‹ Le Midi bougeChapitre 8 sur 33 · Chapitre 7 Fantaisie anthropophagique

Chapitre 7 Fantaisie anthropophagique

Il n’est rien de tel que de voyager en chemin de fer, surtout aux approches du Midi provençal, pour apprendre d’étonnantes histoires.
Celle-ci est peut-être un tantinet, comment dirai-je ? oui ! un tantinet spéciale et gaie ; mais baste, par ce temps de naturalisme le papier imprimé en souffre bien d’autres. D’ailleurs, dans nos pays, bénis depuis que les papes y passèrent, le ciel est si pur, l’air si vif, le Rhône si large, et les pires tristesses humaines s’y colorent de tant de bonne humeur qu’on peut, après Rabelais, parler en riant de toutes choses, et même de la Nymphe aux cuisantes caresses que célébra en vers latins Jérôme Frascator (de Vérone).

Donc le train venait de laisser sur la droite, dans un réveil d’aurore, les remparts dorés d’Avignon, et filait à toute vapeur vers Marseille, quand un voyageur, Phocéen d’origine évidemment, qui, depuis Paris, n’avait rien dit, déplia un rouleau ficelé soigneusement et voulut nous faire admirer deux chromolithographies achetées passage des Panoramas et qu’il destinait à sa bastide.

Ces chromos aux couleurs criardes représentaient : l’une, des sauvages nus, autour d’un grand feu, sur une plage, en train de rôtir des Européens à la broche ; et l’autre, ces mêmes sauvages dévorant avec des dents effroyablement blanches et longues les membres dépecés et cuits de ces mêmes Européens.

— « C’est gentil, hé ? les deux pendants, pour la campagne, comme tableaux de salle à manger… »

Après qu’on eut admiré les deux tableaux de salle à manger, et félicité l’heureux possesseur pour son goût en peinture et l’ingéniosité de ses choix, la conversation, peu à peu, tomba sur l’anthropophagie.

Chacun racontait la sienne, moi je dis :

— J’ai dîné une fois avec un explorateur, gaillard superbe, roi in partibus, qui, de ses missions dans toutes sortes de pays déserts, avait rapporté un teint de moricaud et la plus belle barbe noire du monde. Tout en cassant des amandes dures entre le pouce et l’index (on était au dessert heureusement !) l’explorateur nous disait ses aventures. Éloquent autant que solide, les dames le buvaient des yeux : « Eh quoi, en vérité, vous vous êtes assis à une table d’anthropophages ? – Comme je m’assieds à la vôtre ; la reine m’avait invité. – Ah ! la reine ! Elle était jolie ? – Très jolie ! – Et elle mangeait ? – De l’homme, mesdames, elle mangeait de l’homme… Et tout de suite, en bon vivant que rien n’étonne, l’explorateur se mit à décrire la façon dont ses anthropophages cuisinaient. – C’est simple et fort ingénieux. On creuse un trou qu’on garnit de cailloux rougis. Sur les cailloux, une jonchée d’herbes odorantes, puis des pommes de terre, puis… vous comprenez ? – Parfaitement ! – Puis encore des pommes de terre, de façon à ce que le morceau se trouve au milieu. On met une dernière jonchée d’herbes, on recouvre et on allume un grand feu dessus. Cela doit cuire ainsi toute une après-midi. Quand le bûcher s’est écroulé en braise et que la braise est devenue cendre, le sol se fendille légèrement et l’on devine à la bonne odeur qui se dégage… – Fi ! quelle horreur ! – Pourtant je vous jure… – Vous nous dites cela d’un ton ! En auriez-vous mangé, par hasard ?… – Oh ! mesdames !… fit l’explorateur, protestant contre une telle accusation par un geste scandalisé. Puis il ajouta avec bonhomie : – Non, certes ! je n’en ai pas mangé. Seulement, comme la reine me pressait beaucoup et comme il eût été peu galant de la froisser, je goûtai aux pommes de terre ! »

J’avais fini ; notre compartiment daigna sourire. Puis le Phocéen à favoris prit modestement la parole après moi, et, tout en reficelant ses rouleaux :

— Chacun à Marseille vous le dira, j’en ai connu aussi, du temps que je naviguais, des anthropophages !

Et j’ai même sans le vouloir contribué à remettre en honneur cette condamnable façon de comprendre la gourmandise, chez des peuplades qui, pour des raisons ou pour d’autres, y avaient depuis longtemps renoncé.

J’étais jeune alors. Capitaine au long cours muni de mes brevets, les lauriers de Cook m’empêchaient de dormir, et, entre deux voyages pour le commerce aux Grandes Indes, à mes moments perdus, sur une goélette qui m’appartenait, je faisais volontiers des explorations en Océanie.

Tout comme un autre, tranquillement, de deux jours l’un, je découvrais mon petit archipel, et je le pointais sur la carte en lui donnant le nom d’un camarade du café Bodoul. Quoi de plus naturel, pour un marin, que d’immortaliser ceux qu’il aime ?

Voyages charmants ! C’était, chaque matin, à l’horizon, une nouvelle terre apparaissant au sein des flots, avec ses montagnes fraîches et fleuries à qui fait collerette un rond de palmiers, et pareille à quelque énorme bouquet que Gargantua en passant aurait mis tremper dans la mer.

Malheureusement, comme par un fait exprès, toutes ces îles se trouvaient de fond en comble inhabitées. Dans une, nous aperçûmes bien des espèces de grands singes, mais ils s’enfuirent. De sorte que le soir, avant de s’endormir, les matelots préoccupés parlaient beaucoup femmes, et que plus nous allions et plus le temps nous semblait long.

Enfin, – c’était dans les parages sud de la Polynésie, et nous naviguions ainsi depuis un an sans trouver occasion de nous distraire ! – enfin nous eûmes la rencontre d’un brick américain rôdaillant par là, lui aussi. On s’aborda, on se parla en échangeant des nouvelles et des cigares ; et les récits que l’équipage nous fit au sujet d’une certaine île qu’un mois auparavant ils avaient reconnue nous mirent tout de suite l’eau à la bouche.

Vous allez comprendre pourquoi.

Figurez-vous qu’à peine l’ancre mouillée, une troupe d’Océaniennes – belles comme le jour qui à ce moment se levait, fermes comme le bronze dont elles avaient la couleur, et fraîches comme la grande fleur rouge qu’elles portaient juste dans leurs cheveux pour tout costume – étaient venues de la côte en nageant et avaient pris le bateau américain à l’abordage.

Un doux abordage !

Tant qu’il fit jour, Océaniennes et matelots burent et dansèrent sur le pont ; le soir venu, on accompagna les brunes visiteuses dans l’île.

Et dans l’île la fête recommença. Une semaine durant, tous les soirs, matelots et Océaniennes s’égarèrent, deux par deux, sous les ombrages, au clair de lune ; quant aux maris – chacun sait qu’en ces climats on a sur la famille des idées à l’envers des nôtres – quant aux maris, remerciant les matelots du grand honneur, ils leur apportaient au matin, pour se rafraîchir, des cocos laiteux et des bananes sucrées…

Nous remerciâmes, comme vous pensez, les Américains du renseignement, puis : en route pour l’île heureuse.

On vous en fila de ces noeuds ! La mer fumait sous le navire ! En moins d’une quinzaine nous étions rendus.

Au préalable j’avais cru devoir adresser un petit discours à mes hommes, court mais clair, quelque chose dans ce genre-ci : « Les enfants, je vous connais : vous êtes de Marseille ! Par conséquent, il serait bon, puisque nous avons plusieurs jours devant nous, il serait bon d’interroger sérieusement votre conscience et de la mettre à neuf au besoin, afin de ne pas laisser à ces délicieuses sauvagesses, en récompense de l’accueil qui nous attend, autre chose que d’agréables souvenirs !… »

Mon avis, qui n’était pas inutile, fut entendu : au moment où nous arrivions, je constatai avec plaisir que la boîte à pharmacie du bord était vide.

Maintenant nous voilà parés. Les canots à l’eau ! et nous débarquons, capitaine en tête, sans même attendre la visite des sauvagesses promises.

Quelle réception, mes amis ! Plus de cocos, des zagaies au travers du corps. Plus de bananes, des coups de massue sur la tête. Pour ce qui est des sauvagesses promises ? va-t-en voir s’y viennent… Elles étaient sans doute occupées ailleurs.

— Les Américains vous avaient trompés ?

— Eh non, ils ne nous avaient pas trompés, les Américains ! Seulement leur capitaine, moins prévoyant que moi, n’avait pas prononcé le petit discours, et l’équipage, pour notre malheur, n’avait pas vidé la boîte à pharmacie… De sorte qu’après leur départ, les femmes de l’île et puis les hommes s’étaient peu à peu sentis pris d’une grande faiblesse et envahis par une inexplicable mélancolie. Attristés et fiévreux, ils s’en allaient, les pauvres gens, sur le sable de la plage, et là, couchés à l’ombre des cocotiers, tout le long du jour, ils roulaient dans leurs têtes d’horribles projets de vengeance en songeant à ces hommes blancs trop bien reçus et aux présents laissés par leurs funestes amitiés.

C’est nous qui payâmes les pots cassés. Ainsi va le monde !… Et le soir du même jour la peuplade entière, rétablissant dans sa rancune d’antiques coutumes depuis longtemps abolies, s’asseyait en rond autour d’un repas abominable dont mon équipage fit les frais.

Tout y passa, hélas ! et de cinquante que nous étions il ne s’en échappa pas un seul..

— Mais alors, capitaine !

— … Pas un seul, excepté moi qui fus miraculeusement sauvé. Si je n’avais pas été sauvé, comment pourrais-je aujourd’hui vous raconter la fin de tout ceci, fin qui est certainement ce qu’il y a de plus remarquable dans l’histoire ?

Car, vous m’en croirez si vous le voulez, j’imagine qu’à force de se droguer mes infortunés compagnons avaient sans doute fini par accumuler en eux une certaine vertu curative… Vous riez ?… Grand bien vous fasse !… Toujours est-il qu’un Dieu ou le hasard aidant, à la suite de ce festin les pauvres sauvages guérirent.

Maintenant, dans ces mers lointaines, quand parfois encore quelqu’un est frappé du terrible mal, les médecins et les bonnes femmes se trouvent d’accord pour prescrire comme remède un tout petit morceau d’Européen.

Et même, Marseillais moi-même, ce n’est pas pour me vanter que je le dis ! si on a pu se procurer du Marseillais, la guérison passa pour infaillible !

q

Page 1