Chapitre 6 L’île déserte
On parlait d’Emin, de Stanley, du Congo et du roi des Belges, quand soudain mon ami Casoar, Anacharsis Casoar, un Marseillais blond né au Havre, car il y a, détail qu’on ignore, des gens qui naissent Marseillais dans presque tous les ports de mer… Mais où en sommes-nous ? Je m’embrouille ! retrouvons le fil de la phrase :… quand Anacharsis Casoar, le célèbre fabricant de pipes, s’écria :
— « En fait de voyages d’exploration, j’ai presque envie de vous raconter celui que j’entrepris, il y a vingt ans, à la recherche de mon île.
— Vous possédiez une île, Casoar ?
— Je te crois, une île déserte qui me revenait par héritage. Mais malheureusement pour moi, celle-ci, quand j’y arrivai, se trouvait déjà bien peuplée ! »
Ces mots dits, Casoar parut vouloir se plonger quelques instants dans des méditations douloureuses et lointaines ; et, pendant qu’il prenait des forces, nous nous apprêtâmes à écouter Casoar.
— « Vous savez où vous ne savez pas que notre grand-oncle de Marseille, bien connu au café Bodoul et tout le long de la Cannebière sous son sobriquet de l’Africain, nous laissa en mourant une fortune lentement et honorablement gagnée à arracher d’entre les mains de leurs tyrans naturels ces pauvres nègres des côtes de Guinée si malheureux dans leur pays, et à leur procurer pour le restant de leurs jours de bonnes petites positions, bien tranquilles et sans souci, chez les planteurs de canne à sucre.
Mon père mort à son tour, j’aurais pu vivre en bon bourgeois, m’organiser un cabanon, pêcher l’oursin et chasser au poste. Le destin ne le voulut pas.
Comme tant d’autres, je me laissai tenter par l’ambition. C’est même pour cela qu’à cinquante ans passés, au lieu d’être rentier, je vends encore des pipes… »
Un silence. Puis Casoar reprit :
— « Donc pas très longtemps après la mort de mon père, un matin qu’il pleuvait, l’idée me vint de monter jusqu’au galetas. Il y avait là quantité d’inutiles défroques comme en rapportent les navigateurs, des oiseaux empaillés, de gros lézards, des coquillages, des herbiers, de vieux instruments de marine, et j’espérais trouver dans le tas quelque chose d’assez bien conservé pour en faire cadeau à mon cercle.
Tout à coup, feuilletant par curiosité un registre de bord, je découvre un pli cacheté avec ces mots de l’écriture du grand-oncle :
« Pour celui de mes petits-neveux, Marius, Anacharsis ou Trophime, qui se trouverait momentanément embêté. »
Il faut savoir que depuis les Romains, les Grecs, et l’arrivée des compagnons du Christ en Provence, nous n’avons jamais porté que ces trois prénoms dans la famille.
Je n’étais pas embêté même momentanément, je l’étais en tous cas beaucoup moins que mes frères Marius et Trophime. Je brisai cependant l’enveloppe. J’eus tort, et ma foi ! aujourd’hui je le regrette : j’aurais peut-être aussi bien fait de me montrer plus délicat.
L’enveloppe contenait un manuscrit et une carte ; tous deux sur antique papier jauni et tous deux de la même main.
Dans le manuscrit, grand-oncle racontait simplement, en homme qui n’a pas l’habitude de se vanter, son séjour sur une île d’Océanie où l’avait jeté un naufrage.
Là, comme Robinson, mais de façon plus intelligente, il avait essayé d’arranger sa vie, mangeant tant bien que mal, plutôt mal que bien, et s’habillant avec des plumes, jusqu’au jour où des pirates malais, descendus pour faire eau, le surprirent endormi sur le rivage et l’amenèrent captif à leur bord où il dut remplacer le maître-coq qui, ayant eu l’imprudence de se baigner, venait d’être mangé par un requin de la grande espèce.
Ce départ subit arrangeait grand-oncle, et, d’un autre côté, le contrariait.
Vous allez comprendre : grand-oncle était content de quitter l’île où le temps lui paraissait long ; de plus il espérait bien un jour ou l’autre échapper aux pirates et revoir la Cannebière. Mais ce qui le chagrinait un peu, c’est que surpris, ficelé, embarqué sans avoir le temps de dire ouf ! il laissait dans l’île des trésors inestimables.
— Des trésors, Casoar ?
— Des trésors, parfaitement ! L’île, je vous l’ai dit, n’étant pas précisément très fertile, grand-oncle se trouvait réduit à faire sa nourriture exclusive de grosses huîtres assez fades qu’il arrachait dans les récifs, et, les jours gras, d’une sorte de pie rouge et bleue dont il réussissait parfois à abattre quelques spécimens d’un coup de pierre, au sommet des arbres.
Or, un matin qu’il mangeait ses huîtres, grand-oncle faillit se casser une dent sur un objet rond et dur qu’il reconnut à l’examen être une perle du plus bel orient, et le lendemain, il y a des semaines où on n’a pas de chance, il s’en cassait une seconde, pour de bon cette fois, sur un morceau de métal jaune, oui ! sur un petit lingot d’or inclus dans l’estomac d’une pie. Mais ce lingot n’était pas seul. Grand-oncle en trouva d’autres encore, et avec eux de petits cailloux polis par place, des rubis, des diamants qui rayèrent son verre de montre.
Depuis, grand-oncle ne mangea plus qu’avec précaution ces grosses huîtres gavées de perles et ces oiseaux qui, amoureux, là-bas comme ici, de tout ce qui brille et reluit, se truffaient de pierres précieuses et de pépites.
Cependant, grand-oncle mettait ça de côté, un jour une chose, un jour l’autre, machinalement, sans projet bien précis. Et, le tas à la fin devenu énorme, il avait placé diamants, perles et pépites dans le creux d’un rocher recouvert d’une grosse pierre sur laquelle, à tout hasard, il grava ses nom et prénoms avec le lieu et la date de sa naissance.
Dire comment grand-oncle échappa aux Malais et comment il parvint à regagner l’Europe, serait long et peu intéressant. Qu’il vous suffise de savoir qu’un fois de retour à Marseille, ses infirmités, son grand âge, les soucis croissants de son commerce lui interdirent de reprendre la mer.
Tout ce qu’il put faire fut de dresser une carte exacte de son île pour qu’en cas de besoin ses neveux et petits-neveux eussent le moyen de reconquérir les trésors qu’il y avait abandonnés.
Une merveille, cette carte ! Avec elle, un aveugle aidé d’un manchot auraient navigué droit sur une planche. Pas moyen de s’égarer. Il ne s’agissait que d’atteindre Java, puis une île de moindre importance, puis une troisième, puis une quatrième, et la cinquième, c’était là.
Le moyen d’hésiter ? Je réalisai ma fortune. Je frétai avec un équipage de confiance un petit brick-goélette capable d’affronter la mer Rouge et l’océan Indien. Bon vent, bonne brise, et en route !
Trente jours après, montre en main, nous doublions Java ; nous reconnaissions au passage les trois îles qui devaient servir de jalons, et un soir de dimanche nous voyions se dresser sur l’horizon bleu, au milieu des coraux couronnés de palmiers qui lui font une ceinture d’écume blanche et de verdure, l’îlot découvert par grand-oncle.
Comme nous approchions, le second me dit : – Capitaine, je crois voir un phare. – Un phare dans une île déserte ? Tu badines ! – Un phare, capitaine ! un port, une jetée, des docks, des maisons. – En effet, il me semble aussi… Mais ce doit être un effet de mirage.
Tout à coup, un bateau pilote arriva, des douaniers se montrèrent. – Drôle d’île déserte, s’il y a un pilote et des douaniers !… Hélas ! depuis six ans l’île déserte de grand-oncle avait cessé d’être déserte. J’arrivais tant soit peu en retard. Un Américain venu là avant moi, sans carte et par hasard, avait déniché la cachette ; et, en un clin d’oeil, il s’était bâti une ville, appelant des colons, fondant un journal, bâtissant un théâtre, installant le gaz, l’électricité, tout le tremblement. Ah ! les Américains vont vite, surtout quand ils ont, comme première mise de fonds, un demi-milliard en or natif, en diamants et en perles fines.
Par exemple, on avait baptisé la ville Casoarville, ce qui est toujours une satisfaction.
Que faire ? Sans le sou, car malgré mes réclamations on refusa naturellement de me restituer le trésor, crevant de faim, abandonné par mon équipage, je me résignai à vendre la goélette ; et, après avoir fait hommage du manuscrit et de la carte aux autorités compétentes qui les déposèrent religieusement aux archives, comme un monument à la gloire du vieux Casoar s’élevait sur la place principale, au milieu d’un square, j’acceptai d’en être le gardien.
Six mois durant, la rage au coeur, je subis cette humiliation de garder, vêtu de drap bleu, le monument de grand-oncle. Oui, six mois, le temps de mettre de côté, sou à sou, mon passage sur un paquebot. Car j’oubliais de vous le dire, une ligne de paquebots reliait déjà mon île déserte à Marseille. Une jolie blague, entre nous, les îles désertes !
— Vous auriez dû prévoir, ne pas partir si vite…
— Bé, oui ! mais voilà : si on pensait toujours à tout, on n’essayerait jamais rien de grand en ce monde. »
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