Chapitre 3 Rentrée de savant
Nous nous regardâmes inquiets, Marius et moi, lorsque le moment fut venu d’embarquer et de reconduire à la villa où sa famille nous attendait, notre estimable ami Quatrécus (d’Aubagne), membre, ainsi que son nom l’indique, d’un certain nombre d’Académies, en tout cas charmant compagnon et l’homme qui, avec Ledrain, s’entende le mieux à semer de fleurs les âpres et rocheux sommets de l’exégèse.
De tous temps, MM. Quatrebarbes, Quatremères et Quatrefages estimèrent fort Quatrécus ; et ses études comparées, d’après la légende et les textes, sur les traces laissées par le culte du veau d’or aux environs des monts Oreb et Sinaï, font, depuis vingt ans, autorité.
Mais ce déjeuner à bord s’était si longtemps et si agréablement prolongé ; après le café, pris sur le pont et soutenu d’un inappréciable rhum de provenance, on avait, au miroitement hypnotiseur de la mer bleue, expertisé tant de cocktails divers et remémoré tant d’aventures, que Quatrécus se trouvait gris comme ne le fut jamais un savant.
La conscience en paix, d’ailleurs, mettant ses faux pas sur le compte d’un imaginaire tangage, et brandissant, au grand effroi des femmes qui d’instinct, par horreur des taches, ramenaient leurs robes claires autour de leurs genoux, une coupe de champagne à moitié pleine qu’un domestique, derrière lui, essayait vainement de saisir au vol avec les gestes maladroits du Monsieur qui rate une mouche.
N’importe ! Le dîner de madame Quatrécus devait être prêt ; nous avions, le capitaine et moi, charge d’âme ; et, le jour commençant à baisser, les montagnes, le long du golfe, commençant à se revêtir de brume violette, il s’agissait, coûte que coûte, de ramener au milieu des siens cet estimable Quatrécus.
J’essayai de me dérober.
— « Tu ferais peut-être aussi bien d’aller tout seul, insinuai-je à Marius. Si nous rentrons deux avec lui, le triste état de Quatrécus sera remarqué davantage. Nous aurions l’air de souligner. Il ne me souvient pas, d’ailleurs, avoir été précisément invité… Au besoin tu m’excuserais. Tu dirais… Tiens, par exemple, tu dirais que j’étais gris moi-même et qu’alors… »
J’ignore s’il vous est arrivé jamais de reconduire à son logis quelque honnête homme momentanément égaré parmi les vignes du Seigneur ? Nulle mission plus ingrate !
L’ivrogne semble seul coupable ? Eh bien ! c’est à l’autre que la femme en veut, à celui qui, bénévolement et pour le sauver d’aventure, se constitua son ange gardien. On le soupçonne d’être cause de tout, on le traite comme un complice.
Aux temps lointains où, bonne bête, j’agissais ainsi envers mes amis, que d’agréables et hospitalières maisons ne me suis-je pas, hélas ! fermé de la sorte ?
Aussi aurais-je volontiers tout sacrifié, même ma réputation d’homme ordinairement sobre, plutôt que de recommencer les mêmes sottises avec madame Quatrécus, plutôt que d’affronter ses remerciements irrités, ses yeux bruns soudain s’emplissant d’une provision de rancune.
Passe encore s’il n’y avait eu là que la brune et imposante madame Quatrécus, comparable au propre comme au figuré à la femme forte des écritures ; mais il y avait ses deux fillettes si chrétiennement élevées et d’un charme si troublant déjà dans l’innocente beauté de leurs treize et de leurs quinze ans ; il y avait Saphir, dogue énorme et doux dont par avance je redoutais le regard chargé de muets reproches.
Marius fut inexorable.
— « Mais non, me dit-il, pas du tout ! De la plage jusqu’à la villa on peut compter un bon kilomètre ; comment veux-tu que je fasse tout seul ? »
Il fallut me rendre à ses raisons.
Nous embarquâmes donc Quatrécus malgré qu’il fit entendre des protestations énergiques.
La fraîcheur saline des embruns, l’air déplacé par le canot en marche lui procurèrent tout de suite du soulagement. Avec l’arrière-pensée sournoise de nous démontrer son sang-froid, il émit même à propos d’un goéland rasant la vague quelques points de vue qui, en effet, ne manquaient pas d’une certaine logique ; et après qu’il eut, de sa main droite qu’il laissait pendre négligemment, passé un peu d’eau de mer sur ses tempes, Quatrécus parut tout à fait redevenu maître de lui.
L’espérance commençait à fleurir dans nos âmes.
Aussi quand nous eûmes atteint le bord, et que Quatrécus, d’un pas assuré, se mit à fouler le sable, alors toute confiance nous revint, et c’est sans crainte, même avec plaisir, que nous regardions, sur la terrasse de la villa indiguée de loin par un cèdre, des chapeaux sympathiques et des mouchoirs amis qui s’agitaient.
Par malheur, il y a toujours ici-bas place pour un malheur ! autour du petit port où nous venions de débarquer se trouvaient quelques cabanes de pêcheurs ; et, au milieu de ces cabanes, une en particulier que rien ne distinguait des autres, sinon qu’elle avait ses quatre murs blanchis au lait de chaux et qu’elle affichait ce mot prétentieux : – Café – sur une planche servant d’enseigne.
Avec un retour d’obstination avinée qui soudain et cruellement nous montra combien notre confiance était illusoire, Quatrécus voulut s’arrêter là.
— « Les gens de mer viennent y boire, disait-il. J’ai besoin, pour mes travaux, de me frotter aux gens de mer. Ils me rappelent les matelots d’Ophir et les pêcheurs du lac de Tibériade. Quand il ne s’éclaire pas par le présent, le passé demeure lettre morte. Nous fraterniserons avec eux. D’ailleurs j’aimai toujours le peuple, et le patron a d’excellent absinthe. »
Il ajoutait encore :
— « Tous vos vins fins et vos cocktails avaient fini par me brouiller l’estomac. Une goutte d’absinthe, une simple goutte, j’en suis certain, me remettra ! »
Comme il n’y avait pas moyen de l’en empêcher, nous nous résignâmes à le laisser faire ; et Quatrécus, par amour du peuple et de la science, s’administra une purée dont l’opacité faisait frémir et qu’il déclara délicieuse, tandis que, prudents, Marius et moi nous répandions nos verres sur le plancher.
— « Et maintenant, partons.
— Partons !… » répondit Quatrécus avec un air raisonnable qui nous étonna.
Mais au moment de se dresser, Quatrécus éclata de rire :
— « Ce qui m’arrive est fort comique : figurez-vous que je n’ai plus de jambes. Mon cerveau est libre, j’y vois clair, je lirais sans me tromper d’un clou une inscription même excessivement cunéiforme ; mais des jambes ? je n’en ai plus ! Il faut que vous m’aidiez à marcher. »
Et nous voilà partis par le petit sentier à travers les dunes, chacun ayant autour de son cou un bras de Quatrécus, tandis que nous le soutenions par la taille, et qu’au bout de ses jambes molles la pointe de ses souliers traçait deux sillons dans le sable.
Cependant, pour faire oublier l’ennui de la route, Quatrécus se répandait en longs discours touchant la singularité de son cas ; et toujours, mais de plus en plus rapprochés, avec des bonjours, des abois, chapeaux sympathiques et mouchoirs amis s’agitaient là-haut sur la terrasse.
Pour accéder à cette terrasse ombragée du cèdre et formant terre-plein devant la maison, se présentait, taillé dans la pierre, un étroit petit escalier.
Sans oser regarder en l’air, sans nous préoccuper de l’effet – effet sûr, que nous devinions, car partout régnait un profond silence, et Saphir même n’aboyait plus – nous engageâmes Quatrécus dans la sente, de sorte que, poussé par derrière, butant au mur de droite et de gauche et se calant, il put, tant bien que mal, se hisser.
Nos réflexions devenaient amères.
Jusqu’à présent, tout marchait relativement bien ; mais, une fois là-haut, qu’allait dire, cet excellent Quatrécus ?
Nous avions tort de nous inquiéter, et Quatrécus ne fut pas embarrassé le moins du monde.
Avec cet à-propos malicieux, cette justesse subite de coup-d’oeil que leur bon Dieu, car ils en ont un, prête aux ivrognes :
— « Mes enfants, bafouilla-t-il, en titubant, après un silence, mes enfants, mes amis, vous voyez Noé, voilà Noé !… »
L’horizon que son geste semblait remplir s’élargit soudain jusqu’aux lointains les plus bibliques. Beau, dans sa longue barbe blanche où l’or du couchant se jouait, Quatrécus était transfiguré. Le pochard avait disparu pour faire place au patriarche. La famille admirait, émue, et nous pleurions tous d’attendrissement !
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