Chapitre 4 Le gabian
Pour achetai-je ce gabian ?
Mais j’y songe, peut-être ne savez-vous pas ce que c’est qu’un gabian. Moi non plus d’ailleurs. Est-ce un goéland, une mouette ?
Mon érudition s’arrête à ceci : que le gabian – poétique au large, quand, entre l’azur égal du ciel et de la mer, retournant au soleil son ventre qui soudain s’argente, on le voit, mirifique accent circonflexe, planer, glisser, raser la vague – aime encore, la nature a de ces contrastes ! se rassembler en bandes criardes entre le fort Saint-Jean et le quai de Rive-Neuve pour disputer aux godets ruisselants de la Marie-Salope les immémoriales ordures qu’elle drague dans le vieux port.
Gabian vient de gabi, prétendent les savants.
Or le mot gabi, qui veut dire cage, désignait aussi, du temps de l’ancienne marine, la corbeille enfilée au sommet du mât dans laquelle guettaient les mousses et pages de mer.
Mais le gabian, oiseau de grand vol, aux pieds courts, ne s’est jamais posé sur un de ces oscillants belvédères. Donc les savants ont tort ; et, jusqu’à nouvel ordre, je préfère croire que le gabian n’est autre chose que le gavia d’Apulée, « oiseau blanc qui voltige à la crête des flots » et dont Vénus jalouse de Psyché se servit pour expédier son message.
Or mon gabian, pauvre gabian goulu ! un gamin, en pêchant le muge, l’avait pris au croc de sa ligne ; et il essayait de le vendre, très grave, au milieu d’un cercle de badauds, l’autre matin, devant l’hôtel de ville, sur l’avancée de quai où les jolies sardinières, le bonnet en coquille encadrant avec une grâce tout à fait phocéenne et tanagréenne leurs cheveux bleus chaque jour frisés, viennent laver dans de l’eau prise au large, laquelle coûte un sou le seau, les poissons aux ouïes sanglantes qui, rajeunis d’un tour de main et parés à nouveau de tout l’éclat de leurs écailles, ont l’air de palpiter et de vivre sur le lit d’algues vertes et de grands fucus transparents.
L’endroit est vraiment délicieux par un jour d’hiver tiède et de beau soleil.
Derrière vous : veuve, hélas ! de son écusson que Puget sculpta, la façade aux ornements lourds où s’épanouit en sa gloire la fastueuse fantaisie du dix-septième siècle marseillais, puis la vieille poissonnerie, les rues grouillantes de filles et de matelots où fument depuis trois mille ans les autels de Cypris marine ; en face, par delà le fouillis des cordages très nets dessinés sur le ciel, par delà les proues et les poupes, par delà les trois-mâts qui dégorgent les arachides ou le blé, et les tartanes à vergue oblique chargées de luisantes amphores, et les jaunes balancelles de Mayorque trapues et prêtes à couler sous des montagnes d’oranges mûres, au sommet de la colline sacrée que viola la hache de César, en plein azur, en plein soleil, restée là pour perpétuer Diane éphésienne et son souvenir, l’idole d’or de la Bonne Mère.
N’importe ! pourquoi achetai-je ce gabian ?
Oh ! mon Dieu ! pour plusieurs motifs. D’abord son propriétaire, à qui sans doute inspirait confiance mon air « gavot », voulait absolument me le vendre, énumérant, avec une astucieuse faconde, tous les mérites du gabian.
D’après lui, pas d’oiseau plus à souhait pour animer un parc, égayer une pièce d’eau.
Sans compter que rien qu’avec un plat un peu grand qui lui rappellerait la mer, et dans lequel il se baignerait, on pouvait au besoin l’élever en chambre.
Et comme, tenté mais hésitant, je lui avouais être d’un pays de montagnes dont les habitants, en général peu navigateurs, seraient capables encore aujourd’hui de prendre, ainsi que firent les Phéaciens, pour une pelle à vanner le blé la rame du divin Ulysse, comme j’ajoutais que, par conséquent, dans mon pays, l’eau salée est rare et qu’un gabian n’y vivrait pas :
— « Ayez pas peur ! s’écria-t-il, le gabian, au fond, aime autant l’eau douce que l’eau salée. Les premiers jours, ça le surprend peut-être un peu, mais tout de suite il s’habitue… Seulement, insinua le tentateur avec un accent de sincérité persuasive, seulement je vous conseille, pour que votre gabian ne se languisse pas, de lui emporter à tout hasard une petite provision de sable de mer. »
Ce dernier trait me décida.
Je voyais déjà le gabian installé à Sisteron, sur les toits, dans mon « miradou », près des poules et de la pie, avec un grand plat rempli d’eau claire et, renouvelé chaque jour, un petit tas de sable marin que, joyeusement, il gratterait.
J’adoptai donc le gabian ; puis, l’ayant payé et me dérobant non sans peine aux manifestations de la curiosité publique, je rentrai le déposer à mon hôtel.
Il restait la question du sable ; et c’est ici que l’achat, en apparence inconsidéré, de ce gabian, se révéla providentiel.
La vertu ici-bas est toujours plus ou moins récompensée.
En essayant de faire plaisir au gabian et de lui procurer du bon sable, j’ai pu, chose incroyable ! voir la mer à Marseille, la mer que je n’y avais jamais vue.
Car, et ceci sans ironie, la Canebière a tant de charmes, qu’à proprement parler le voyageur passant par Marseille ne peut connaître que la Canebière. La Canebière, quelquefois un peu de Prado…
Ceux, plus hardis, qui, à travers le dédale des vieux quartiers, poussent jusqu’aux terrasses de la Tourette d’où le panorama se déroule si magnifiquement sur le golfe immense et les îles, passent pour des explorateurs.
À Marseille, riche en merveilles, entre autres merveilles, on oublie la mer.
Dans une illumination subite, je m’aperçus de ce léger détail après trente ans. Et, vexé un peu, je me dis : – Attention ! résumons-nous : depuis ces huit jours que tu flânes entre les Allées et le Port, qu’est-ce que t’ont montré tes amis ? D’abord, comme toujours, et naturellement ils t’ont montré la Canebière, puis encore la Canebière, y échalonnant leur rendez-vous et se conjurant avec une astuce spéciale pour t’empêcher d’aller ailleurs, aux endroits jamais visités où le flot chante, où les pins frémissent… La vaste mer et ses rivages doivent pourtant exister quelque part, autour de Marseille. Je veux en avoir le coeur net.
J’interrogeai donc mes amis, le gabian me servant d’excuse :
— « Voici ! J’achetai un gabian et j’ai besoin, pour qu’il vive heureux, d’une livre ou deux de sable de mer. »
Ils se regardèrent effarés :
— « Du sable de mer ! Où veux-tu, farceur, qu’on en trouve ?
— Au bord de la mer, par exemple.
— Tu sais bien, voyons, qu’à Marseille il n’y a pas de bord de mer. Nous possédons les avant-ports, les Pierres-Plates, les jetées, travaux cyclopéens de plusieurs lieues de long qu’admirent fort les étrangers. Mais le bord de mer, c’est au diable ! Peut-être qu’en allant par bateau jusqu’à Carri ou qu’en dépassant Montredon…
— Dépassons Montredon, allons par bateau jusqu’à Carri. Tout ce que je demande, c’est un bord de mer vraiment nature, pas en pierre de taille ni en bétons agglomérés, un bord de mer enfin où les pieds s’enfoncent dans l’algue et où je puisse, pour mon gabian, me lester les poches d’un sable craquant, imprégné de sel, mêlé d’un peu de corail et reluisant de débris de coquillages. »
Les amis se taisaient.
Heureusement Valère parla, Valère Bernard, poète et peintre, qui, en cette double qualité, ose parfois quitter Marseille et ses trottoirs pour vivre dans l’intimité des flots, des rochers et des arbres.
Valère Bernard dit :
— « Je crois bien que j’ai votre affaire. En prenant l’omnibus de Mazargues, une fois les vieilles usines dépassées, et après avoir suivi, près des sentiers pierreux, plusieurs kilomètres durant, un couloir de roches stériles, nous arriverons aux Calanques, soit Mourgiou, soit Sourmiou, Portmiou étant trop loin. Là, je garantis un vrai bord de mer, avec sable fin, galets qui luisent… »
Bernard certes avait raison.
C’est une excursion idéale que l’excursion des Calanques. Et quelle joie, quelle surprise, tout au fond de ces fiords étroits dont l’azur se nacre et s’empourpre à la caresse du soleil, bleus entre les falaises blanches, où les vagues en se brisant semblent des plongeons de sirènes, oui ! quelle joie de rencontrer un poète, Jean Moréas, qui, ermite depuis des mois dans le paysage et le rêve, essaie de noter ce que chantent au creux des rocs les choeurs des déités marines pour nous le traduire un beau jour et magnifier en vers évocateurs et sonores l’aventure du vieux Glaucus.
Trop bien reçus par des pêcheurs qui ont sur la grève leurs cabanes, nous ne revînmes, Bernard et moi, qu’à la nuit tombante.
Fier et les poches pleines de sable, sans daigner cette fois me laisser séduire aux illuminations tentatrices de ses cafés, rêvant à mon gabian, je remontai la Canebière.
Par la fenêtre restée ouverte, comme sans doute le sable se faisait trop attendre, hélas ! le gabian s’était envolé.
Mais grâce au gabian, grâce à Valère Bernard, pour la première fois, Marseille m’avait permis de constater la réalité de son bord de mer.
Et, les yeux encore remplis de la vision bleue des Calanques, l’âme heureuse et les pieds meurtris, je m’endormis paisiblement, ayant pardonné au gabian sa fugue et ne regrettant pas ma journée.
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