu oui ! cher lecteur. Je ne sais pas plaisir plus grand par ces premiers froids brusques et taquins dont frissonnent nos automnales matinées, que de mettre l’allumette sous quelque bûche bien rugueuse ; non pour avoir chaud, certes ! mais simplement pour écouter la chanson des étincelles et de la sève chuchotant par avance les délices du prochain hiver, pour respirer cette bonne odeur forestière que répand le bois lorsqu’il brûle, pour voir floconner les cendres, s’écrouler les braises, et les mousses subitement enflammées s’enlacer et se tordre en vivantes broderies d’or.
Essayez de la distraction, à deux si c’est possible et si l’amour vous tient, puis vous m’en direz des nouvelles ?
Maintenant, demandera-t-on, par quelle baroque association d’idées le voisinage d’un feu de bois sec vous faisait-il songer aux ânes ?
Entre nous, c’est tout une histoire !
Les gamins, comme chacun sait, adorent la neige et l’hiver.
Or, à l’époque déjà lointaine où une fissure prudemment réservée dans le drap permettait au mistral de taquiner le petit bout de linge blanc sortant du fond de ma culotte, je partageais sur ce point-là tout à fait le goût de mes camarades.
On s’est couché le soir par un joli ciel clair sur le fond bleu duquel, comme des millions, des milliards de vers luisants, le froid vif faisait danser les étoiles ; et le matin, ô surprise, du fond de son lit, on entend la cloche sonner enrhumée, – la cloche de la vieille horloge perchée là-haut dans la cage à jour du beffroi communal comme un gigantesque oiseau de bronze.
Point de paresse, ce jour-là !
Il fallait arriver premier, avant que le pas du facteur rural eût imprimé sa double trace noire sur le blanc tapis, si blanc, si moelleux, qui ouatait les rues. Quelle joie de n’avoir pas été devancé et d’enfoncer jusqu’aux genoux, crânement, dans la neige vierge ! On franchissait le portail peint, on poussait jusqu’à la campagne.
— Où allez-vous ainsi, petits drôles ?
— Le temps se relève, la neige a fini de tomber, et nous allons voir arriver les ânes de Piégut sur la grand’route.
Il faut savoir que ce Piégut est le plus pauvre des villages.
Perché au milieu des rochers, en pleine montagne, son terroir tout pétri de cailloux aigus se trouve si maigre et le blé qu’il porte si clairsemé, que, même les ans de bonne récolte, on y verrait facilement un mulot courir entre les chaumes.
Aussi ses habitants ont-ils à peu près pour ressource unique la vente de quelques charges de bois et de genêts, coupées le plus souvent en maraude, et qu’une fois décembre venu, ils descendent vendre à la ville sur leurs ânes.
Aussitôt la neige apparue, les ânes de Piégut arrivaient.
Et c’était pour nous une distraction nouvelle de les voir se suivre, procession bizarre, sur l’étroit sentier en lacet qui mène au village, puis déboucher par la porte de la placette, clochettes sonnantes, avec leurs charges de longues bûches tout argentées de grands lichens, où un peu de givre restait.
On les attachait sur un rang aux anneaux de fer fichés dans le mur d’une tour ébréchée qui est là, et prés de laquelle leur présence attirait bientôt la foule marchandeuse et bruyante des ménagères.
Quels cris, quelles discussions et quels rires ! Trois francs demandés, vingt sous offerts. Mais à la fin tout se vendait, et les villageois, laissant là leurs ânes, jusqu’au soir, allaient se chauffer à l’auberge.
Nous regardions ces pauvres ânes battre de leurs sabots le sol plus dur que mâchefer, baisser l’oreille sous la bise, et, quoique le bridon les gênât, s’entrefrotter les naseaux ou la croupe pour trouver un peu de chaleur.
Le soir, je disais à grand’mère, car leur sort me préoccupait :
— Pourquoi laisser ainsi ces ânes se morfondre ?
Et grand’mère, tout en décrochant ses grands anneaux d’or, tout en ôtant l’épingle de son large ruban d’Arlésienne me répondait à chaque fois :
— Ça,**petit, c’est le train du monde ; et voilà pourquoi on parle en proverbe des ânes de Piégut qui apportent le bois et ne se chauffent pas.
Grand’mère croyait à Henri V dont elle m’avait suspendu au cou la classique médaille de plomb. Son proverbe pourtant m’a fait un tantinet socialiste. J’en ai toujours gardé certain fonds d’amertume, et une malheureuse propension, quand il serait si impie de goûter simplement la vie, à considérer en toute occasion l’envers parfois attristant des choses.
Il y a des jours où fatalement on philosophe.
Donc l’autre matin, jour d’élections, je me répandis par les rues pour voter moi-même et voir voter.
Parmi les physionomies, plus ou moins distinguées ou banales, des électeurs qui se pressaient au scrutin, une tête d’ouvrier particulièrement me frappa : cheveux ras, barbe blanche et drue – une vieille barbe****en effet – le type de ces croyants de 1848 qu’on nomme ainsi non sans ironie.
Il vota tranquillement et gravement en homme qui sait ce qu’il fait. Mais après avoir déposé dans l’urne le petit carré de papier qui affirmait sa foi et ses espérances, je le vis s’approcher, l’air résigné et triste, d’un de ces petits cadres grillés sous lesquels depuis quelque temps chaque mairie affiche les offres d’emploi.
Il était vêtu proprement, pourtant je ne sais quoi chez lui révélait les préoccupations de la misère. Il nota quelques mots sur un coin de journal, sans doute une adresse où il espérait trouver du travail, puis il se mêla à la foule et disparut.
La rencontre, dans la disposition d’âme où j’étais, m’émut pitoyablement ; et à l’idée de cet homme pauvre, désespéré peut-être, au milieu de la grand’ville dont ses soixante ans de travail ont contribué à créer le luxe, au sein d’une République pour laquelle il a combattu, je me rappelai, non sans un retour de mélancolie, les ânes de Piégut et leur proverbe.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.