Chapitre 1 La prophétie
Il y avait à peine cinq minutes que la cloche du couvent sonnait, et déjà l’église des Capucins était si pleine d’auditeurs, qu’on pouvait à peine s’y retourner. N’allez pas vous imaginer que la dévotion, ou le désir de s’instruire, fût le motif d’un si grand empressement : chercher quelques sentiments de piété vraie parmi un peuple aussi superstitieux que celui de Madrid, ce serait peine perdue. Chacun avait ses raisons pour venir à l’église, raisons secrètes dont il serait difficile d’obtenir l’aveu, et qui n’avaient aucune conformité avec les apparences. Les femmes y venaient, en général, pour se montrer, et les hommes pour les voir ; quelques-uns pour entendre le prédicateur, qui jouissait d’une grande célébrité ; d’autres pour passer le temps en attendant l’heure de la comédie ; en un mot, une moitié de Madrid s’attendait à rencontrer là l’autre moitié. Les seules personnes qui désiraient réellement entendre le sermon étaient quelques dévotes sexagénaires, et environ une demi-douzaine de prédicateurs rivaux qui se disposaient à le critiquer, et même à le tourner en ridicule, s’il était possible. Quant au reste de l’auditoire, le révérend père pouvait, à son choix, prêcher bien ou mal ; prêcher même ou ne pas prêcher, c’était le moindre de leurs soucis.
Quoi qu’il en soit, et quel que fût le motif particulier de chaque individu, il est au moins certain que jamais l’église des Capucins n’avait obtenu une plus nombreuse assemblée. Tous les coins étaient remplis, toutes les chaises occupées. Les statues mêmes, placées pour l’ornement entre les colonnes de la nef, étaient ce jour-là utiles au public ; on voyait des enfants vivants suspendus sur les ailes des chérubins. Saint Dominique, saint François, saint Marc, portaient chacun un spectateur, et sainte Agathe se trouvait chargée d’un double fardeau. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, malgré toute leur diligence, nos deux arrivantes, en entrant dans l’église, regardèrent inutilement à droite et à gauche, et ne trouvèrent plus une seule place vacante.
Cependant la plus âgée des deux continua de se porter en avant, prêtant fort peu d’attention aux murmures de mécontentement qui s’élevaient contre elle. On lui criait en vain de tous côtés : « Je vous assure, madame, qu’il n’y a point de place ici. – Mais, señora, ne poussez donc pas si fort ; vous culbutez tout le monde. – Encore un coup, madame, vous ne pouvez pas passer par là. Bon Dieu, qu’il y a des gens insupportables ! » La chère tante était obstinée : elle travailla avec tant d’activité de ses pieds, de ses genoux et de ses coudes, qu’elle se trouva en assez peu de temps au milieu de l’église, et à dix pas tout au plus de la chaire. Sa compagne l’avait suivie en silence, profitant, d’un air timide, de chaque pied de terrain que gagnait sa conductrice.
— Sainte Vierge, s’écria la vieille, quelle chaleur ! je voudrais qu’on m’expliquât ce que tout cela veut dire : pourquoi cette foule insupportable ? Pas une chaise vacante, et pas un homme assez galant pour nous offrir la sienne ! Je croyais qu’à Madrid on était plus poli.
Ce propos excita l’attention de deux jeunes gens qui, penchés en avant sur le dossier de leur chaise, et le dos tourné contre le septième pilier, à compter depuis le portail, causaient ensemble, et avaient l’air de se faire mutuellement quelques confidences. Tous les deux étaient fort bien mis. Entendant cet appel fait à leur politesse par une voix de femme, ils tournèrent un peu la tête, et cherchèrent des yeux celle qui venait de parler. Elle avait levé son voile pour mieux distinguer le monde qui l’environnait. Voyant que cette dame avait les cheveux roux et les yeux louches, les deux jeunes gens reprirent leur première attitude, et continuèrent leur conversation.
— Retournons au logis, ma chère tante, je vous en prie, dit l’autre ; la chaleur est insupportable ; il y a tant de monde ici que cela fait peur.
La voix de celle qui prononça ces mots était remarquable par son extrême douceur. Les deux jeunes gens tournèrent la tête de nouveau ; mais ils ne se contentèrent pas cette fois de jeter un coup d’œil ; tous deux firent involontairement un mouvement de surprise en apercevant celle qui venait de parler.
Cette voix était celle d’une femme qui paraissait jeune, et dont l’ensemble était bien propre à faire naître le plus vif désir de voir son visage. Malheureusement, le voile noir dont il était couvert n’était point transparent ; mais la foule l’avait un peu dérangé, en sorte qu’il était possible d’apercevoir un cou qui ne le cédait point en beauté à celui de la Vénus de Médicis. Blanc comme la neige, il était ombragé par une forêt de cheveux châtains qui descendaient en boucles jusqu’à sa ceinture. Sa taille était légère et flexible comme celle d’une nymphe des bois, son sein était soigneusement voilé. Elle portait à son bras un chapelet à gros grains. Sa robe blanche, qu’ornait une ceinture bleue, laissait voir un pied mignon, dont un soulier mordoré dessinait agréablement la forme. Telle était la femme à laquelle le plus jeune des deux s’empressa d’offrir sa chaise ; exemple que l’autre fut obligé d’imiter envers la dame aux yeux louches.
Celle-ci accepta l’offre avec de grandes démonstrations de reconnaissance, mais sans se faire prier. La jeune l’accepta également, mais sans autres compliments qu’une révérence. Don Lorenzo (tel était le nom du jeune homme) se procura une autre chaise, et se plaça près d’elle ; mais ce ne fut qu’après avoir dit à l’oreille quelques paroles à son ami, qui, entendant à demi-mot, se plaça de son côté près de la vieille dame, et entra avec elle en grande conversation.
— Vous êtes sans doute, señorita, arrivée depuis peu de temps à Madrid, dit Lorenzo à sa belle voisine ; tant de charmes y auraient déjà fait du bruit, si ce n’était pas aujourd’hui votre première apparition ; la jalousie des femmes et les hommages des personnes de mon sexe auraient déjà attiré sur vous l’attention générale.
Il attendit une réponse ; mais comme ce qu’il avait dit n’était pas une interrogation directe, la jeune personne ne répondit point. Après quelques instants de silence, il reprit :
— En soupçonnant que vous êtes étrangère à Madrid, ai-je fait, señorita, une fausse conjecture ?
La jeune personne hésita : après quelques instants d’indécision, elle se détermina à lui répondre tout bas : – Non, señor.
— Comptez-vous y rester longtemps ?
— Oui, señor.
— Je m’estimerais fort heureux s’il était en mon pouvoir de vous y procurer quelque agrément. Je suis bien connu à Madrid, et ma famille a du crédit à la cour. Si vous me permettez de vous y rendre quelque service, ce sera tout à la fois m’honorer et m’obliger. « À moins que cette jeune personne, dit-il en lui-même, n’ait fait vœu de ne jamais répondre que par monosyllabes, elle doit à présent me dire quelque chose. »
Lorenzo fut trompé dans son attente ; elle ne lui répondit que par une profonde inclination de tête.
Il s’aperçut alors que sa voisine n’aimait pas la conversation. Mais cette taciturnité provenait-elle d’orgueil, de discrétion, de timidité, ou d’un manque d’esprit, c’est ce qu’il ne pouvait encore éclaircir.
Après quelques instants de silence :
— On voit, señorita, que vous connaissez peu nos usages, puisque vous continuez à porter votre voile. Permettez-vous que je vous en débarrasse ?
Au même instant, Lorenzo avança la main vers le voile : elle l’arrêta.
— Non, señor, je n’ôte jamais mon voile en public.
— Et quand vous l’ôteriez, ma nièce, quel mal y aurait-il, je vous prie ? dit Léonelle (c’était le nom de la vieille). Ne voyez-vous pas que toutes les autres dames ont ôté le leur ? J’ai déjà mis le mien de côté, et assurément, si j’expose mon visage aux regards du public, il me semble que vous pouvez bien aussi exposer le vôtre. Allons, mon enfant, ôtez votre voile ; je vous réponds que personne ne s’enfuira en vous voyant.
— Ma chère tante, ce n’est pas l’usage en Murcie.
— En Murcie ! et qu’importe ? Vous ne cesserez donc pas de nous parler de ce triste pays ? Si c’est la coutume à Madrid, cela doit nous suffire. Ôtez donc votre voile : obéissez-moi sur-le-champ, Antonia ; vous savez que je n’aime point la contradiction.
La nièce ne répondit point ; mais elle ne s’opposa plus aux efforts de Lorenzo, qui, fort de l’approbation de la tante, se hâta d’enlever le voile. La plus jolie figure se présenta alors à son admiration ; ce qu’on peut appeler une vraie tête de séraphin. Cependant elle était plus jolie que belle ; le charme provenait moins de la régularité de ses traits que de l’air de douceur et de sensibilité répandu sur toute sa physionomie : elle paraissait âgée tout au plus de quinze ans. Chaque partie de son visage, prise séparément n’était point parfaite, mais le tout était adorable. Sa peau n’était pas totalement exempte de taches ; ses yeux n’étaient pas fort grands ; ses paupières n’étaient pas extraordinairement longues, mais ses lèvres avaient la fraîcheur de la rose ; son cou, sa main, son bras, tout était parfait ; ses yeux étaient doux et brillants comme le ciel. Un sourire fin qu’on voyait errer sur ses lèvres annonçait en elle une aimable vivacité que comprimait visiblement son excessive timidité. L’embarras de la modestie se peignait dans tous ses regards, et lorsqu’ils rencontraient par hasard ceux de Lorenzo, aussitôt on les voyait retomber sur son rosaire. Ses joues se coloraient, elle disait alors son chapelet avec beaucoup d’attention, comme on peut le croire.
Lorenzo tenait les yeux fixés sur elle avec un mélange de surprise et d’admiration. Léonelle crut devoir faire quelques excuses sur la timidité puérile de sa nièce.
— C’est une enfant, dit-elle, qui n’a jamais vu le monde ; elle a été élevée dans un vieux château de la Murcie, et n’a jamais eu d’autre société que celle de sa mère, qui, Dieu lui fasse paix ! n’a pas le sens commun, quoiqu’elle soit ma sœur et de père et de mère.
— Et elle n’a pas le sens commun ! dit don Christoval avec un feint étonnement ; cela me paraît fort extraordinaire.
— Oh ! c’est un fait, señor : et cependant voyez comme certaines gens ont du bonheur ! Un jeune seigneur, d’une des premières maisons de Madrid, s’avisa de trouver que ma sœur avait de l’esprit et qu’elle était jolie. Pure chimère ! ma sœur avait à la vérité des prétentions à tout cela ; mais moi qui la connais, je sais fort bien qu’elle n’avait ni esprit ni beauté, et j’ose me flatter que si j’avais pris pour plaire la moitié autant de peine… Mais ce n’est pas ce dont il s’agit. Je disais donc, señor, qu’un jeune seigneur devint amoureux d’elle, et l’épousa à l’insu de son père. Leur union resta secrète pendant près de trois ans ; mais enfin le vieux marquis, fort mécontent en apprenant cette nouvelle, prit aussitôt la poste pour Cordoue, résolu de faire arrêter Elvire, et de l’envoyer si loin qu’on n’en entendît plus parler. Quel tapage il fit, grand Dieu, lorsqu’en arrivant il trouva qu’elle s’était échappée, qu’elle était allée rejoindre son mari, et qu’ils venaient de s’embarquer l’un et l’autre pour les Indes occidentales ! Il jura, tempêta contre nous tous, comme s’il eût été possédé du malin esprit, il fit jeter mon père dans une prison ; mon père qui, j’ose le dire, était bien le plus honnête cordonnier qu’on pût trouver dans Cordoue ; et quand il nous quitta, il eut la cruauté de nous enlever le petit garçon de ma sœur, un enfant de deux ans, que, dans la promptitude de sa fuite, elle avait été forcée de nous laisser. J’ai tout lieu de présumer qu’il a fort mal agi avec le pauvre enfant, car nous avons reçu peu de mois après la nouvelle de sa mort.
— C’était, señora, un méchant vieillard que ce marquis-là, dit don Christoval.
— Un butor, un homme sans discernement ! Croiriez-vous, señor, qu’il eut l’insolence de me dire, lorsque je m’efforçais de l’apaiser : « Retirez-vous, sorcière. Je voudrais, pour punir le comte, que votre sœur vous ressemblât. »
— Voilà un propos fort ridicule, s’écria don Christoval. Je ne doute pas que le comte, au contraire, n’eût été fort aise d’échanger, s’il eût été possible, une sœur pour l’autre.
— Ah ! señor, vous êtes réellement trop poli. Cependant, je ne suis pas fâchée, d’après l’événement, qu’il ait donné la préférence à ma sœur. La pauvre Elvire n’a pas eu fort à se féliciter des suites de cette union. Après treize mortelles années de séjour en Amérique, son mari mourut ; elle revint en Espagne, sans argent, sans ressources, sans asile où elle pût reposer sa tête. Antonia, que vous voyez, était le seul enfant qui lui restât. Son beau-père, toujours irrité contre le comte, s’était remarié pendant leur absence ; il avait eu de sa seconde femme un fils qu’on dit être aujourd’hui un fort aimable jeune homme. Le vieux marquis refusa de voir ma sœur à son retour ; cependant il lui assigna une modique pension, moyennant qu’elle irait vivre avec son enfant en Murcie, dans un vieux château qui avait été jadis l’habitation favorite de son fils aîné, et que pour cette raison le vieux marquis laissait tomber en ruine. Ma sœur accepta la proposition et se rendit en Murcie, où elle est restée jusqu’à la fin du mois dernier.
— Et quelle affaire l’a conduite à Madrid ? dit Lorenzo qui avait écouté avec le plus vif intérêt le récit de Léonelle.
— Hélas ! señor, son beau-père vient de mourir ; l’intendant du château de Murcie a refusé de lui payer plus longtemps sa pension. Elle vient d’arriver à Madrid dans l’intention d’adresser ses sollicitations au jeune marquis ; mais je crains qu’elle n’ait pris une peine inutile. Vous n’avez jamais trop d’argent, vous autres jeunes seigneurs, et vous n’êtes jamais disposés à vous en dessaisir en faveur des femmes lorsqu’elles sont un peu âgées. J’avais conseillé à ma sœur de charger Antonia d’aller présenter ses demandes ; mais elle a rejeté mon conseil. Elle est si obstinée ! Antonia, avec sa jolie petite figure, aurait pu obtenir tout ce qu’elle aurait demandé.
— Et pourquoi, dit don Christoval d’un ton ironiquement passionné, s’il faut une jolie figure, votre sœur n’a-t-elle pas recours à vous ?
— Señor, vous me rendez confuse. Je ne sais pas si ma sœur aurait pu songer à cet expédient ; mais, quant à moi, je connais le danger de pareilles commissions, et je n’oserais jamais m’exposer… Les hommes sont aujourd’hui si méchants !
— Vous avez donc, señora, une grande aversion pour les hommes ?
— Señor, jusqu’à présent je n’ai pas lieu…
— Mais s’il arrivait qu’à présent un jeune homme aimable vous proposât, par exemple, le mariage, auriez-vous la cruauté de rejeter ses offres ?
— Un jeune homme aimable ? Je verrais alors, señor, ce que j’aurais à faire.
En disant ces mots, elle voulut jeter à don Christoval un regard tendre et significatif ; mais, grâce à l’obliquité de ses yeux, ce fut Lorenzo qui le reçut. Il fit une profonde révérence en signe de remerciement.
— Puis-je vous demander, dit-il, le nom du jeune seigneur auprès duquel doña Elvire se propose de faire des démarches ?
— Le marquis de Las Cisternas.
— Cisternas ! je le connais beaucoup. Il n’est pas en ce moment à Madrid ; mais on l’attend incessamment. C’est un excellent jeune homme ; et si l’aimable Antonia me permet d’être auprès de lui son avocat, je crois pouvoir lui rapporter d’heureuses nouvelles.
Antonia leva sur lui ses beaux yeux bleus, et le remercia par un agréable sourire. Léonelle fit des remerciements beaucoup plus bruyants, et accepta son offre avec les assurances de la plus vive reconnaissance.
— Mais, Antonia, pourquoi ne parlez-vous pas, mon enfant ? Répondez aux civilités du señor. Auriez-vous la bonté de m’expliquer, continua-t-elle en s’adressant à don Christoval, à quelle occasion tant de monde se trouve aujourd’hui rassemblé dans cette église ?
— Ignorez-vous, señora, que le père Ambrosio, prieur de ce couvent, fait ici un sermon tous les jeudis ? Tout Madrid retentit de ses louanges, et comme il n’a encore prêché que trois fois, tout le monde accourt pour l’entendre. Quoi ! le bruit de sa renommée n’est pas parvenu jusqu’à vous ?
— Hélas ! señor, je ne suis arrivée que d’hier à Madrid, et nous sommes si peu instruits à Cordoue de ce qui se passe dans le reste du monde, que le nom d’Ambrosio n’y est pas encore parvenu.
— Ce nom est ici dans toutes les bouches ; hommes et femmes, jeunes et vieux, n’en parlent qu’avec enthousiasme. Nos grands d’Espagne le comblent de présents ; leurs femmes ne veulent que lui pour confesseur ; il est connu par toute la ville sous le nom de l’homme de Dieu.
— Il est sans doute, señor, d’une illustre origine, dit Léonelle.
— C’est ce qu’on ne sait point. Le dernier prieur des Capucins le trouva, comme il était encore enfant, à la porte de son couvent. On fit d’inutiles recherches pour découvrir qui l’avait laissé là ; il a été élevé dans le monastère. On a remarqué en lui dès son enfance beaucoup de goût pour l’étude et la vie retirée, et aussitôt qu’il a été en âge, il a prononcé ses vœux. Personne depuis n’est venu le réclamer, et l’on ignore encore le secret de sa naissance. Les moines chargés d’entretenir le crédit que donnent à leur couvent les talents de cet homme, n’ont pas hésité à publier que c’est un présent qui leur a été fait par la Sainte Vierge. Il faut avouer que la singulière austérité de sa vie donne à cette fable un air de probabilité. Il est à présent âgé d’une trentaine d’années. Toutes les heures de sa jeunesse ont été consacrées à l’étude, dans un isolement absolu de la société et dans de continuelles mortifications. Nommé prieur de sa communauté il y a environ trois semaines, il n’avait jamais franchi les murs de son couvent ; il ne les franchit même à présent que pour se rendre à la chaire de cette église, où tout Madrid accourt, comme vous voyez, pour l’entendre. On le dit fort savant et fort éloquent. Il n’a pas dans tout le cours de sa vie transgressé un seul des règlements de son ordre ; on n’aperçoit pas la plus légère tache sur son caractère, et quant à son vœu de chasteté, on assure, señora, qu’il ne sait pas même quelle différence il y a entre un homme et une femme : aussi est-il déjà regardé comme un saint par le commun peuple.
— Si l’on est saint à ce prix, dit Antonia, je puis bien me flatter aussi d’être une sainte.
— Miséricorde ! s’écria Léonelle, de quelle question vous occupez-vous là, ma nièce ? Ces sortes de sujets ne sont point de la compétence d’une jeune personne. Ne devez-vous pas ignorer qu’il existe dans le monde ce qu’on appelle des hommes ? Ne devez-vous pas imaginer que tout le monde est du même sexe que vous ? Toute la différence est que les uns ont de la barbe, et que les autres n’en ont point ; ceux-ci la gorge rebondie, ceux-là…
Léonelle eût probablement continué d’instruire sa petite nièce par le moyen de ces ingénieuses distinctions, si un murmure de contentement, qui se répandit en ce moment par toute l’église, n’eût annoncé l’arrivée du prédicateur. Doña Léonelle se leva de dessus sa chaise pour le mieux voir, et Antonia imita son exemple.
Le prédicateur était un fort bel homme ; sa figure était extrêmement agréable, sa taille haute et son aspect imposant ; un nez aquilin, un œil noir et brillant, d’épais sourcils fort rapprochés, étaient les traits les plus remarquables de sa physionomie ; ses cheveux étaient d’un brun clair. Quoiqu’il ne fût encore qu’à la fleur de l’âge, l’étude et les veilles avaient presque totalement décoloré ses joues. Son front serein paraissait être le siège de la candeur et de la vertu ; tous ses traits exprimaient le contentement intérieur d’une âme également exempte de soins et de crimes : il salua l’auditoire d’un air fort humble. On remarquait encore dans son regard vif et pénétrant une sorte de sévérité qui commandait la vénération, et dont peu de personnes pouvaient soutenir l’aspect. Tel était Ambrosio, prieur des Capucins, et surnommé l’homme de Dieu.
Antonia sentit en le voyant un plaisir inexprimable. Elle attendait impatiemment que le moine vînt à parler, et quand il parla, le son de sa voix pénétra jusqu’au cœur de la jeune fille. Les autres auditeurs, quoique moins vivement émus, n’entendirent point le prédicateur sans intérêt : tous étaient attentifs, et le plus profond silence régnait jusque dans les chapelles les plus reculées. Lorenzo lui-même ne put résister au charme ; il oublia qu’Antonia, était assise auprès de lui, et n’eut d’attention que pour le prédicateur.
Ambrosio développa en termes clairs, simples et énergiques, les beautés de la religion ; il expliqua, avec autant de clarté que de précision, quelques articles obscurs des Saintes Écritures ; il déclama contre les vices de l’humanité, dépeignit les châtiments qui leur étaient réservés dans l’autre monde ; et sa voix, alors tout à fait distincte et profonde, devint terrible comme celle de la tempête. Pas un seul auditeur qui ne fît en frémissant un retour sur sa vie passée ; chacun crut entendre rouler le tonnerre sur sa tête, et voir sous ses pieds l’abîme de l’éternité. Mais lorsque, par une brusque transition, Ambrosio vint à peindre la douce sérénité d’une conscience pure, les récompenses promises aux âmes vertueuses, l’auditoire reprit insensiblement courage ; on vit reparaître sur tous les visages l’espoir et la confiance en la miséricorde infinie de Dieu. On attendait avec impatience chaque parole consolante qui sortait de la bouche du prédicateur, et bientôt, en écoutant sa voix mélodieuse, chacun se crut transporté dans ces heureuses régions qu’il dépeignait à l’imagination avec des couleurs si brillantes.
Quoique le sermon eût été fort long, il ne se trouva personne qui ne regrettât d’en entendre déjà la péroraison. Après que le moine eut cessé de parler, on gardait encore le silence, mais le charme venant insensiblement à se rompre, l’admiration générale éclata ; on se porta en foule autour de la chaire comme il en sortait ; on le complimenta, on le combla de bénédictions, on se jeta à ses pieds, on baisa respectueusement le bas de sa robe. Le saint homme traversa la foule lentement et les mains croisées sur sa poitrine, jusqu’à la porte qui conduisait de l’église à son couvent. Après avoir monté quelques marches, se tournant vers ceux qui le suivaient, il leur adressa quelques mots de reconnaissance et d’exhortation. Tandis qu’il parlait, il laissa tomber, comme par hasard, le rosaire qu’il tenait en sa main. La multitude s’en saisit, et chacun s’efforça d’en avoir un grain, pour le conserver comme une précieuse relique. On ne se serait pas disputé plus vivement le chapelet du grand saint François. Souriant de voir leur empressement, le religieux leur donna sa bénédiction et les quitta. L’humilité la plus profonde se peignait en ce moment dans tous ses traits. Était-elle aussi dans son cœur ?
Antonia le suivit des yeux tant qu’il lui fut possible. Il lui sembla, quand la porte se referma sur lui, qu’elle venait de perdre un objet essentiel à son bonheur, et ses yeux à son insu se mouillèrent de larmes.
— Il est totalement séparé du monde, dit-elle tout bas ; peut-être ne le verrai-je plus.
Comme elle portait son mouchoir à ses yeux, Lorenzo observa son attendrissement.
— Êtes-vous contente, lui dit-il, de notre prédicateur, et pensez-vous que l’on se soit fait à Madrid une trop haute idée de ses talents ?
Le cœur d’Antonia était rempli d’admiration pour l’homme de Dieu ; elle se trouvait disposée à parler de lui. Lorenzo d’ailleurs n’était plus pour elle un inconnu.
— Oh ! cet homme, répondit-elle, a surpassé toutes mes espérances. Je n’avais encore aucune idée du pouvoir de l’éloquence ; mais dès qu’il a parlé, sa voix m’a inspiré tant d’intérêt, tant d’estime, je pourrais même dire d’affection, que je suis moi-même étonnée de la vivacité de mes sentiments.
— Vous êtes jeune, reprit Lorenzo en souriant ; il est naturel que votre cœur sente vivement ces premières impressions ; que, simple et sans artifice comme vous paraissez l’être, vous ne soupçonniez point les autres de dissimulation, et que, ne voyant le monde qu’à travers le prisme de votre propre innocence, tout ce qui vous environne vous paraisse digne de votre estime ; mais il faut vous attendre à voir se dissiper ces séduisantes illusions, à découvrir dans ceux qui excitent le plus votre admiration des sentiments quelquefois avilissants, à trouver même des ennemis dans ceux qui vous montrent le plus de bienveillance.
— Hélas ! señor, répondit Antonia, les infortunes de mes parents ne me fournissent que trop d’exemples de fausseté et de perfidie ; cependant je ne puis croire que le trait de sympathie qui me porte involontairement vers ce digne religieux doive m’inspirer des craintes pour l’avenir.
— Je ne le crois pas plus que vous. Le père Ambrosio jouit d’une excellente réputation. Un homme d’ailleurs qui a passé toute sa vie entre les murs d’un couvent ne peut avoir trouvé l’occasion de mal faire, quand même il en aurait eu la volonté ; mais à présent que, par les devoirs de son état, il va se trouver obligé de sortir de temps en temps de sa retraite, de voir un peu le monde qui lui est inconnu, il faut voir comment il soutiendra cette épreuve.
— Oh ! j’espère qu’il la soutiendra glorieusement.
— Je l’espère aussi, señorita ; et l’intérêt que vous prenez à ses succès, s’il en était instruit, serait sans doute pour lui un grand motif d’encouragement. Tout annonce d’ailleurs qu’il est né pour faire exception à la règle générale, et l’envie chercherait en vain à noircir son caractère.
— Vous me faites, señor, beaucoup de plaisir en me donnant cette assurance. Je suis charmée de pouvoir me livrer sans crainte au penchant qu’il m’inspire, et j’aurais été bien fâchée si vous m’eussiez conseillé de résister à ce sentiment. Ma tante, señor, dit que le père Ambrosio est un homme irréprochable ; engagez, je vous prie, maman à le choisir pour notre confesseur.
— Pour notre confesseur ? reprit Léonelle ; c’est ce que je ne ferai point, soyez-en sûre. Je ne l’aime point, moi, votre père Ambrosio ; il a l’air trop sévère : son regard me fait trembler de la tête aux pieds. S’il était mon confesseur, je n’aurais pas le courage, en vérité, de tout lui dire ; et alors, bon Dieu ! où en serions-nous ? Le tableau qu’il nous a fait de l’enfer m’a causé une si grande frayeur, que je n’en reviens point ; et quand il a parlé des pécheurs, j’ai cru qu’il allait tous nous manger.
— Vous avez raison, señora, reprit don Christoval ; un excès de sévérité est, dit-on, le seul défaut d’Ambrosio. J’ai oui dire que, dans l’administration intérieure de son couvent, il a déjà donné à l’égard des autres religieux quelques preuves de l’inflexibilité de son caractère. Mais la foule commence à se dissiper. Voulez-vous nous permettre, señoras, de vous accompagner jusqu’à votre demeure ?
— Ô ciel, s’écria Léonelle en faisant semblant de rougir, je ne voudrais pas, señor, pour tout au monde souffrir que vous prissiez tant de peine ! Ma sœur est si scrupuleuse, qu’elle me ferait une grande heure de réprimande si elle me voyait rentrer accompagnée par un cavalier inconnu. D’ailleurs je désirerais que vous voulussiez bien différer encore quelque temps vos propositions…
— Mes propositions ? Je vous assure, señora…
— Oui, je veux bien croire que votre empressement est sincère, et je sens quelle peut être votre impatience ; mais réellement je désire que vous me donniez un peu de répit. Ce serait de ma part un procédé peu délicat que d’accepter dès la première vue l’offre de votre main.
— Señora, je vous donne ma parole d’honneur…
— Allons, señor, ne me pressez pas si vous m’aimez. Je regarderai votre condescendance pour mes volontés comme une preuve de votre amour. Vous recevrez demain matin de mes nouvelles : c’est tout ce que je puis vous accorder aujourd’hui. Adieu. Mais je voudrais, señors, savoir le nom de l’un et de l’autre.
— Mon ami, répondit Lorenzo, est le comte d’Ossorio ; et moi, l’on me nomme Lorenzo de Médina.
— Don Lorenzo, j’informerai ma sœur de vos offres obligeantes, et vous ferai connaître le résultat de notre conversation. Où puis-je vous adresser une lettre ?
— Au palais de Médina ; c’est le lieu de ma résidence.
— Il suffit. Adieu, cavaliers ; et vous, señor comte, modérez, je vous prie, l’excessive ardeur de votre passion. Cependant, pour vous prouver qu’elle ne me déplaît point, et que mon intention n’est pas de vous désespérer, recevez cette marque de mon affection, et pensez quelquefois à Léonelle.
En disant ces mots, elle lui tendit une main sèche et ridée, que don Christoval baisa ; mais ce fut de si mauvaise grâce et avec une répugnance si marquée, que Lorenzo eut toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire. Léonelle alors se hâta de sortir de l’église : l’aimable Antonia la suivit en silence. Quand elle fut arrivée au portail, elle tourna involontairement la tête, et ses regards se portèrent vers Lorenzo. Celui-ci, qui ne la perdait pas de vue, lui fit un grand salut, montrant, par quelques signes, qu’il regrettait de la quitter : elle lui rendit le salut, et se retira promptement.
— Ainsi, dit Christoval à son ami lorsqu’ils furent seuls, vous m’avez procuré une charmante intrigue ! Pour favoriser vos desseins sur Antonia, j’ai fait obligeamment quelques honnêtetés à la tante, et après une heure au plus, je me trouve à deux doigts du mariage. Comment me récompenserez-vous, mon cher, de ce que j’ai souffert pour vous servir : d’avoir pu baiser, en votre nom, la main de cette vieille sorcière ? Depuis ce moment-là, j’ai un goût d’ail tout autour des lèvres, je ne sais quelle odeur de cuisine : je suis sûr qu’au Prado l’on me prendra pour une omelette ambulante.
— J’avoue, mon cher comte, que vous vous êtes trouvé dans une situation assez périlleuse ; cependant, je suis si éloigné de la croire insupportable, que je vous prierai probablement de ne pas négliger les dons qu’un heureux hasard vient de vous offrir.
— Un heureux hasard ! Je vois, mon cher, que vous en tenez déjà pour la petite Antonia.
— Je ne puis vous exprimer combien elle m’a paru charmante. Depuis la mort de mon père, mon oncle, le duc de Médina, m’a fait connaître qu’il désirerait me voir marié. J’ai jusqu’à présent évité de remplir ses vues, et feint de ne point les comprendre ; mais, à vous dire vrai, depuis que j’ai vu cette aimable enfant…
— J’imagine, Lorenzo, que vous ne serez pas assez fou pour vouloir faire votre femme de la petite-fille du très honnête cordonnier de Cordoue ?
— Arrêtez, Christoval ; vous oubliez qu’elle est aussi petite-fille du feu marquis de Las Cisternas ; mais, sans disputer sur la naissance et sur les titres, je puis vous assurer que jamais femme ne m’a aussi vivement intéressé.
— Cela est possible : vous ne pouvez cependant songer à l’épouser.
— Et pourquoi donc, mon cher comte ? Je suis riche assez pour elle et pour moi, et vous savez que, sur cet article, mon oncle a une façon de penser fort au-dessus du vulgaire. D’après ce que j’ai vu de Raymond de Las Cisternas, je suis bien assuré qu’il s’empressera de reconnaître Antonia pour sa nièce : sa naissance ne pourra donc être un obstacle à l’accomplissement de mes vœux. Je pourrai, sans inconvenance, lui faire ouvertement l’offre de ma main : chercher à l’obtenir à d’autres conditions, c’est ce que je suis incapable de faire. J’avoue que je vois en elle tout ce qui peut me rendre heureux dans la possession d’une femme : elle est jeune, douce, aimable, sensible, et je suis bien assuré qu’elle a de l’esprit.
— Comment le savez-vous ? Elle ne dit point autre chose que oui et non.
— Il est vrai : mais vous m’avouerez aussi qu’elle dit toujours oui et non fort à propos. D’ailleurs, mon ami, ne voyez-vous pas que tout parle en elle, ses yeux, son embarras, sa modestie, sa candeur ?…
— Oh ! oui, je n’y songeais pas ; je vois que vous avez raison. Voulez-vous que nous nous donnions rendez-vous ce soir à la comédie ? Nous pourrons parler de tout cela plus à notre aise.
— Cela ne m’est pas possible aujourd’hui ; je ne suis arrivé que d’hier au soir à Madrid, et je n’ai encore pu voir ma sœur. Vous savez que son couvent est dans cette rue, et j’y allais lorsque, voyant la foule se porter à cette église, j’y suis entré par curiosité. Je vais suivre ma première intention, et probablement je passerai la soirée au parloir.
— Votre sœur est dans un couvent, dites-vous ? Mais, en effet, je l’avais oublié ; l’aimable doña Agnès ! Je suis vraiment étonné, don Lorenzo, que vous ayez pu consentir à claquemurer une si charmante fille dans la triste enceinte d’un cloître.
— Moi, don Christoval ! pouvez-vous me soupçonner d’une semblable barbarie ? Vous devez vous rappeler qu’elle a pris le voile volontairement ; qu’elle-même a désiré, je ne sais d’après quelles particularités, se séparer du monde. J’ai tout fait pour la détourner de cette résolution ; mes tentatives ont été vaines, et j’ai perdu ma sœur.
— Oh ! vous avez de quoi vous consoler, Lorenzo. Il revenait, si j’ai bonne mémoire, à doña Agnès une portion d’héritage de dix mille piastres, dont la moitié rentre ainsi dans vos mains. Par saint Iago ! je voudrais avoir cinquante sœurs pareilles, je consentirais de tout mon cœur à les perdre au même prix.
— Quoi ! reprit Lorenzo d’un air irrité, me soupçonneriez-vous assez vil pour avoir pu influencer les résolutions de ma sœur ? Pensez-vous que la déshonorante intention de me rendre maître de sa fortune ?…
— Adieu, adieu, don Lorenzo ; vous voilà déjà tout en feu, prêt à vous fâcher pour un mot. Puisse l’aimable Antonia adoucir cet excès de susceptibilité ! autrement il faudrait avoir à chaque instant l’épée à la main. Pour prévenir une tragique catastrophe, je vous quitte. Adieu, modérez ces dispositions inflammables, et ressouvenez-vous, quand il s’agira, pour vous obliger, de faire l’amour à quelque vieille femme, que vous pouvez compter sur mes services.
En disant ces mots, il sortit précipitamment de l’église.
— Que cet homme, dit en lui-même Lorenzo, a été mal élevé ! Est-il possible qu’avec un excellent cœur, Christoval ait un jugement si peu solide !
La journée était alors fort avancée.
Cependant les lampes de l’église n’étaient point encore allumées. Les faibles lueurs du crépuscule perçaient avec peine la gothique obscurité de ce vaste édifice. Entraîné par ses réflexions, occupé d’Antonia, dont l’absence lui était déjà pénible ; de sa sœur, dont les propos de Christoval lui retraçaient le douloureux sacrifice, Lorenzo se livra à une foule d’idées mélancoliques, que nourrissait encore l’aspect religieux des objets dont il était environné. Toujours appuyé contre le septième pilier, il respirait avec une sorte de volupté l’air frais qui circulait entre les longues colonnades. Bientôt les rayons de la lune, passant à travers les vitraux, teignirent de mille diverses couleurs les voûtes et les énormes pilastres qui soutenaient la coupole. Le profond silence qui régnait en ce lieu n’était interrompu que par le bruit de quelques portes que l’on fermait dans le couvent des Capucins. Lorenzo s’assit sur une chaise qui se trouvait près de lui, et s’abandonna à ses rêveries. Antonia était le principal objet de ses pensées ; il songeait aux obstacles qui pourraient traverser leur union, aux moyens qu’il emploierait pour les surmonter. Naturellement méditatif, la tristesse même de ses réflexions n’était pas pour lui sans quelque douceur. Il s’endormit, et bientôt des rêves analogues à sa situation vinrent présenter à son imagination des scènes plus vives.
Lorenzo rêva qu’il venait d’être transporté tout à coup au lieu même où il se trouvait réellement, c’est-à-dire dans l’église des Capucins ; mais ce lieu n’était plus si sombre ni solitaire. Un grand nombre de lampes d’argent éclairaient la nef et les ailes de l’église, que remplissaient également la voix mélodieuse de l’orgue et le chant religieux du chœur. L’autel était décoré comme aux fêtes les plus solennelles, et entouré de la plus brillante compagnie. Au pied de l’autel était Antonia, parée de la robe nuptiale et de tous les charmes de la modestie virginale.
Partagé entre l’espoir et la crainte, Lorenzo considérait attentivement ce spectacle. Aussitôt une porte s’ouvre, et il voit entrer, suivi d’un grand nombre de moines du même ordre, le prédicateur qu’il avait écouté avec tant d’admiration. Ambrosio s’approche d’Antonia :
— Je ne vois point, dit-il, votre futur époux ; où est-il ?
Antonia regarde tout autour de l’église. Lorenzo fait involontairement quelques pas en avant ; elle l’aperçoit, rougit, et lui fait signe d’approcher. Le jeune homme court se jeter à ses pieds. Après l’avoir considéré quelques instants :
— Oui, s’écria-t-elle, oui, voilà l’époux qui m’est destiné.
En disant ces mots, elle est prête à se jeter dans ses bras ; mais, avant qu’il puisse la recevoir, un inconnu se précipite entre eux. Sa forme est gigantesque, son teint basané, ses yeux ardents et terribles ; sa bouche vomit des torrents de feu, et sur son front est écrit en caractères lisibles : « Orgueil, luxure, inhumanité. »
Antonia pousse un cri perçant. Le monstre la prend dans ses bras, et sautant avec elle sur l’autel, la tourmente de ses odieuses caresses ; elle fait de vains efforts pour se soustraire à ses embrassements. Lorenzo vole à son secours ; mais en ce moment un grand coup de tonnerre se fait entendre : l’église paraît s’écrouler ; les moines prennent la fuite ; les lampes s’éteignent ; l’autel s’engloutit, et l’on voit à sa place un gouffre d’où sortent des tourbillons de flammes et de fumée. Le monstre, en poussant un cri effroyable, s’y plonge, et cherche à entraîner la jeune fille avec lui ; mais, animée d’une vertu surnaturelle, elle se dégage de ses bras, lui laissant sa robe nuptiale. Un nuage brillant paraît et l’enlève, tandis que, les bras étendus vers Lorenzo, elle lui crie : « Nous nous reverrons, ami, dans un autre séjour. » L’église alors retentit du son de mille voix harmonieuses ; le nuage perce la voûte, et va se perdre dans l’immensité du ciel.
Fatigué de la suivre des yeux, Lorenzo se trouva, à son réveil, étendu sur le pavé de l’église. Les lampes étaient alors allumées ; et comme il entendait dans le lointain quelques voix qui psalmodiaient, il eut beaucoup de peine à se persuader que ce qu’il avait vu n’était qu’un songe. Cependant, mieux éveillé, il reconnut son erreur. Les lampes de l’église avaient été allumées durant son sommeil, et les chants qu’il entendait étaient ceux des moines qui récitaient leur office au petit chœur.
Lorenzo, totalement remis, se leva, dans l’intention de se rendre au couvent de sa sœur ; mais avant qu’il eût atteint le portail, il fut étonné de voir entrer dans l’église un homme enveloppé dans un manteau, et qui, se glissant furtivement le long du mur, paraissait prendre beaucoup de précautions pour n’être point aperçu. Cet air de mystère, ces précautions mêmes, excitèrent la curiosité de Lorenzo. Je m’en vais, disait-il ; il ne convient point d’épier les secrets d’autrui. Et tout en se faisant à lui-même cette leçon, il ne s’en allait point, et se cachait derrière une colonne pour observer ce que ferait l’inconnu.
Celui-ci continua d’avancer en marchant sur le bout du pied. À la fin, Lorenzo le vit tirer de sa poche une lettre, et la placer avec beaucoup de promptitude, au bas du piédestal d’une statue colossale de saint François, qui se trouvait sur un des côtés de la nef. Se retirant alors précipitamment, il alla se cacher dans le lieu le plus obscur de l’église, à une assez grande distance de la statue.
— Voici, dit en lui-même Lorenzo, si je ne me trompe, quelque intrigue amoureuse. Ne prévoyant pas que je puisse être d’aucune utilité à ces pauvres amants, je ferai aussi bien de m’en aller.
Ce n’est pas qu’auparavant il eût songé à être utile ; mais c’était une manière adroite d’excuser à ses propres yeux son indiscrète curiosité. Il se disposa donc, pour la seconde fois, à sortir de l’église, et déjà il avait gagné le portail : mais il était apparemment écrit dans le ciel qu’il ne ferait point ce soir-là de visite à sa sœur. En descendant quelques marches pour se rendre dans la rue, une personne qui les montait le heurta avec tant de violence que tous les deux furent presque renversés du coup. Lorenzo mit l’épée à la main.
— À quel propos, monsieur, venez-vous vous jeter sur moi si rudement ?
— Ah ! c’est vous, Médina, dit l’autre, qu’à sa voix Lorenzo reconnut bientôt pour être don Christoval ; félicitez-vous, mon cher, de n’avoir pas encore quitté l’église. Entrons, entrons ; elles vont venir toutes, et nous les verrons.
— Elles vont venir ! Et qui donc ?
— La vieille poule et ses petits poulets ; tout est en chemin. Rentrons, vous dis-je, et je vais vous expliquer tout cela.
Ils rentrèrent l’un et l’autre dans l’église, et allèrent se cacher précisément derrière la statue de saint François.
— À présent, dit Lorenzo, puis-je prendre la liberté de vous demander ce que signifient cette grande précipitation, ces transports ?
— Une aventure délicieuse. L’abbesse de Sainte-Claire et tout son jeune troupeau sont en chemin pour se rendre ici. Vous devez savoir que le très dévot Ambrosio a fait vœu, ce dont le ciel soit loué, de ne jamais sortir des murs de son couvent. Cependant tous nos couvents de femmes les plus distingués le veulent pour confesseur. Les religieuses sont donc obligées de se rendre elles-mêmes aux Capucins ; car il faut bien, si la montagne ne veut pas s’approcher de Mahomet, que Mahomet s’approche de la montagne. Mais pour échapper aux regards indiscrets des curieux, tels que vous et moi, la prieure de Sainte-Claire ne mène ses religieuses à confesse que la nuit. Elles vont être introduites par une petite porte particulière qui donne dans la chapelle de la Vierge, et que vous voyez d’ici. De là, elles se rendront dans cette autre chapelle, où se trouve le confessionnal d’Ambrosio. La vieille portière de Sainte-Claire, qui m’honore d’une amitié spéciale, vient de m’assurer qu’elles allaient arriver dans quelques minutes. N’est-ce point là une bonne aventure pour vous, monsieur l’amoureux ? Nous allons voir quelques-uns des plus jolis minois qui soient dans Madrid.
— Vous allez voir, Christoval, que vous ne verrez rien ; car les religieuses de Sainte-Claire sont toujours voilées.
— Excepté, mon cher Médina, quand elles entrent dans une église : alors elles ôtent leur voile par respect pour la sainteté du lieu ; et l’église est en ce moment assez éclairée pour que nous puissions les voir bien distinctement. Croyez que je suis mieux instruit que vous. Silence, les voici. Voyez vous-même, et soyez convaincu.
— Fort bien, dit en lui-même Lorenzo, je découvrirai peut-être à qui s’adressent les vœux de ce mystérieux étranger.
Don Christoval avait à peine cessé de parler, lorsque l’abbesse de Sainte-Claire parut, suivie d’une longue file de religieuses. Toutes, en entrant, levèrent leur voile. L’abbesse traversa la nef les mains croisées sur sa poitrine, et fit une grande révérence comme elle passait devant la statue de saint François, patron de cette église. Les autres nonnes l’imitèrent, et plusieurs passèrent sans satisfaire la curiosité de Lorenzo. Il commençait à désespérer de voir ses doutes éclaircis, lorsqu’une jeune religieuse, qui se trouvait dans les derniers rangs, en se prosternant devant saint François, feignit de laisser tomber son rosaire ; mais en le ramassant, elle tira avec beaucoup de dextérité la lettre de dessous le pied de la statue, la cacha dans son sein, et reprit son rang à la procession.
— Elle est jolie, dit tout bas Christoval, qui, à l’aide d’un rayon de lumière, avait pu voir son visage, et je suis bien surpris s’il n’y a pas ici quelque amourette sous jeu.
— C’est Agnès, par le ciel ! s’écria Lorenzo.
— Quoi ! votre sœur ? Ah ! diable, l’affaire devient plus grave que je ne l’imaginais.
— Une intrigue clandestine avec ma sœur ! j’espère que quelqu’un va m’en rendre raison à l’instant même.
L’honneur espagnol ne pardonne point une offense de cette nature. Toute la procession était entrée dans la chapelle du confessionnal : l’inconnu, sortant alors du lieu où il s’était tenu caché, gagnait promptement le portail ; mais avant qu’il pût, l’atteindre, il se sentit arrêté par Médina, qui s’était posté sur son passage : il fit un pas en arrière, en enfonçant son chapeau sur ses yeux.
— Ne cherchez pas à m’éviter, s’écria Lorenzo ; je veux savoir qui vous êtes, et quel est le contenu de cette lettre.
— Le contenu, reprit l’inconnu ; et de quel droit me faites-vous cette question ?
— Je vous le dirai une autre fois. En ce moment, répondez à mes demandes, ou mettez-vous en garde.
— J’aime mieux accepter votre dernière proposition, dit l’autre. Allons, monsieur, je suis en garde.
Tous les deux avaient en effet mis l’épée à la main, et Lorenzo attaquait en furieux ; mais Christoval, qui était plus de sang-froid, se précipita entre eux et les sépara en s’écriant :
— Arrêtez, Médina, arrêtez. Y songez-vous ? Est-ce ici le lieu de vider votre querelle ? Voulez-vous donc vous battre dans une église ?
L’inconnu resserra son épée.
— Médina ! dit-il du ton de la surprise. Grand Dieu ! est-il possible ? Auriez-vous, Lorenzo, totalement oublié Raymond de Las Cisternas ?
Lorenzo, également surpris, avait peine à reconnaître son ami, et, dans l’incertitude, refusait de lui donner la main. Il le reconnut enfin.
— Quoi ! marquis, dit-il, vous à Madrid ! Que veut dire tout ceci ? Comment se fait-il que vous vous trouviez engagé dans une correspondance clandestine avec ma sœur, dont les affections… ?
— Se sont depuis longtemps déclarées en ma faveur, reprit Raymond en l’interrompant. Mais ce lieu-ci n’est pas convenable pour une explication : veuillez, Lorenzo, m’accompagner à mon hôtel, et là je vous raconterai toutes mes aventures. Quelle est la personne qui vous accompagne ?
— Un homme, répondit Christoval, que vous vous souviendrez peut-être d’avoir vu autrefois, mais ailleurs qu’à l’église.
— C’est, je crois, le comte d’Ossorio.
— Précisément, marquis.
— Vous pouvez nous accompagner, don Christoval, je suis tout disposé à vous mettre dans la confidence, bien assuré de votre discrétion.
— Vous avez de moi trop bonne opinion ; mais j’évite autant que je puis de me charger du poids d’une confidence. Allez donc sans façon de votre côté, et je vais aller du mien : veuillez seulement me dire votre demeure.
— Comme de coutume, à l’hôtel de Las Cisternas ; mais ressouvenez-vous que je suis à Madrid incognito, et que si vous désirez me voir, vous devez me demander sous le nom d’Alphonzo d’Alvarada.
— Fort bien. Adieu, messieurs, dit en les quittant don Christoval.
— Alphonzo d’Alvarada, reprit d’un air étonné Lorenzo ; quoi ! marquis, vous portez ce nom ?
— Oui, Lorenzo, et vous avez raison d’en être surpris ; mais si votre sœur ne vous a rien appris de ses aventures et des miennes, j’ai à vous raconter des choses qui vous surprendront encore davantage : venez donc à mon hôtel à l’instant même.
Les religieuses devant retourner à leur couvent par la porte de la chapelle, le portier des Capucins se disposa à fermer les autres pour la nuit ;Raymond et Lorenzo se retirèrent, et prirent le chemin du palais de Las Cisternas.
— Eh bien, Antonia, dit la tante aussitôt qu’elle fut sortie de l’église, que pensez-vous de ces deux cavaliers ? Don Lorenzo me paraît être réellement un jeune homme fort obligeant : il a eu pour vous beaucoup d’attentions, et l’on ne sait pas ce que cela peut devenir. Quant à don Christoval, c’est, je vous assure, un phénix en politesse. Il est galant, bien élevé, sensible, pathétique. J’avoue que si quelqu’un pouvait me faire enfreindre le vœu que j’ai fait de vivre fille, ce serait don Christoval. Vous voyez, ma nièce, que tout arrive exactement comme je l’avais prévu. Dès l’instant que je parais à Madrid, voyez comme je suis entourée d’admirateurs. Lorsque j’ai levé mon voile, avez-vous remarqué, Antonia, quel effet cette vue a produit sur le jeune comte ; et quand je lui ai présenté ma main, avez-vous observé avec quelle ardeur il l’a baisée ! Si jamais il exista au monde un amour réel, c’est celui que j’ai pu lire alors dans tous les traits de don Christoval.
Antonia n’avait pas jugé que Christoval fût aussi amoureux qu’il plaisait à sa tante de le croire ; cependant elle eut la discrétion de ne la point détromper. Comme l’histoire, soit ancienne, soit moderne, ne fournit aucun exemple d’une semblable méprise de la part d’une femme, nous avons cru ce trait digne d’être ici consigné dans nos annales.
La vieille dame continua donc à bercer sa vanité des plus douces illusions. Comme elles entraient dans la rue Saint-Iago, où était leur logement, elles furent étonnées de voir un groupe de gens rassemblés précisément en face de leur porte. Après avoir essayé vainement d’entrer, elles se placèrent sur le côté opposé de la rue. Bientôt elles virent le groupe se former en cercle, et aperçurent au milieu une femme d’une grandeur extraordinaire, qui tournait fort rapidement sur ses talons avec des gestes frénétiques. Sa robe était composée de pièces de diverses couleurs, tant en soie qu’en laine, arrangées cependant avec une sorte de symétrie. Sa tête était couverte d’une espèce de turban orné de feuilles de vigne et de fleurs des champs. Son visage était hâlé par le soleil, et son teint olivâtre. Elle avait des yeux effarés, et portait à sa main un long bâton de bois noir, avec lequel elle traçait sur la terre des figures bizarres ; ensuite elle se mettait à danser avec tous les symptômes du délire et de la folie. Sa danse finie, elle tourna de nouveau sur elle-même, et, après quelques instants, chanta la ballade suivante, intitulée La Bohémienne.
Qui veut rire, qui veut pleurer ?
Qu’on m’écoute en silence.
Venez tous, venez admirer
Ma profonde science.
Jeunes garçons, venez savoir
Votre bonne aventure ;
Fillettes, je vous ferai voir
Vos maris en peinture.
Premier ministre du destin,
Je commande aux orages ;
J’habite du soir au matin
Le sommet des nuages.
À ma voix Phébé tour à tour
Pâlit ou se colore ;
Et je préside chaque jour
Au lever de l’Aurore.
Vous qu’Amour a blessé d’un trait,
Venez à ma boutique,
Je possède l’heureux secret
Du charme sympathique.
Des tendres caprices du cœur
Je préserve une belle ;
D’un mari j’assure l’honneur.
La recette est nouvelle.
Pour fixer l’éclat du printemps
Sur un joli visage,
Je sais, quand il me plaît, du temps
Arrêter le ravage.
Je sais réparer, rajeunir,
Changer la brune en blonde ;
Et pour lire dans l’avenir,
Je suis la seule au monde.
— Ma chère tante, dit Antonia, quand la bohémienne eut fini, cette femme n’est-elle pas folle ?
— Non, ma chère enfant ; elle n’est que méchante : c’est une sorte d’aventurière dont l’unique occupation est de dire à tout venant sa bonne aventure, et de voler honnêtement l’argent des sots ; c’est tout simplement de la canaille. Si j’étais roi d’Espagne, je ferais brûler vive chacune de ces créatures, qui, dans l’espace de trois semaines, se trouverait encore dans mon royaume.
Léonelle prononça tout haut ces derniers mots ; ils furent entendus de la bohémienne, qui, perçant aussitôt la foule, s’avança vers les deux dames, les salua trois fois, à la manière orientale, et s’adressant à Antonia :
— Gentille señora, lui dit-elle, je puis vous prédire ce qui vous arrivera : donnez-moi votre main ; ne craignez rien, gentille señora.
— Ma chère tante, dit Antonia, pour cette fois seulement, voulez-vous me permettre d’entendre ma bonne aventure ?
— Sottise que cela, mon enfant ; elle ne vous dira que des menteries.
— Qu’importe ? laissez-moi du moins écouter ce qu’elle dira ; ma chère tante, je vous en prie.
— Soit, Antonia, puisque cela vous tient si fort à cœur. Écoutez, bonne femme, vous nous direz la bonne aventure à toutes les deux. Voilà de l’argent, commencez par moi.
En disant ces mots, elle ôta son gant et lui présenta sa main. La bohémienne la regarda un instant, et dit :
— Vous voulez savoir votre bonne aventure, ma chère dame ? Vous êtes si vieille que je n’y sais point de remède. Cependant, pour gagner votre argent, je veux vous donner quelques avis. Étonnés de votre vanité puérile, vos amis vous taxeront de démence ; ils s’affligeront de vous voir employer d’inutiles artifices pour attirer à vous le cœur d’un jeune amant. Croyez-moi, ma chère dame, vous ne pourrez jamais, quoi que vous fassiez, avoir moins de cinquante et un ans, et les hommes se prennent rarement d’amour pour des yeux louches. Mettez donc de côté le rouge et le blanc qui vous plâtrent les joues ; songez à votre Créateur, et non pas à l’amour, à vos fautes passées, et point à celles que vous voudriez commettre encore, et dites-vous à vous-même que la faux du temps aura bientôt moissonné le peu de cheveux roux qui ombragent votre tête.
L’auditoire fit de grands éclats de rire à mesure que la bohémienne prononçait ces paroles. Les cinquante et un ans, les yeux louches, le rouge et le blanc, et les cheveux roux, passèrent successivement de bouche en bouche. Léonelle, étouffant de colère, fit à la devineresse les reproches les plus amers. Celle-ci les écouta avec un sourire de mépris. Se tournant ensuite vers Antonia :
— À vous maintenant, lui dit-elle, mon aimable enfant, donnez-moi votre main, et laissez-moi voir les décrets du destin.
Antonia ôta son gant, à l’imitation de Léonelle, et présenta sa jolie main à la prophétesse, qui, après l’avoir examinée quelques instants avec des marques de surprise et de pitié, prononça son oracle en ces termes :
— Que vois-je, grand Dieu, dans cette main ? Jeune, chaste, douce et belle, parfaite d’esprit comme de corps, vous pourriez faire le bonheur d’un tendre époux. Mais, hélas ! j’aperçois là une ligne de destruction. Un homme libidineux, de concert avec un rusé démon, complétera votre ruine, et chassée de ce monde par les chagrins, votre âme prendra bientôt son vol vers le ciel. Cependant, pour différer autant qu’il est possible vos souffrances, rappelez-vous ce que je vais vous dire : « Si quelqu’un vous paraît excessivement vertueux ; si vous rencontrez un homme, qui, déchaîné contre les vices dont il est peut-être exempt, ne compatit point aux faiblesses d’autrui, ressouvenez-vous de mes paroles, croyez que cet homme, en apparence si parfait, cache sous des dehors séduisants un cœur gonflé d’orgueil et de luxure. » Je vous quitte, aimable fille, avec les larmes aux yeux. Que ma prédiction ne vous afflige point : soumettez-vous plutôt à votre destinée. Attendez les chagrins avec résignation, et n’aspirez qu’après le bonheur réservé dans un meilleur monde aux âmes pures et innocentes.
Après avoir dit ces mots, la bohémienne tourna encore trois fois sur elle-même, et sortit précipitamment de la rue. La porte d’Elvire se trouvant alors accessible, Léonelle entra, fort mécontente de la bohémienne, de sa nièce et de tout le peuple de Madrid ; mais toujours fort contente d’elle-même et de son charmant Christoval. Les prédictions de la devineresse avaient aussi affecté Antonia ; mais cette impression fut bientôt effacée, et dans l’espace de quelques heures elle eut totalement oublié l’aventure.
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