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Chapitre 2 La tentation

Le sermon fini, Ambrosio fut reconduit par ses religieux jusqu’à la porte de sa cellule. Là, il les congédia avec l’air d’un homme qui sent sa supériorité, c’est-à-dire avec une apparente humilité, à travers laquelle perçait visiblement la réalité de son orgueil.

Dès qu’il fut seul, il s’y livra sans réserve. Son cœur se gonfla en songeant à l’enthousiasme que son discours venait d’exciter, et son imagination lui présenta les plus brillantes perspectives. Il regardait, d’un air triomphant, tout autour de lui : sa vanité lui disait tout haut qu’il était fort au-dessus de ses confrères et même du reste des hommes. Quel autre, se disait-il à lui-même, a, comme moi, subi l’épreuve rigoureuse de la jeunesse ? Quel autre en est, comme moi, sorti pur et sans tache ? Quel autre a triomphé de la violence de ses passions, des mouvements presque irrésistibles d’un tempérament ardent et impétueux ? Quel autre a eu le courage de renoncer totalement au monde et de s’en séparer pour la vie entière ? Il est bien clair que je chercherais en vain mon pareil ; j’étais capable, moi seul, d’une semblable résolution. Non, la religion ne peut se vanter d’avoir un autre Ambrosio. Quel effet profond mon discours n’a-t-il pas produit sur tout l’auditoire ? Comme ils m’ont entouré à ma sortie ! Comme ils m’ont comblé d’éloges et de bénédictions en me nommant la colonne principale, la pierre angulaire de l’Église ! À présent que me reste-t-il à faire ? Rien, si ce n’est de veiller aussi scrupuleusement sur la conduite des autres que j’ai veillé sur la mienne. Cependant ne serait-il pas encore possible que quelque puissante tentation m’écartât tout à coup du droit chemin ? Ne suis-je pas un homme, et, comme tel, sujet à l’erreur, à la fragilité ? Non, je me sens fort ; et je puis hardiment m’exposer au danger. Je vois déjà les plus jolies femmes de Madrid accourir à mon confessionnal. Il faut bien que j’accoutume mes yeux à cette vue : aucune ne m’offrira sûrement autant d’attraits que vous, ô mon aimable Madone.

En disant ces mots, il arrêta ses regards sur une charmante image de la Vierge, qu’il voyait suspendue au mur opposé de sa cellule. Il était depuis deux ans possesseur de cette jolie peinture, qui chaque jour était l’objet de son culte et de ses pieuses adorations. Il s’arrêta, la contempla avec délices.

— Cette physionomie est charmante, dit-il, rien de plus gracieux que la tournure de cette tête. Quelle douceur, mais aussi quelle majesté dans ces yeux divins ! Comme cette joue délicate repose mollement sur sa main ! La rose a moins de fraîcheur ; oui, son incarnat est moins vif, et la blancheur du lis n’égale point celle de cette jolie main. Eh bien ! Ambrosio, si l’original de ce portrait existait dans le monde ! s’il existait pour toi seul ! s’il t’était permis de rouler entre tes doigts ces boucles de cheveux dorés, de presser contre tes lèvres les trésors de ce sein de neige ; comment pourrais-tu résister à la tentation ? Ne te croirais-tu pas assez payé de trente ans de souffrance par un seul baiser de cette bouche, et pourrais-tu t’arracher tout à coup… ? Insensé que je suis ! jusqu’où me laissai-je entraîner par une dévote admiration pour cette peinture ? Arrière ! loin de moi toute idée impure ! J’ai renoncé aux femmes pour la vie. Jamais d’ailleurs il n’exista une mortelle aussi parfaite que ce portrait. Et s’il en existait une, l’épreuve serait peut-être trop forte pour une vertu commune ; mais celle d’Ambrosio est ferme et ne craint point la tentation. Tentation, ai-je dit ; je ne serais pas même tenté. Non, cette figure qui me charme, quand je la considère comme un être idéal et d’une nature supérieure, ne m’inspirerait que du dégoût, si c’était une femme réelle, une mortelle, une faible pécheresse. Ce n’est pas la beauté féminine qui me cause cet enthousiasme ; c’est apparemment l’habileté du peintre que j’admire, ou plutôt c’est un ange, c’est la Divinité que j’adore. Toute passion n’est-elle pas morte dans mon sein ? Ne me suis-je pas placé au-dessus de la fragilité humaine ? Ne crains rien, Ambrosio ; prends confiance en la force de la vertu. Vois d’un œil hardi le monde qui vient à toi. Exempt des vices de l’humanité, tu peux défier toutes les subtilités des esprits de ténèbres ; ils ne prévaudront jamais contre toi.

Ici quelqu’un frappa doucement à sa porte. Profondément occupé de ses idées, Ambrosio ne répondit point. On frappa de nouveau.

— Qui est là ? dit-il à la fin.

— C’est Rosario, répondit une voix douce.

— Ah ! c’est vous ; entrez, entrez, mon fils.

La porte s’ouvrit, et Rosario entra portant à la main une petite corbeille.

Rosario était un jeune novice qui devait faire profession dans trois mois. L’existence de ce jeune homme était enveloppée d’une sorte d’obscurité qui excitait pour lui l’intérêt et piquait la curiosité. Son goût pour la retraite, sa profonde mélancolie, son exactitude à remplir les devoirs de son état, le sacrifice volontaire qu’il faisait à Dieu de sa liberté et d’un rang distingué dans la société, tout concourait à lui concilier l’estime et l’affection de la communauté entière. Rosario paraissait craindre d’être reconnu avant qu’il eût prononcé ses vœux ; la tête constamment enveloppée dans son capuchon, il ne laissait jamais voir qu’une partie de son visage ; cependant on pouvait aisément distinguer, par le peu qu’on en voyait, qu’il était d’une jolie figure. Rosario était le seul nom sous lequel il fût connu dans le couvent. Personne ne connaissait au juste les événements de sa vie antérieurs à son entrée en religion. Quand on lui posait sur cela des questions, il gardait un profond silence. Un étranger s’étant présenté au couvent dans un superbe équipage, avait engagé les moines à recevoir le jeune homme en qualité de novice, et payé les sommes nécessaires. Le lendemain il était revenu au couvent avec Rosario, et depuis ce moment on n’avait plus entendu parler de lui.

Rosario ne se mêlait point dans la compagnie des autres religieux ; il répondait à leurs civilités, mais avec beaucoup de réserve, et montrait un goût décidé pour la solitude. Les religieux, persuadés que quelques raisons ou intérêts de famille avaient déterminé )e jeune homme à prendre l’habit monastique, le laissaient en pleine liberté suivre ses goûts. Cependant il paraissait distinguer le prieur. Jamais il n’approchait Ambrosio qu’avec l’air de la vénération ; il recherchait même sa compagnie, et ne négligeait aucun moyen de gagner son affection. En conversant avec lui, son cœur paraissait se dilater ; on voyait même alors une sorte de gaieté se répandre sur ses manières et dans ses discours ; Ambrosio, de son côté, se sentait porté à distinguer cet aimable jeune homme. Avec lui seul il se départait quelquefois de sa sévérité habituelle ; il lui parlait d’un ton plus doux qu’à tous les autres ; quelquefois même il prenait plaisir à lui donner de sages instructions. Le jeune novice écoutait ses leçons avec beaucoup de docilité. Chaque jour Ambrosio était plus charmé de la vivacité de son esprit, de la simplicité de ses manières et de la droiture de son cœur ; enfin on peut dire qu’il avait pour lui toute l’affection d’un père.

Rosario plaça, en entrant, sa corbeille sur la table.

— Pardon, dit-il, mon Révérend Père, si ma visite en ce moment vous est importune ; je viens vous demander une grâce. Un de mes meilleurs amis est tombé dangereusement malade ; daignez, mon père, vous ressouvenir de lui dans vos prières. S’il est un homme sur la terre dont les vœux doivent être exaucés, je ne doute pas que les vôtres ne soient efficaces pour la guérison de mon ami.

— Tout ce qui dépend de moi, mon fils, je suis prêt à le faire pour vous. Quel est le nom de votre ami ?

— Vincentio della Ronda.

— Cela suffit, je ne l’oublierai pas. Puisse notre saint patron obtenir du Tout-Puissant ce que vous désirez ! Qu’avez-vous là dans votre corbeille, Rosario ?

— Ce sont quelques fleurs, Révérend Père ; j’ai cru qu’elles pouvaient vous être agréables. Voulez-vous me permettre de les arranger dans votre cellule ?

— Votre attention me charme, mon fils.

Tandis que Rosario distribuait les fleurs dans de petits vases placés de distance en distance, le prieur soutint la conversation.

— Je ne vous ai pas aperçu aujourd’hui à l’église, Rosario ?

— J’y étais cependant, Révérend Père ; je suis trop reconnaissant de vos bontés pour avoir négligé d’être témoin de votre triomphe.

— Hélas ! Rosario, il n’y a pas là de quoi triompher. Le Saint-Esprit a parlé par ma bouche ; lui seul a tout fait. Vous avez donc été passablement content de mon discours ?

— Passablement, dites-vous ? Je pense que vous vous êtes surpassé. Jamais vous n’aviez encore déployé autant d’éloquence, si ce n’est peut-être un certain jour…

Ici Rosario poussa involontairement un soupir.

— Et quel est ce jour ? reprit Ambrosio.

— Lorsque vous prêchâtes en l’absence de votre prédécesseur, qui venait de tomber malade.

— Quoi ! vous étiez à ce sermon ! Mais il y a plus de deux ans. Je ne vous connaissais pas encore, Rosario.

— Il est vrai, mon Père ; et plût à Dieu que la mort m’eût enlevé de ce monde la veille de ce jour mémorable ! Elle m’aurait épargné bien des chagrins.

— Des chagrins, Rosario, à votre âge !

— Oh oui, mon Père ! des chagrins, des souffrances, qui exciteraient votre compassion ou peut-être votre colère si vous les connaissiez. Des souffrances qui font à la fois le tourment et le charme de ma vie. Cependant mon âme, dans cette retraite, recouvrerait peut-être sa première tranquillité, si elle n’était pas encore agitée par la crainte. Ô Dieu ! je ne crois pas qu’il existe un sentiment plus cruel que la crainte. J’ai tout abandonné, mon Père : j’ai renoncé pour toujours au monde et à ses plaisirs ; il ne me reste plus d’autre consolation que votre amitié, et je crains de la perdre. Si je la perdais, je frémis d’avance en songeant à ce que serait mon désespoir.

— Vous craignez de perdre mon amitié, Rosario ? C’est, je vous assure, une crainte sans objet. Avez-vous vu dans ma conduite quelque chose qui puisse la justifier ? Sachez mieux me connaître. Confiez-moi, mon enfant, le sujet de vos peines, et croyez que si je puis les adoucir…

— Oui, vous le pouvez, mon Révérend Père ; cependant je n’ose vous les faire connaître. Vous me blâmeriez, vous cesseriez peut-être de m’aimer ; vous me banniriez peut-être de votre présence.

— N’écoutez point ces vaines alarmes, je vous en prie, je vous en conjure…

— Hélas ! mon Père, j’aurais à vous révéler des secrets… mais la cloche nous appelle à vêpres ; donnez-moi, de grâce, votre bénédiction, et je vais vous quitter.

En disant ces mots, Rosario se jeta à genoux et reçut la bénédiction qu’il demandait. Portant alors la main du prieur à ses lèvres, il se leva et sortit promptement de la cellule. Bientôt après Ambrosio descendit au petit chœur, cherchant inutilement à deviner, d’après le commencement de confidence que lui venait de faire Rosario, quelle pouvait être la cause de ses chagrins, qu’il croyait cependant ne pouvoir attribuer qu’au souvenir mal effacé de quelque passion malheureuse.

Après les vêpres, tous les moines se retirèrent dans leurs cellules ; le prieur seul resta dans la chapelle où devaient se rendre les religieuses du couvent voisin : il n’attendit pas longtemps. À peine avait-il eu le temps de se placer à son confessionnal, lorsque l’abbesse de Sainte-Claire arriva avec sa suite. Chacune des religieuses fut entendue à son tour ; toutes les autres, avec l’abbesse, attendaient dans la sacristie. Ambrosio écouta attentivement toutes les confessions, fit des remontrances, exhorta, enjoignit des pénitences ; tout se passait en un mot comme il est d’usage, lorsqu’un accident vint tout à coup occasionner du trouble parmi le troupeau des pieuses cénobites.

Une des jeunes religieuses, occupée apparemment à considérer la figure du révérend père, laissa tomber par mégarde, à ses pieds, une lettre qu’elle tenait cachée dans son sein. Sa confession finie, elle se retirait sans s’apercevoir de sa perte. Ambrosio vit le papier, le ramassa, et imaginant que c’était quelque lettre écrite à cette jeune personne par ses parents, il s’empressa de la lui rendre.

— Ma sœur, ma sœur, lui cria-t-il, vous avez laissé tomber quelque chose.

Comme le papier se trouvait en ce moment presque tout à fait ouvert dans la main d’Ambrosio, son œil lut involontairement à la lueur d’une forte lampe qui brûlait près de lui, les deux ou trois premiers mots de la lettre. Il tressaillit d’étonnement. La religieuse s’était retournée à sa voix ; elle aperçut sa lettre dans les mains du moine, et poussant un cri d’effroi, elle accourut pour la recevoir.

— Arrêtez, lui dit Ambrosio d’un ton sévère ; je dois prendre connaissance de cette lettre.

— Quoi ! vous voulez… Ah ciel, je suis perdue ! s’écria-t-elle douloureusement en joignant ensemble ses deux mains. Pâle et tremblante, elle fut obligée de jeter, pour se soutenir, ses deux bras autour d’un des piliers qui supportaient la voûte de la chapelle, tandis que le prieur lisait la lettre suivante :

« Tout est prêt pour votre évasion, ma chère Agnès. La nuit prochaine je vous attendrai à minuit à la porte du jardin, dont je me suis procuré la clef, et quelques heures suffiront pour vous conduire en lieu de sûreté. Bannissez les vains scrupules, il ne vous est pas permis de rejeter les moyens de salut qui vous sont offerts, pour vous et pour l’innocente créature que vous portez dans votre sein. Souvenez-vous que vous aviez promis d’être à moi, longtemps avant l’époque de vos vœux religieux. Songez que bientôt vous ne pourrez plus cacher votre état aux yeux pénétrants de vos compagnes, et que la fuite est le seul moyen qui vous reste pour éviter l’effet de leur malveillance. Adieu, mon Agnès, ma chère, mon unique épouse. Ne manquez pas de vous trouver au jardin demain à minuit. »

Après avoir lu, Ambrosio jeta sur l’imprudente religieuse un regard de colère et de mépris.

— Mon devoir m’oblige, dit-il, à remettre cette lettre aux mains de votre abbesse.

Au même instant il se disposa à sortir de la chapelle.

Ces mots furent un coup de foudre pour Agnès. Frappée du danger de sa situation, elle courut après lui, et de toute sa force le retint par sa robe.

— Ambrosio, digne Ambrosio, s’écria-t-elle avec l’accent du désespoir, je me jette à vos pieds ; je les baigne de mes larmes. Mon père, ayez compassion de ma jeunesse. Regardez d’un œil indulgent la faiblesse d’une femme ; daignez m’aider à cacher ma faute. Je l’expierai ; j’en ferai pénitence tout le reste de ma vie, et votre bonté aura ramené une âme dans les voies du ciel :

— Prétendez-vous que je puisse être complaisamment confident du crime ? Souffrirai-je que le couvent de Sainte-Claire devienne un lieu de prostitution ? Que l’Église du Christ nourrisse dans son sein la honte et la débauche ? Malheureuse ! l’indulgence ici ferait de moi votre complice ; votre crime deviendrait le mien. Vous vous êtes livrée aux coupables désirs d’un séducteur ; vous avez, par votre impureté, déshonoré le saint habit que vous portez, et vous osez réclamer ma compassion ! Laissez-moi, cessez de me retenir. Où est madame l’abbesse ? ajouta-t-il en élevant la voix.

— Mon Père, ô mon Père ! écoutez-moi un seul moment ; ne m’accusez ni d’impureté, ni de débauche, ni de prostitution. Longtemps avant que je prisse le voile, Raymond était maître de mon cœur ; il m’inspira la tendresse la plus pure, la plus irréprochable : il était sur le point de devenir mon légitime époux. Je suis coupable d’un seul instant d’égarement, et bientôt je vais devenir mère. Ô mon père ! prenez pitié de moi ; prenez pitié de l’innocente créature dont l’existence est unie à la mienne. Si vous dévoilez mon imprudence à l’abbesse, nous sommes perdues toutes deux. Le plus cruel châtiment est prononcé par les lois de Sainte-Claire contre mes pareilles. Respectable Ambrosio, que la pureté de votre conscience ne vous rende pas insensible aux peines, au repentir d’un être plus faible que vous ! Quelque autre vertu réparera ma faute : n’exigez pas la perfection dans les autres ; ayez pitié de moi, révérend père ; rendez-moi cette lettre, et ne me condamnez pas à un malheur éternel.

— Tant de hardiesse me confond, reprit Ambrosio. Que je cèle votre crime, moi, chef d’un ordre à jamais respectable ! moi, que vous avez trompé par une fausse confession ! Non, ma fille, non ; je veux vous rendre un meilleur office ; je veux, en dépit de vous-même, vous détourner de la voie de perdition. La pénitence et la mortification peuvent encore expier votre offense, et la sévérité sauvera peut-être une âme. Holà, mère Sainte-Agathe !

— Mon Père, par tout ce qu’il y a de sacré, par tout ce qui vous est cher, je vous supplie, je vous conjure…

— Cessez, vous dis-je, je ne vous écoute plus. Où est madame l’abbesse ! mère Sainte-Agathe, où êtes-vous ?

La porte de la sacristie s’ouvrit, et la mère Sainte-Agathe parut, suivie de ses religieuses.

— Homme cruel ! s’écria Agnès en cessant de le retenir.

Agnès désolée se frappa la poitrine, déchira son voile, et se précipita la face contre terre avec tout le délire du désespoir. Les religieuses, la voyant en cet état, demeurèrent muettes d’étonnement. Le moine présenta à l’abbesse le papier fatal, en l’informant de quelle manière il était tombé dans ses mains. – C’est à vous, ajouta-t-il, à décider quelle peine mérite la coupable.

À mesure que l’abbesse lisait la lettre, la colère se peignait sur son visage. Un crime de cette nature, commis dans son couvent, et découvert par Ambrosio lui-même, par l’homme le plus respecté de tout Madrid ! Quelle idée allait-il se former de la régularité de sa maison ! Des paroles auraient mal exprimé la fureur de l’abbesse ; elle gardait le silence, et se contentait de jeter sur la malheureuse Agnès des regards menaçants.

— Qu’on l’emmène au couvent, dit-elle à quelques-unes de ses religieuses.

Deux des plus anciennes s’approchèrent d’Agnès, la relevèrent de vive force, et se disposèrent à sortir avec elle de la chapelle ; mais en ce moment, retrouvant son courage, Agnès se dégagea de leurs mains.

— Quoi ! s’écria-t-elle avec l’accent de la plus profonde douleur, tout espoir est donc perdu pour moi ! Déjà vous me traînez au supplice ! Ô Raymond ! Raymond ! où êtes-vous ? Jetant alors sur le moine un regard terrible : – Écoutez-moi, lui dit-elle, homme vain, orgueilleux, insensible ; écoutez-moi, cœur de fer. Vous auriez pu me sauver, me rendre au bonheur et à la vertu ; vous ne l’avez pas voulu. Vous êtes le destructeur de mon âme ; vous êtes mon meurtrier, et ma mort et celle de mon enfant retomberont sur votre tête. Insolent dans votre facile vertu, vous avez dédaigné les prières d’un cœur pénitent ; mais Dieu sera ce que vous n’avez point été, miséricordieux envers moi. Où est donc le mérite de cette vertu si vantée ? Quelles tentations avez-vous surmontées ? Lâche ! vous ne devez votre salut qu’à la fuite ; vous ne vîtes jamais en face la séduction. Mais le jour de l’épreuve arrivera ; laissez venir les passions impétueuses : vous sentirez alors que la faiblesse est l’apanage de l’humanité ; vous frémirez en jetant un coup d’œil rétrograde sur vos crimes ; vous implorerez avec terreur la miséricorde de Dieu. Oh ! pensez à votre cruauté ; souvenez-vous de la malheureuse Agnès, et désespérez du pardon.

L’énergie avec laquelle elle proféra ces derniers mots ayant épuisé sa force, elle tomba sans connaissance dans les bras d’une de ses compagnes qui se trouvait près d’elle. Elle fut à l’instant transportée hors de la chapelle, et suivie par toutes les autres.

Ambrosio n’avait point écouté ces reproches sans émotion ; une voix secrète lui disait qu’il avait traité cette jeune fille avec trop de sévérité. Il retint donc l’abbesse pendant quelques instants.

— La violence de son désespoir, dit-il, prouve au moins qu’elle n’est pas familiarisée avec le vice. Peut-être qu’en y mettant un peu moins de rigueur, qu’en mitigeant pour elle la pénitence ordinaire, l’on pourrait…

— Mitiger, mon Père ? C’est ce que je ne ferai pas, vous pouvez en être assuré. Les lois de notre ordre sont strictes : elles sont un peu tombées en désuétude ; le crime d’Agnès me fait voir la nécessité de les faire revivre. Je vais notifier à toute la communauté mes intentions, et Agnès sentira pleinement la rigueur de ces lois : je prétends m’y conformer à la lettre. Adieu, mon père.

En disant ces mots, elle sortit précipitamment de la chapelle.

— J’ai fait mon devoir, dit en lui-même Ambrosio ; et après quelques instants passés en méditations, il se rendit au réfectoire, où la cloche l’appelait.

Après le souper, Ambrosio, rentré dans sa cellule, regardait par la fenêtre, et cherchait en vain à se distraire de sa dernière aventure. Tous les religieux s’étaient retirés ; la soirée était belle ; la lune brillait de tout son éclat. Ambrosio se détermina à descendre pour prendre le frais quelques instants dans le jardin. Il n’était point, dans tout Madrid, un jardin plus beau ni mieux décoré que celui des Capucins ; on y voyait de grands carrés des fleurs les plus recherchées, et si artistement rangées, qu’elles paraissaient n’avoir été plantées que par la main de la nature ; des fontaines d’eau vive, coulant dans des bassins de marbre blanc, répandaient au loin une perpétuelle rosée et la plus délicieuse fraîcheur ; les murs étaient tapissés de jasmins, de vignes et de chèvrefeuilles ; la beauté de la nuit ajoutait encore à celle du lieu ; les eaux réfléchissaient l’azur du ciel et les rayons argentés de la lune ; un zéphyr léger et frais portait à travers toutes les allées l’odeur des orangers en fleurs, et l’on entendait d’un bocage voisin le chant du rossignol. C’est vers ce bocage qu’Ambrosio dirigeait ses pas.

Au fond de cet asile champêtre se trouvait une grotte faite à l’imitation d’un ermitage ; les murs étaient formés d’un tissu de racines d’arbres, de lierre et de mousse ; sur chaque côté de la grotte étaient des sièges de gazon ; une cascade naturelle, se précipitant du haut d’un rocher voisin, traversait la grotte vers le milieu. Plongé dans une douce rêverie, le moine s’approcha de ce réduit solitaire ; le calme de toute la nature s’était déjà communiqué à son cœur, que pénétrait alors une douce et voluptueuse langueur.

En entrant dans l’ermitage, il fut étonné de trouver la place déjà prise ; une personne était à demi couchée sur un des bancs, la tête posée sur sa main, dans une attitude mélancolique. Le moine reconnut Rosario ; il l’observa en silence, et sans entrer. Après quelques instants, le jeune homme leva la tête, et tint ses regards douloureusement fixés sur le mur opposé.

— Oui, dit-il avec un soupir plaintif, je sens tout l’avantage de la situation. Heureux qui peut penser comme toi ! heureux qui peut, comme toi, ne voir qu’avec dégoût toute l’espèce humaine, s’ensevelir pour jamais dans quelque solitude impénétrable, et oublier qu’il existe au monde des êtres qui méritent d’être aimés. Ô Dieu ! que la misanthropie me serait d’un grand secours !

— Voilà de singulières idées, Rosario, dit en entrant le prieur.

— Vous ici, Révérend Père, s’écria le novice. Au même instant il se leva, et se hâta de rabattre son capuchon sur son visage. Le prieur se plaça sur le banc, et obligea Rosario à se rasseoir près de lui.

— Vous ne devez pas vous livrer à ces sombres pensées, lui dit-il. Comment pouvez-vous appeler à votre secours la misanthropie, qui, de tous les sentiments, est le plus triste et le plus condamnable ?

— Connaissez-vous ces vers, révérend père ? Je ne les ai lus que depuis hier matin, et déjà je les sais par cœur. Je ne puis vous dissimuler que j’envie les sentiments de celui qui les a faits. Ces vers sont écrits dans un endroit assez obscur de cette grotte, sur une pierre de marbre. Peut-être ne les avez-vous pas remarqués. Voulez-vous que je vous les récite ?

— Voyons, Rosario.

Le jeune homme récita de mémoire, et d’un ton mélancolique, les vers suivants :

Ici je m’établis. Ce réduit solitaire

Convient à mes chagrins ; j’y veux vivre et mourir.

Si quelque jour un homme à mes yeux vient s’offrir,

Il saura que des siens je hais la race entière.

Bravant de ses destins l’inflexible rigueur,

Rosalbe aux coups du sort se soustrait par la fuite.

Je ne veux désormais vivre qu’avec mon cœur.

Adieu, parents, amis ; je vais me faire ermite.

Assez et trop longtemps on m’a vu parmi vous ;

Je vous fais mes adieux sans regrets, sans faiblesse.

Les hommes sont égaux ; ils se ressemblent tous.

Sous le chaume j’ai vu la fraude et la bassesse ;

J’ai vu dans vos cités, parmi vos demi-dieux,

Le vice triomphant et la vertu proscrite.

J’ai vu des êtres vils, malfaisants, furieux,

Des hommes ! – Et bientôt je me suis fait ermite.

Loin du faste des cours, des mondaines horreurs,

Je puis vivre en ces lieux sans exciter l’envie,

Gémir sur vos forfaits, déplorer vos erreurs,

Etconsacrer à Dieu mes soupirs et ma vie,

J’ai retrouvé la vie dans ce désert affreux ;

Des fous et des méchants j’y crains peu les poursuites.

Voulez-vous être enfin meilleurs et plus heureux ?

Hommes, imitez-moi, faites-vous tous ermites.

— S’il était possible à l’homme, dit le prieur, de se concentrer tellement en lui-même, qu’il pût conserver, quoique totalement séparé de l’espèce humaine, le contentement dont se vante ici Rosalbe, j’avoue que sa situation serait préférable à celle de l’homme qui vit au milieu de la corruption et des folies mondaines ; mais c’est ce qui ne peut jamais arriver. Cette inscription n’a été placée ici que pour l’ornement de la grotte ; et les sentiments et l’ermite, tout est également imaginaire. L’homme est né pour la société ; et celui-là même qui est le plus détaché du monde, ne peut cependant l’oublier totalement, ni s’accoutumer à en être totalement oublié. Dégoûté des vices ou de la sottise des hommes, le misanthrope s’en sépare ; il se fait ermite, il s’ensevelit vivant dans le creux d’un rocher. Tant que son cœur est enflammé par la haine, il peut s’accommoder de sa situation ; mais quand son animosité vient à se refroidir ; lorsque le temps a pu adoucir ses chagrins et cicatriser ses blessures, croyez-vous que le contentement puisse être encore le compagnon de sa solitude ? Non, non, Rosario. Cessant d’être soutenu par la violence de sa passion, il sent toute la monotonie de son existence, et son âme reste tout entière en proie à l’ennui. Regardant autour de lui, il se trouve seul dans l’univers ; il sent renaître dans son cœur l’amour de la société ; il désire retourner vers ce monde qu’il avait juré de haïr toute sa vie. La nature n’a plus de charmes à ses yeux, parce qu’il n’a près de lui personne qui partage son admiration pour elle. Appuyé contre quelque morceau de rocher, il regarde d’un œil morne la plus belle chute d’eau ; il voit, sans en être ému, la renaissance de la verdure au printemps, la douce clarté des astres de la nuit, l’éclat majestueux du soleil levant. Chaque soir il retourne lentement à sa cellule, où personne n’attend son arrivée, où il ne trouve qu’une nourriture malsaine et sans saveur ; il se jette désespéré sur un lit de mousse, ne goûte qu’un sommeil pénible, et ne s’éveille que pour recommencer une journée aussi triste, aussi monotone que la précédente.

— Vous m’étonnez, mon Père ! Quoi ! s’il arrivait que des circonstances vous contraignissent à une solitude absolue, vous croyez qu’alors les devoirs de la religion, la conscience d’une vie employée saintement, ne suffiraient pas pour communiquer à votre cœur ce calme ?…

— Non, Rosario, je suis convaincu que cet espoir serait illusoire, que toute ma force serait insuffisante pour me sauver de la mélancolie et du dégoût. Si vous saviez quel est mon plaisir lorsque après un jour passé à l’étude, je me retrouve le soir au milieu de mes confrères ; lorsque après quelques heures de solitude, je revois quelques créatures humaines ! Et c’est en cela que consiste, à mon avis, le principal avantage de nos institutions monastiques : elles mettent l’homme à l’abri des tentations ; elles lui procurent le loisir nécessaire pour le service de Dieu ; elles lui sauvent l’aspect des vices dont le monde est infecté, sans cependant le priver des avantages les plus précieux de la société. Et vous, Rosario, vous pouvez envier le sort d’un ermite ! vous pouvez vous aveugler ainsi sur le bonheur de votre situation ! Réfléchissez un moment : ce couvent est devenu votre asile ; votre régularité, votre douceur, vos talents, vous ont mérité parmi nous l’estime universelle ; vous êtes séparé du monde, que vous faites profession de haïr, et cependant vous trouvez habituellement chez nous la société de plusieurs hommes véritablement estimables.

— Ô mon Père ! dit Rosario, c’est là surtout ce qui cause mon tourment. Il eût été plus heureux pour moi d’avoir à vivre avec des méchants, de n’avoir jamais entendu prononcer le nom de vertu. C’est ma vénération profonde pour tout ce qui tient à la religion, c’est la tendre sensibilité de mon âme qui causent ma peine et m’entraînent irrésistiblement vers ma perte. Plût au ciel que je n’eusse jamais vu les murs de ce couvent !

— Je ne vous comprends pas, Rosario : ce n’est pas là ce que vous me disiez tantôt : vous m’assuriez que mon amitié était pour vous un bien si précieux ! Si vous n’aviez jamais vu les murs de ce couvent, vous n’auriez pu me voir, ou du moins me connaître. Est-ce là, Rosario, votre désir ?

— Mon désir ! s’écria le novice en se levant et saisissant avec vivacité la main du prieur ; non, non, ce n’est pas là mon désir. Et cependant, hélas ! il serait à souhaiter pour moi que je n’eusse jamais vu ni vous ni les murs de ce couvent.

En disant ces mots, Rosario sortit précipitamment de la grotte. Ambrosio resta à sa place, étonné de la conduite inexplicable de ce jeune homme ; il fut tenté de croire que son esprit était dérangé ; cependant la tranquillité de son maintien, son langage, la liaison qu’on remarquait dans ses idées, démentaient cette conjecture. Après quelques minutes, Rosario rentra, reprit sa place sur le banc et sa première attitude. La tête posée sur une de ses mains, il essuyait de l’autre quelques larmes qui coulaient de ses yeux.

Ambrosio le considérait avec la plus vive compassion. Tous deux gardèrent pendant quelques instants le silence. Un rossignol était venu se placer sur un oranger devant la porte de l’ermitage. L’oiseau se mit à chanter ; au son de sa voix touchante et mélodieuse, Rosario leva la tête, et parut l’écouter attentivement.

— C’est ainsi, dit-il avec un profond soupir, que ma pauvre sœur, aux derniers jours de sa vie, écoutait le chant du rossignol. Infortunée Mathilde ! elle repose maintenant dans le silence du tombeau, et son cœur n’est plus gros de soupirs.

— Quoi ! vous auriez une sœur, Rosario ?

— Oui, c’est la vérité, j’avais une sœur. Hélas ! je ne l’ai plus ; au printemps de sa vie, elle a succombé sous le poids des chagrins !

— Et de quelle nature étaient ces chagrins ?

— Ils n’exciteront point votre pitié, Ambrosio. Vous ne connaissez pas la force irrésistible des sentiments auxquels son cœur fut en proie. Un amour malheureux fut la cause de son infortune ; la passion la plus pure et la plus vive pour un homme vertueux, pour un homme ou plutôt pour un dieu ! Talents, beauté, sagesse, vertu solide, réputation, tout se trouvait réuni dans la personne de Francisque. Le cœur le plus insensible se serait animé en l’approchant ; ma sœur le vit, elle osa l’aimer ; elle l’aima sans espoir !

— Si son amour était si bien placé, pourquoi l’aima-t-elle sans espoir ?

— Avant qu’il la connût, mon Père, Francisque était déjà engagé : il avait donné sa foi à la plus belle des épouses. Cependant ma sœur continua de l’aimer ; elle aima même son épouse à cause de lui. Un matin, ayant trouvé moyen de s’échapper de la maison paternelle, déguisée sous des habits grossiers, elle alla s’offrir en qualité de domestique chez celui qu’elle aimait, et fut acceptée. Continuellement en sa présence, elle s’efforça de gagner son affection ; elle y réussit. Les hommes vertueux sont toujours reconnaissants. Bientôt Francisque s’aperçut de ses attentions ; il y fut sensible, et distingua Mathilde du reste de ses serviteurs.

— Et vos parents n’ont-ils point fait de recherches pour découvrir ce qu’était devenue leur fille fugitive ?

— Ma sœur s’était elle-même découverte avant qu’ils pussent en avoir des nouvelles. Son amour s’accrut au point qu’il ne lui fut plus possible de le tenir caché. Cependant ce n’était pas la personne de Francisque qu’elle désirait ; tous les vœux de ma sœur se bornaient à obtenir une place dans son cœur. Dans un moment d’oubli, elle lui avoua sa tendresse. Quel fut le résultat de cette imprudence ? Amant idolâtre de sa femme, et croyant qu’un regard de pitié jeté sur une autre serait un vol fait à son affection conjugale, il chassa Mathilde de sa présence, et lui défendit de jamais reparaître devant lui. Le cœur navré par cet excès de sévérité, ma pauvre sœur revint à la maison paternelle, et mourut dans l’espace de quelques mois.

— Malheureuse fille ! son destin fut assurément trop cruel, et Francisque trop sévère.

— Le pensez-vous, mon Père ? s’écria vivement le novice ; pensez-vous que Francisque fut trop sévère ?

— Oui, sans doute, je le pense ; et j’ai sincèrement pitié de Mathilde.

— Vous, Ambrosio, vous avez pitié de ma sœur ! ô mon Père ! ayez donc aussi pitié de moi.

— Que voulez-vous dire ?

— Oui, reprit Rosario d’un ton plus doux, je réclame votre pitié ; car mes souffrances sont encore plus vives. Ma sœur avait au moins un ami, un ami fidèle, qui compatissait à ses peines et ne lui reprochait point la vivacité de ses sentiments ; et moi… je n’ai point d’ami. Le monde entier ne m’offre pas un cœur qui soit sensible à mes tourments.

Ambrosio fut touché de ces derniers mots ; il prit la main de Rosario, et la pressa tendrement.

— Vous n’avez point d’ami, dites-vous ; et qui suis-je donc ? Pourquoi refusez-vous de me confier vos secrets, et que pouvez-vous craindre ? Ma sévérité ? Je n’en ai jamais fait usage avec vous. La dignité de mon habit ? Oubliez que je suis un religieux, votre prieur. Ne voyez en moi, je l’exige, que votre ami, que votre père. Je puis bien prendre avec vous ce dernier titre, car je vous aime comme mon enfant. Votre société me procure plus de plaisir que celle de tout autre ; et lorsque je remarque l’étendue de votre esprit et de vos connaissances, je me réjouis comme le ferait un père en voyant les perfections de son fils. Mettez donc de côté toutes ces craintes, et parlez-moi enfin à cœur ouvert.

— Mais peut-être vous me haïrez, mon Père, vous me détesterez à cause de ma faiblesse ; peut-être ne retirerai-je d’autre fruit de ma confidence que la perte de votre estime.

— Comment puis-je vous rassurer ? Réfléchissez sur ma conduite passée, sur la tendresse que je vous ai toujours témoignée. Vous haïr, Rosario ! cela n’est plus en mon pouvoir ; renoncer à votre société, ce serait me priver moi-même de mon plus grand plaisir. Confiez-moi donc ce qui vous afflige, et je vous jure ici solennellement…

— Eh bien, jurez-moi, reprit Rosario, que, quelque soit mon secret, vous ne m’obligerez point à sortir de ce couvent avant que mon noviciat soit expiré.

— Je vous le jure ; et comme notre divin Sauveur tiendra la promesse qu’il a faite aux hommes, de même je tiendrai celle que je vous fais. Expliquez-moi seulement ce mystère, et comptez sur mon indulgence.

— Je vous obéis. Sachez donc… mais je tremble. Je réclame votre pitié, respectable Ambrosio ; ayez égard à la faiblesse de l’humanité. Mon Père, continua-t-il en se jetant aux pieds du moine, et couvrant sa main de baisers, mon père… je suis une femme.

Ces mots furent prononcés à voix basse. Le moine tressaillit. Prosternée devant lui, la jeune fille, que nous n’appellerons plus Rosario, semblait attendre en silence la décision de son juge. La surprise d’un côté, la crainte de l’autre, les tinrent quelques instants dans la même attitude, immobiles, comme s’ils avaient été touchés par la baguette de quelque magicien. Dès qu’Ambrosio fut un peu revenu de son étonnement, il se hâta de sortir de la grotte, et s’enfuit vers le couvent. La vivacité de son action n’échappa point à la suppliante. Elle se leva précipitamment, courut après lui, l’atteignit, se jeta sur son passage, et embrassa ses genoux. Ambrosio fit de vains efforts pour se dégager.

— Ne me fuyez pas, s’écria-t-elle, ne me livrez pas à mon désespoir. Écoutez-moi ; laissez-moi me justifier à vos yeux. Vous avez plaint le sort de ma sœur ; eh bien ! toute son histoire est la mienne. Je suis Mathilde, et vous êtes l’homme qu’elle aime.

Ce second aveu redoubla l’étonnement d’Ambrosio. Indécis, embarrassé, il resta, comme paralysé, en contemplation devant Mathilde, dont le visage était alors découvert. Elle l’obligea de se rasseoir sur un banc du jardin qui se trouvait près d’eux, et profita de son trouble et de son silence pour continuer son explication.

— Ne croyez pas, Ambrosio, que je sois venue pour subtiliser vos affections, ni pour vous faire enfreindre les engagements qui vous lient à votre céleste épouse. La religion seule est digne de vous posséder tout entier. Ne croyez pas que l’intention de Mathilde soit de vous détourner des sentiers de la vertu. Ce que je sens pour vous est de l’amour ; mais ce n’est point un amour licencieux. Je soupire après la possession de votre cœur ; mais je ne désire point celle de votre personne. Daignez écouter ma justification ; dans peu d’instants vous serez convaincu que la sainteté de cet asile n’est point souillée par ma présence, et que vous pouvez m’accorder votre compassion sans violer vos engagements envers Dieu.

Mathilde vit sur le visage d’Ambrosio qu’il l’écoutait avec attention, et même avec intérêt. Elle continua.

— Je sors d’une famille distinguée. Mon père était le chef d’une des plus illustres maisons de Villanegas ; il mourut quand j’étais encore enfant, et me laissa seule héritière de son immense fortune. Jeune et riche, je fus recherchée par la plus brillante jeunesse de Madrid ; mais aucun ne parvint à gagner mon cœur. J’avais été élevée sous les yeux d’un oncle doué d’un jugement solide et de la plus vaste érudition. Il prit plaisir à me communiquer quelque portion de ses connaissances. Grâce à ses leçons, mon entendement acquit une force et une justesse assez peu communes parmi les personnes de mon sexe. Naturellement active et curieuse, je fis d’assez grands progrès, non seulement dans les sciences qui sont généralement étudiées, mais dans quelques autres encore dont les secrets ne sont révélés qu’à très peu de personnes, et que condamne injustement l’aveugle superstition. Mais tout en travaillant à étendre la sphère de mes connaissances, mon sage tuteur n’a point négligé d’inculquer dans mon âme les préceptes éternels de la morale ; il a pris soin de m’affranchir des entraves du préjugé vulgaire ; il m’a fait sentir les beautés de la religion ; il m’a appris à respecter, à adorer les âmes pures et vertueuses, et je n’ai que trop bien suivi ses instructions.

» Avec de semblables dispositions, jugez vous-même si j’ai pu voir sans dégoût les vices, la dissipation et l’ignorance, qui déshonorent notre jeunesse espagnole. J’ai rejeté dédaigneusement toutes les offres. J’avais conservé mon cœur libre de toute inclination, lorsque le hasard me conduisit un jour à l’église des Capucins. Oh ! ce jour-là, mon ange gardien sommeillait assurément, peu soigneux de remplir sa tâche. C’est ce jour-là que je vous vis pour la première fois. Vous remplaciez votre prédécesseur, malade. Vous devez vous rappeler quel enthousiasme votre discours excita dans tout l’auditoire. Avec quelle avidité j’attendais chacune de vos paroles ! Il me sembla que votre éloquence m’enlevait jusqu’aux nues. j’osais à peine respirer, dans la crainte de perdre une seule syllabe. Je crus voir, tandis que vous parliez, votre tête environnée d’une auréole brillante, et tout votre maintien me retraçait la majesté d’un Dieu. Je me retirai de l’église le cœur plein d’admiration. À compter de ce moment, vous êtes devenu l’idole de mon cœur, l’unique objet de toutes mes pensées. La mélancolie et le désespoir s’emparèrent de moi. Je me séparai de la société, et ma santé alla chaque jour en déclinant. À la fin, ne pouvant plus exister dans cet état de souffrance, je pris le parti d’avoir recours au déguisement sous lequel vous me voyez aujourd’hui. Mon artifice a réussi ; conduite ici par un de mes parents, à qui j’avais confié mon secret, je fus reçue dans votre monastère, et je parvins à gagner votre estime.

» Dans cette situation, j’aurais été, mon Révérend Père, complètement heureuse, si je n’avais craint à chaque instant que quelqu’un ne s’aperçût de mon travestissement. Le plaisir que me causait votre société était empoisonné par cette idée. Craignant de perdre votre amitié, devenue nécessaire à mon existence, je me suis déterminée à ne pas confier au hasard la découverte de mon sexe, à vous avouer tout à vous-même, et à me jeter entre les bras de votre miséricorde et de votre indulgence. Serai-je, Ambrosio, trompé dans mon attente ? Non, je ne puis m’en persuader. Vous ne voudrez point me réduire au désespoir ; vous me permettrez de continuer à vous voir, de converser avec vous, de vous adorer. Vos vertus seront la règle de ma vie ; et quand nous expirerons, nos corps reposeront du moins dans le même tombeau.

Tandis que Mathilde parlait ainsi, mille sentiments opposés se combattaient dans le cœur d’Ambrosio. La surprise, la confusion, le mécontentement que lui causaient à la fois une aventure aussi singulière, une déclaration aussi brusque, une action aussi hardie que celle de Mathilde, tels étaient les sentiments dont il pouvait se rendre compte à lui-même ; mais quelques autres se tenaient cachés, à son insu, dans le fond de son cœur. Il ne s’aperçut pas que sa vanité était flattée par les éloges que Mathilde donnait à son éloquence et à sa vertu ; qu’il sentait un secret plaisir à songer qu’une femme jeune, et probablement jolie, avait pour lui abandonné le monde, et sacrifié toute autre passion à celle qu’il lui avait inspirée ; enfin, quoiqu’il sentit fortement la nécessité de s’armer en cette circonstance de toute sa sévérité, il ne s’aperçut pas que son cœur palpitait avec violence, tandis que les doigts d’ivoire de Mathilde pressaient doucement sa main.

Lorsqu’il fut un peu remis de son trouble, il jugea qu’il était impossible que Mathilde séjournât plus longtemps dans le couvent, après l’aveu qu’elle venait de lui faire. Il prit un air imposant et retira sa main.

— Avez-vous pu réellement espérer que je vous permettrais de rester parmi nous ? En supposant même que je pusse accéder à votre demande, quel avantage en pourriez-vous retirer ? Pensez-vous que je puisse jamais répondre à une affection qui… ?

— Non, mon Père, non ; je n’espère point vous inspirer un amour semblable au mien ; je ne demande que la liberté de rester près de vous, de passer quelques heures du jour dans votre société, d’obtenir votre compassion, votre amitié, votre estime : ma demande est-elle déraisonnable ?

— Mais réfléchissez, señora, combien il serait contraire à toutes les convenances de souffrir qu’une femme habitât dans notre couvent, et une femme encore qui m’avoue qu’elle m’aime ! Cela ne doit pas être. Votre secret pourrait être découvert, et je ne veux point d’ailleurs m’exposer à une aussi dangereuse tentation.

— Tentation, dites-vous ? Oubliez que je suis femme, il n’y a plus de tentation à craindre ; ne voyez en moi qu’un ami, qu’un infortuné, dont le bonheur, dont la vie dépendent de votre protection : ne craignez pas que je rappelle jamais à votre souvenir que l’amour le plus ardent, le plus impétueux, m’a porté à déguiser mon sexe, ou que, pressée par l’aiguillon de quelque coupable désir, oubliant et mon honneur et les vœux qui vous lient, je cherche jamais à vous détourner des sentiers de l’honnêteté. Non, Ambrosio, sachez mieux me connaître, je vous aime pour vos vertus ; perdez-les, et vous perdrez avec elles mon affection. Je vous regarde comme un saint ; prouvez-moi que vous n’êtes qu’un homme, et je vous quitte avec dégoût : et c’est moi que vous regardez comme une tentatrice ! moi, dont l’attachement pour vous n’est fondé que sur l’idée que j’ai conçue de votre incorruptibilité ! Oh ! bannissez ces injustes craintes : ayez meilleure opinion de vous-même et de moi ; je suis incapable de chercher à vous séduire, et votre vertu est sans doute établie sur une base trop solide pour être jamais ébranlée par des désirs vagues et sans objet. Ambrosio, ne  me bannissez point de votre présence ; souvenez-vous de votre promesse, et autorisez-moi à rester près de vous.

— Impossible, Mathilde ; votre intérêt même m’ordonne de vous refuser, car c’est pour vous que je crains, plus encore que pour moi. Après avoir surmonté les mouvements impétueux de la jeunesse, passé trente ans dans les mortifications et la pénitence, je pourrais en toute sûreté vous permettre de rester, et je ne crains pas que vous m’inspiriez jamais d’autres sentiments que celui de la compassion ; mais un plus long séjour en ce lieu ne peut avoir pour vous que des suites fâcheuses. Vous donnerez à chacune de mes paroles et de mes actions une fausse interprétation ; vous saisirez avidement tout ce qui pourra nourrir en vous l’espérance de voir votre amour payé de retour ; insensiblement votre passion deviendra plus forte que votre raison, et ma présence, au lieu de la calmer, ne fera que l’irriter encore. Croyez-moi, malheureuse femme, vous m’inspirez une compassion sincère. Je suis convaincu que vous n’avez agi jusqu’à présent que d’après les motifs les plus purs ; mais si l’on peut vous pardonner d’être aveugle sur l’imprudence de votre conduite, on ne me pardonnerait point, je ne pourrais me pardonner à moi-même, si je négligeais de vous ouvrir les yeux. Mon devoir m’oblige à vous traiter avec rigueur ; je dois rejeter votre prière, je dois détruire toute espérance qui servirait à nourrir des sentiments si pernicieux à votre repos. Mathilde, vous sortirez du couvent demain matin.

— Demain, Ambrosio, demain ! Oh ! ce n’est pas là sans doute votre dernière résolution ; vous n’aurez pas cet excès de cruauté.

— Vous avez entendu ma décision, préparez-vous à vous y conformer ; les lois de notre ordre sont rigoureuses : cacher une femme dans l’enceinte de ces murs, ce serait un parjure ; mes vœux m’obligent à révéler toute votre histoire à la communauté. J’ai pitié de votre sort, Mathilde, c’est tout ce que vous devez attendre de moi.

Il prononça ces derniers mots d’une voix faible et tremblante : alors, se levant brusquement, il s’achemina vers le monastère. Mathilde poussa un cri douloureux, le suivit et l’arrêta.

— Encore un moment, Ambrosio, laissez-moi vous dire une seule parole.

— Je ne veux rien entendre ; cessez de me retenir, vous connaissez ma résolution.

— Un mot, un dernier mot !

— Laissez-moi, vos instances sont vaines ; vous sortirez d’ici demain matin.

— Eh bien ! allez, barbare ! je ne vous retiens plus ; mais il me restera du moins cette ressource.

En disant ces mots, elle tira de dessous sa robe un poignard, écarta ses vêtements, et tint la pointe du stylet placée contre sa poitrine.

— Mon Père, je ne sortirai pas vivante de cette enceinte.

— Mathilde, que faites-vous ?

— Si votre résolution est prise, j’ai pris aussi la mienne. Au moment où l’on me séparera de vous, je me plonge ce poignard dans le cœur.

— Par saint François, Mathilde, avez-vous votre bon sens ? Connaissez-vous les conséquences de votre action ? Savez-vous que le suicide est le plus grand de tous les crimes ? Voulez-vous donc perdre votre âme, anéantir pour vous tout espoir de salut, vous condamner vous-même à d’éternels tourments ?

— Je sais tout cela, reprit-elle d’un ton passionné ; il dépend de vous de me sauver ou de me perdre. Parlez, Ambrosio, dites-moi que vous tiendrez mon aventure secrète, que je puis rester ici votre amie et votre compagne, autrement vous allez à l’instant même voir couler mon sang.

En proférant ces derniers mots, Mathilde leva le bras lentement, et fit un mouvement comme pour se poignarder. Le moine suivit de l’œil le circuit que parcourut le poignard. Les vêtements de Mathilde étaient écartés, sa gorge était à demi découverte… et quelle gorge, grand Dieu ! La pointe du stylet alla se poser sur son sein gauche, dont le moine, grâce aux rayons brillants de la lune, put observer la blancheur éblouissante ; son œil resta fixé, avec une insatiable avidité, sur le plus beau demi-globe que la nature ait jamais produit. Une sensation, jusqu’alors inconnue, remplit son cœur d’un mélange d’inquiétude et de plaisir ; un feu dévorant circula rapidement dans toutes ses veines, et mille désirs troublèrent son imagination en agitant son sein.

— Je ne résiste plus, s’écria-t-il d’une voix sanglotante ; restez, enchanteresse, restez pour ma destruction.

Dès qu’il eut dit ces mots, il s’enfuit à toutes jambes vers le monastère, regagna sa cellule, et se jeta sur son lit, honteux, agité, presque fou.

Il lui fut, pendant quelque temps, impossible de débrouiller le chaos de ses idées et de ses sentiments. À quelle résolution devait-il s’arrêter, quelle conduite devait-il tenir avec celle qui venait ainsi troubler son repos ? La prudence, la religion, la convenance, exigeaient qu’elle sortît du couvent ; mais d’un autre côté, la vanité du moine était extraordinairement flattée, tant par la conduite que par les insinuations de Mathilde ; il se rappelait les agréments qu’il avait trouvés dans la société de Rosario ; il craignait que l’absence de son jeune ami ne laissât un vide douloureux dans son cœur, et la richesse du jeune novice pouvait d’ailleurs être une utile ressource pour son couvent. « Et que puis-je risquer, se dit-il en lui-même, en lui permettant de rester ? N’ai-je pas tout lieu d’ajouter foi à ses assertions ? Ne me sera-t-il pas aisé d’oublier son sexe, et de ne voir en elle que mon ami, que mon disciple ? Son amour est assurément aussi pur que désintéressé : s’il n’était que le produit d’une ardeur licencieuse, aurait-elle pu le cacher si longtemps ? N’aurait-elle pas cherché, dès les premiers instants, quelque moyen de satisfaire sa passion ? Elle a fait tout le contraire, elle m’a soigneusement fait mystère de son sexe. La crainte d’être reconnue et mes propres instances ont pu seules lui arracher son secret. Elle a assisté aussi assidûment que moi-même à tous nos exercices de religion ; elle n’a fait aucune tentative pour exciter mes passions endormies, et jusqu’à ce jour, elle n’avait pas prononcé une seule fois en ma présence le mot d’amour. Si elle eût eu l’intention de gagner mon affection sans mon estime, aurait-elle pris si grand soin de me cacher ses charmes ? Jusqu’à ce moment, elle ne m’avait pas laissé apercevoir son visage ; cependant sa figure doit être charmante, aussi bien que toute sa personne, et j’en puis juger par… par ce que j’en ai vu. »

Cette dernière idée, lorsqu’elle se présenta à l’imagination du moine, lui fit monter le rouge au visage. Alarmé de ses propres sensations, il se leva brusquement, résolu à se mettre en prières, et se prosterna devant sa jolie madone, la priant avec ardeur de l’aider à étouffer de si coupables émotions. Sa prière finie, il retourna au lit, et parvint à s’endormir.

Le lendemain matin, il s’éveilla brûlant et agité ; il n’avait vu en songe que des objets voluptueux : c’était Mathilde qui se présentait devant lui ; il revoyait son sein demi-nu ; elle lui répétait l’assurance d’un éternel amour, lui jetait ses beaux bras autour du cou, et le couvrait de baisers : le moine alors lui rendait caresse pour caresse, la serrait passionnément contre son sein, et la vision disparaissait ; tels furent, pendant cette nuit, les songes d’Ambrosio.

Il se leva et se promena dans sa cellule, honteux à la fois de ses songes et des événements de la veille, auxquels il les attribuait. Après quelques instants de promenade, le nuage qui obscurcissait son jugement se dissipa par degrés, et ses idées prirent un autre cours. Il vit clairement l’illusion qu’il s’était donnée ; il sentit que ses raisonnements n’étaient que les sophismes dangereux de l’amour-propre, de la flatterie et de la cupidité. « Si une heure de conversation avec Mathilde, se dit-il à lui-même, a produit en moi un changement aussi remarquable, que n’ai-je pas à craindre de la prolongation de son séjour en ce lieu ? » Frappé du danger de sa situation, revenu de ses idées présomptueuses, il résolut d’insister sur le départ immédiat de Mathilde. Il commença à reconnaître qu’il pouvait être tenté comme un autre homme, et qu’en supposant même qu’elle restât constamment avec lui dans les bornes de la plus scrupuleuse modestie, il était peut-être trop faible pour résister constamment au choc de ses passions, dont il avait osé se croire exempt.

— Agnès, Agnès ! s’écria-t-il, je sens déjà l’effet de ta malédiction.

Ambrosio sortit de sa cellule, bien résolu à renvoyer sans délai le soi-disant Rosario, et se rendit à matines. Il récita l’office ordinaire sans y donner la plus légère attention ; son cœur et sa tête étaient remplis d’objets qui ne s’alliaient point avec le service divin ; il pria sans dévotion. L’office fini, il descendit au jardin et dirigea ses pas vers la grotte, ne doutant pas que Mathilde ne vînt bientôt l’y chercher ; il ne fut pas trompé dans cette attente : elle entra dans l’ermitage peu après lui, et l’aborda d’un air timide. Après quelques instants d’embarras, pendant lesquels Mathilde paraissait vouloir parler et ne parlait point, le prieur, qui craignait secrètement d’entendre sa voix, rassemblant toute la résolution dont il était capable, prit un air de fermeté qui n’offrait pourtant rien d’extraordinairement sévère.

— Asseyez-vous ici près de moi, Mathilde, lui dit-il, écoutez-moi patiemment, et croyez que ce que je vais vous dire a pour objet votre intérêt plus encore que le mien. Croyez que je sens pour vous l’amitié la plus vive, et que c’est avec la plus sincère affliction que je me vois forcé de vous déclarer que nous devons décidément cesser de nous voir.

— Ambrosio ! s’écria-t-elle d’un ton qui exprimait la surprise et le chagrin.

— Calmez-vous, mon ami, mon cher Rosario, car je veux encore vous donner ce nom qui m’est si cher. Notre séparation est nécessaire, je rougis de vous avouer combien j’en souffre d’avance ; mais il faut nous quitter. Je ne me sens pas capable de vous traiter avec indifférence, et c’est ce qui m’oblige à insister sur votre départ. Mathilde, vous ne pouvez rester ici plus longtemps.

— Où donc à présent chercherai-je la bonne foi ? Dans quels lieux se cache la vérité ? Dégoûtée d’un monde faux et trompeur, mon père, je me flattais qu’elle s’était fixée dans ce cloître ; je croyais que votre cœur était son plus cher asile ? Et vous aussi, vous vous montrez perfide ! Juste ciel ! et vous aussi, vous pouvez me trahir !

— Mathilde !

— Oui, mon Père, oui, j’ai le droit de vous faire des reproches. Où sont vos promesses ? Mon noviciat n’est pas expiré, et cependant vous voulez me forcer à quitter le monastère : pouvez-vous avoir le cœur de m’arracher d’auprès de vous, et ne m’avez-vous pas solennellement juré le contraire ?

— Non, je ne veux point vous forcer à quitter ces lieux, et je me souviens de mes serments ; mais quand j’implore votre générosité, quand je vous fais connaître les embarras où me jette votre présence, vous-même ne me dégagerez-vous pas de ces mêmes serments ? À chaque instant on peut découvrir qui vous êtes. Pensez aux suites d’un pareil éclat ; voyez de quel opprobre il me couvrirait. Songez que mon honneur et ma réputation sont entre vos mains, et que le repos de ma vie dépend de votre complaisance, de votre promptitude à vous éloigner. Mon cœur est encore libre, je puis me séparer de vous, non pas sans regrets, mais sans désespoir. Si vous restez encore quelque temps, c’en est fait, tout mon bonheur sera sacrifié à vos charmes ; vous n’êtes que trop intéressante, que trop aimable ! je finirais par vous aimer, par vous idolâtrer. Mon sein serait en proie à mille désirs que l’honneur et ma profession ne me permettent pas de satisfaire. Si j’y résiste, mes efforts et mes combats auront bientôt altéré ma raison ; si j’y succombe, j’immolerai aux plaisirs d’un moment, à des plaisirs coupables, ma réputation dans ce monde et mon salut dans l’autre. C’est à vous que j’ai recours pour me défendre contre moi-même. Ne permettez pas que je perde la récompense de trente ans de souffrances et de travaux ; empêchez-moi de devenir bientôt la victime des remords. Votre cœur a déjà senti les tourments de l’amour sans espérance. Ah ! si réellement je vous suis cher, épargnez-moi vous-même ces tourments. Rendez-moi ma promesse, fuyez loin de ces murs. Partez, et vous emporterez avec vous mes plus ardentes prières pour votre bonheur, mon amitié, mon estime et mon admiration. Restez, et vous devenez pour moi une source de dangers, de souffrances et de désespoir. Répondez-moi, Mathilde, quelle est votre décision ?

Mathilde garda le silence.

— Ne parlez-vous pas, Mathilde ? Ne me direz-vous pas quel parti vous choisissez ?

— Cruel ! cruel ! s’écria-t-elle avec l’accent de la douleur, et en se tordant les mains, vous savez trop bien que vous ne me laissez pas la liberté de choisir : vous savez trop bien que je ne puis avoir d’autre volonté que la vôtre.

— Je ne m’étais donc pas trompé, la générosité de Mathilde répond à mon attente.

— Oui, je vous prouverai la vérité de mon affection en me soumettant à un arrêt qui me perce le cœur. Reprenez votre promesse, je quitterai le monastère aujourd’hui même : j’ai une parente, abbesse dans l’Estramadure ; c’est auprès d’elle que j’irai ; c’est dans son couvent que je me séparerai du monde pour jamais. Mais dites-moi, mon Père, emporterai-je vos vœux dans ma solitude ? Détournerez-vous quelquefois votre attention des objets célestes pour m’accorder une pensée ?

— Ah ! Mathilde, je crains de penser à vous trop souvent pour mon repos !

— Je n’ai donc plus rien à désirer à présent, que de pouvoir nous retrouver dans le ciel. Adieu, mon ami, mon cher Ambrosio ! Il me semble pourtant que j’aurais quelque plaisir à emporter avec moi une preuve de votre amitié.

— Quelle preuve puis-je vous donner ?

— Quelque chose, n’importe quoi ; une de ces fleurs me suffirait (et du doigt elle lui montra un buisson de roses planté à la porte de la grotte) ; je la cacherai dans mon sein, et, après ma mort, les religieuses de l’Estramadure la trouveront séchée sur mon cœur.

Le moine n’eut pas la force de répondre ; d’un pas lent et le cœur navré de douleur, il sortit de l’ermitage, s’approcha du buisson et s’arrêta pour cueillir une rose. Soudain il jette un cri perçant, recule plein d’effroi, et laisse tomber de sa main la fleur qu’il tenait déjà. Mathilde entend ce cri, et court à lui avec inquiétude.

— Qu’y a-t-il ? s’écria-t-elle ; répondez-moi, pour l’amour de Dieu, qu’est-il arrivé ?

— J’ai reçu la mort, dit le moine d’une voix faible ; caché parmi les roses… un serpent…

La douleur causée par la piqûre devint si vive, qu’il ne put la supporter ; ses sens l’abandonnèrent, et il tomba inanimé dans les bras de Mathilde.

L’affliction de son amante ne peut s’exprimer. Elle arrachait ses cheveux, se frappait le sein, et n’osant quitter Ambrosio, elle appelait à grands cris le secours des moines. À la fin, ses cris furent entendus. Quelques frères se hâtèrent d’accourir ; le prieur fut transporté chez lui et mis au lit. Le moine qui faisait office de chirurgien dans la communauté se prépara à sonder la blessure. Déjà la main d’Ambrosio était prodigieusement enflée. Les remèdes lui avaient rendu la vie, mais non pas la connaissance ; il était dans les agitations du délire le plus violent, et quatre des plus forts moines pouvaient à peine le retenir dans son lit.

Le Père Pablos (c’était le nom du chirurgien) se hâta d’examiner l’état de la main. Les moines entouraient le lit, attendant avec inquiétude la décision de Pablos ; parmi eux, le pseudo Rosario ne se montrait pas le moins sensible ; ses yeux, remplis de douleur, ne quittaient pas le malade, et les gémissements qui lui échappaient sans cesse prouvaient suffisamment la violence de son affliction.

Père Pablos sonda la blessure, et en retirant sa lancette, il la vit teinte d’une couleur verdâtre. Il secoua la tête avec chagrin, et, s’éloignant du lit :

— Voilà ce que je craignais, dit-il, il n’y a point d’espérance.

— Point d’espérance ! s’écrièrent tous les moines ; vous dites qu’il n’y a point d’espérance !

— D’après les soudains effets de cette piqûre, je soupçonnais que notre prieur avait été blessé par une tarentule. Le venin que vous voyez à la pointe de ma lancette confirme mon idée ; il ne peut vivre trois jours.

— Et ne peut-on trouver aucun remède ? demanda Rosario.

— Sans exprimer le poison, il est impossible de lui rendre la vie ; et comment exprimer ce poison ? C’est ce que j’ignore. Tout ce que je puis faire, c’est d’appliquer sur la blessure des herbes qui diminueront les souffrances. Le malade recouvrera ses esprits, mais le venin corrompra toute la masse du sang, et dans trois jours le père Ambrosio ne sera plus.

Cet arrêt pénétra de douleur tous les assistants. Pablos, comme il venait de le promettre, pansa la main et se retira suivi de tous ses compagnons. Rosario seul resta dans la cellule, ayant obtenu, à force de prières, que le malade fût confié à ses soins. La violence du délire avait épuisé les forces du père Ambrosio, et il venait de tomber dans un accablement si profond, qu’à peine donnait-il quelques signes de vie. Il était encore dans cet état lorsque les moines revinrent un peu plus tard pour savoir s’il y avait du changement. Pablos défit l’appareil, plus par curiosité que dans la moindre espérance de découvrir quelque symptôme favorable. Quelle fut sa surprise, en voyant que l’inflammation s’était entièrement dissipée ! Il sonda de nouveau la blessure, et la pointe de la lancette en sortit pure ; la main n’offrait plus de trace de poison, et, sans la marque de la sonde, Pablos aurait à peine retrouvé la place du mal.

Il informa ses frères de ce changement inespéré ; leur joie fut grande et leur surprise ne le fut pas moins. Mais ils cessèrent bientôt de s’étonner de cet événement, en lui donnant une explication conforme à leurs idées. Persuadés depuis longtemps que leur prieur était un saint, ils trouvèrent très naturel que saint François eût opéré un miracle en sa faveur. Cette opinion fut adoptée unanimement ; ils crièrent au miracle, et crièrent si haut que le père Ambrosio s’éveilla. Aussitôt les moines entourèrent son lit, et lui exprimèrent toute leur joie de cette guérison miraculeuse. Il était entièrement revenu à lui, et de ses douleurs il ne lui restait qu’un sentiment de langueur et de faiblesse. Pablos lui donna une potion réconfortante, et lui conseilla de garder le lit pendant deux jours. Il se retira ensuite, en le priant de ne point parler, de crainte qu’il ne s’épuisât davantage, et de tâcher de prendre quelque repos. Les autres frères suivirent Pablos, et laissèrent le prieur seul avec Rosario.

Pendant quelques minutes, Ambrosio considéra son aimable garde avec des yeux où se peignaient tout à la fois le plaisir et la crainte. Elle était assise près du lit, la tête penchée, et, comme à l’ordinaire, enveloppée dans son capuchon.

— Vous êtes toujours ici, Mathilde ! dit enfin le moine ; n’êtes-vous pas contente de m’avoir conduit si près du tombeau, qu’il a fallu un miracle pour me sauver la vie ? Ah ! sûrement le ciel avait envoyé ce serpent pour punir…

Mathilde l’interrompit en mettant ses doigts sur les lèvres d’Ambrosio avec un air de gaieté.

— Silence ! mon Père, silence ! Il vous est prescrit de vous taire.

— Celui qui m’a imposé cet ordre ne savait pas de quel intéressant sujet j’avais à vous parler.

— Mais je le sais, moi, et je vous réitère le même commandement. On m’a chargée d’être votre garde, et vous ne devez pas me désobéir.

— Vous êtes bien joyeuse, Mathilde.

— Comment ne le serais-je pas ? Je viens de goûter un plaisir au-dessus de tout ce que j’ai jamais senti.

— Quel plaisir ?

— Je dois le cacher à tout le monde, et surtout à vous.

— Et surtout à moi ! Non, non, Mathilde, je vous conjure.

— Paix donc ! vous ne devez pas parler ; mais comme vous me semblez peu disposé à dormir, je vais tâcher de vous distraire avec ma harpe.

— Comment ! vous savez la musique ? Vous ne me l’aviez pas dit.

— Oh ! je ne suis qu’une écolière ; mais comme le silence vous est prescrit pour quarante-huit heures, peut-être parviendrai-je à vous récréer un peu, quand vos méditations vous auront fatigué. Je vais chercher ma harpe.

Elle revint bientôt.

— À présent, mon père, que chanterai-je ? Voulez-vous entendre la ballade du galant Durandarte, lequel mourut à la fameuse bataille de Roncevaux ?

— Tout ce qu’il vous plaira, Mathilde.

— Oh ! ne m’appelez point Mathilde : appelez-moi Rosario ; appelez-moi votre ami. Voilà les noms que j’aime à entendre de votre bouche. Écoutez maintenant.

Elle s’assit devant sa harpe, et, après avoir préludé quelques instants avec un goût exquis, et qui prouvait un talent consommé, elle joua un air tendre et plaintif. Ambrosio, qui l’écoutait, sentit son accablement se dissiper, et une mélancolie douce et bien moins fatigante se répandre dans son esprit. Tout à coup, Mathilde change de mouvement. D’une main hardie et rapide elle fait entendre des sons belliqueux, et chante la ballade Durandarte et Bélermasur un air à la fois simple et touchant :

Plaine de Roncevaux, funeste à des guerriers

Plus braves que les fils et de Rome et de Sparte,

Tu vis périr l’honneur des chevaliers,

Le courageux et galant Durandarte !

En mourant, ce jeune héros

Fit entendre ces derniers mots :

Vous que j’adorai si longtemps

Vous, hélas ! que pendant sept ans

Mes soins n’avaient pas attendrie,

Bélerma, quel cruel destin !

Votre cœur se rendait enfin,

Vous m’aimez... et je perds la vie !

Qu’il est horrible ce trépas !

Bélerma, je ne pleure pas

Ma carrière trop tôt finie,

Ou mes honneurs, ou mon printemps ;

Vous seule, en ces tristes instants,

Me faites regretter la vie !

Toi, le plus cher de mes parents,

À qui, dès mes plus jeunes ans,

Mon âme fut toujours unie,

Ah ! je t’entends et je te vois !

Montésinos, auprès de toi

J’aurai du moins fini ma vie !

Aujourd’hui même à Bélerma

Porte mon cœur... Dis-lui : Voilà

L’autel où vous fûtes chérie.

Votre sourire ou vos dédains

Causèrent seuls tous les chagrins

Et tous les plaisirs de sa vie.

Tendre ami, reçois mes adieux ;

Un voile s’étend sur mes yeux,

Et la voix même m’est ravie.

De l’amour et de l’amitié

Que les prières... la pitié,

Me suivent dans une autre vie !

C’en est fait ; le héros n’est plus.

Ô vœux et regrets superflus !

Son cousin l’embrasse et s’écrie :

« Maures, désormais respirez !

« Vous, chrétiens, désormais pleurez !

« Durandarte a perdu la vie.

« Nul ne l’égalera jamais.

« Fier aux combats, et dans la paix

« Aussi doux que sa douce amie...

« Pourquoi suis-je seul échappé !

« Pourquoi la main qui l’a frappé

« M’a-t-elle donc laissé la vie ? »

Il saisit son cœur en tremblant,

Puis il forme à ce corps sanglant

Une tombe de fleurs garnie.

Gloire à l’honneur des chevaliers !

Couvrons de fleurs et de lauriers

Sa mort aussi bien que sa vie.

Tandis qu’elle chantait, le Père l’écoutait avec délices. Jamais son oreille n’avait entendu une voix plus mélodieuse ; il s’étonnait que des sons si divins pussent ne pas appartenir aux anges. Mais tout en se livrant au plaisir d’entendre, un simple regard le convainquit bientôt qu’il ne devait pas de même se livrer au plaisir de voir : l’aimable chanteuse était assise à quelque distance du lit, penchée sur sa harpe ; son attitude était remplie d’aisance et de grâce ; son capuchon, moins avancé qu’à l’ordinaire, laissait apercevoir deux lèvres de corail, appétissantes et fraîches comme la rose, et un menton dont la fossette semblait recéler mille amours ; les longues manches de son habit auraient pu traîner sur les cordes de la harpe : pour prévenir cet inconvénient, elle les avait relevées au-dessus du coude, et l’on voyait un bras dont la peau lisse et fine égalait la neige en blancheur. Ambrosio n’osa la regarder qu’une fois ; mais ce regard suffit pour lui apprendre de quel danger était pour lui la présence de cet être. Il ferma les yeux ; mais en vain il voulait l’éloigner de ses idées : toujours elle se représentait à lui, belle de tous ses charmes et de mille autres que lui prêtait son imagination enflammée. Les appas qu’il avait vus, il se les retraçait pour les embellir encore. Ceux qui étaient restés cachés, son esprit les lui peignait mille fois plus ravissants ; mais ses vœux et la nécessité d’y être fidèle n’étaient pas moins présents à sa mémoire. Il combattait ses désirs, et frémissait en voyant la profondeur de l’abîme ouvert devant lui.

Mathilde cessa de chanter ; le Père, craignant l’effet de ses charmes, resta les yeux fermés, adressant à saint François ses prières ardentes pour obtenir son secours dans cette dangereuse épreuve. Mathilde crut qu’il dormait ; elle se leva doucement, s’approcha du lit, et, pendant quelques minutes, le considéra attentivement.

— Il dort, dit-elle enfin à voix basse (mais Ambrosio ne perdit aucun mot) ; je puis donc à présent le regarder sans me reprocher ce plaisir. Je puis mêler mon haleine avec la sienne ; je puis contempler chacun de ses traits que j’adore, sans qu’il m’accuse de vouloir l’égarer. Il craint que je ne le séduise, que je ne lui fasse violer ses vœux. Oh ! quelle injuste crainte ! si j’avais pour but d’allumer ses désirs, prendrai-je tant de soin pour lui cacher mon visage, mes mains, mes bras, toute ma personne ?…

Elle s’arrêta, comme perdue dans ses réflexions.

— Hier encore, reprit-elle, hier encore, je lui étais chère ; il m’estimait, et mon cœur était content. À présent, hélas ! à présent, que ma situation est cruellement changée ! Il me regarde avec défiance ; il m’ordonne de le quitter, de le quitter pour jamais. Ô vous, mon idole, vous qui êtes dans mon âme, à côté de Dieu même, encore deux jours, et vous connaîtrez mon cœur tout entier. Que n’avez-vous pu voir quelles étaient mes angoisses, quand on désespérait de vos jours ! Que n’avez-vous pu voir combien vos souffrances avaient augmenté ma tendresse ! Mais le moment approche où vous serez convaincu que ma passion était pure et désintéressée. Alors vous me plaindrez, et vous supporterez seul tout le poids de ces cruels chagrins.

En parlant ainsi, ses pleurs coulèrent en abondance ; et, comme elle était penchée sur Ambrosio, une larme lui tomba sur la joue « Ô ciel ! si j’avais interrompu son sommeil, » s’écria Mathilde en s’éloignant avec autant de précipitation que de crainte.

Sa crainte n’était pas fondée. Les dormeurs les plus opiniâtres sont ceux qui ne veulent pas s’éveiller, et tel était le père ; il paraissait toujours enseveli dans un repos dont chaque instant le rendait moins capable de jouir. Cette larme brûlante avait porté un nouveau feu dans son cœur.

— Quelle affection, quelle pureté ! se disait-il à lui-même. Ah ! puisque mon âme est si sensible à l’amitié, que serait-ce donc si elle était agitée par l’amour ?

Mathilde s’était retirée à quelque distance du lit. Le moine se hasarda à ouvrir les yeux et les porta sur elle en tremblant ; elle avait le visage tourné de l’autre côté ; sa tête était languissamment appuyée sur sa harpe, ses yeux fixés sur le tableau qui faisait face au lit du père.

— Heureuse, heureuse image ! disait-elle en s’adressant à la belle Madone, c’est à vous qu’il offre ses prières, c’est vous qu’il contemple avec admiration. Je me flattais que vous adouciriez mes chagrins, et vous n’avez servi qu’à les augmenter ; vous m’avez fait sentir que si j’avais connu Ambrosio avant que ses vœux fussent prononcés, Ambrosio et le bonheur auraient pu être mon partage. Avec quel plaisir il regarde cette peinture ! avec quelle ferveur il présente ses hommages à ce portrait inanimé ! Ah ! si ses sentiments lui étaient inspirés par quelque bon et secret génie favorable à mon amour ! Si c’était l’instinct de la nature qui lui dît tout bas… Taisez-vous, folles et vaines espérances ; n’encouragez point une idée qui ternirait tout l’éclat des vertus d’Ambrosio. C’est la religion, et non la beauté, qui attire son admiration ; ce n’est pas devant la femme, c’est devant la Divinité qu’il fléchit le genou. Oh ! si seulement il m’adressait une des tendres expressions qu’il prodigue à cette Madone ! S’il me disait que, sans le mariage qui le lie à l’Église, il n’aurait pas méprisé Mathilde ! J’aime à nourrir cette idée : peut-être pourra-t-il avouer aussi qu’il sent pour moi plus que de la pitié, et qu’une affection telle que la mienne aurait mérité du retour. Peut-être daignera-t-il faire cet aveu quand il me verra sur mon lit de mort ; il ne craindra plus alors de manquer à ses devoirs, et la certitude de ses sentiments pour moi adoucira mes derniers moments. Que n’en suis-je sûre ? Avec quelle ardeur je désirerais l’instant de ma dissolution !

Le prieur ne perdit pas une syllabe de ce discours : le ton dont ces derniers mots furent prononcés lui perça le cœur ; et soulevant sa tête involontairement :

— Mathilde, s’écria-t-il d’une voix troublée ; ô ma chère Mathilde !

Mathilde tressaillit et se tourna vers lui. La promptitude de son mouvement fit tomber son capuchon. Sa tête resta découverte, et son visage entièrement visible aux yeux du moine. Quelle fut la surprise d’Ambrosio, en y retrouvant une ressemblance parfaite avec la Madone qu’il admirait ! Les mêmes proportions exquises dans les traits, la même profusion de cheveux dorés, les yeux célestes, les lèvres de rose, la grâce, la majesté, tous les mêmes charmes brillaient dans Mathilde ! Il jeta un cri d’étonnement et retomba sur son oreiller, en doutant si l’objet qu’il voyait était une mortelle ou une divinité.

Mathilde parut pénétrée de confusion ; elle resta sans mouvement à la place où elle était. Sa harpe lui servait d’appui ; ses yeux étaient baissés vers la terre, et ses belles joues couvertes d’une douce pudeur. En revenant à elle, son premier soin fut de cacher son visage ; ensuite, d’une voix faible et tremblante, elle adressa au moine ces paroles :

— Le hasard vient de vous apprendre un secret que je n’aurais osé vous révéler qu’à l’instant de ma mort. Oui, Ambrosio, vous voyez dans Mathilde de Villanegas l’original de votre Madone bien-aimée. Dès que cette malheureuse passion se fut allumée dans mon cœur, je formai le dessein de vous faire parvenir mon portrait. Le nombre de mes adorateurs m’avait persuadée que je possédais quelque beauté, et je brûlais de savoir quel serait son effet sur vous. Je me fis peindre par Martin Galuppi, célèbre Vénitien, actuellement résidant à Madrid. La ressemblance était frappante. J’envoyai son ouvrage à votre monastère comme un tableau qu’on voulait vendre, et le juif qui le porta était un de mes émissaires. Vous achetâtes ce portrait. Jugez de mes transports de joie, quand je sus que vous l’aviez considéré avec délices, ou plutôt avec adoration ; que vous l’aviez placé dans votre cellule, et que vous n’adressiez vos prières à aucun autre saint ! Ce que vous venez d’apprendre pourrait-il augmenter votre défiance à mon égard ? N’y voyez-vous pas, au contraire, une preuve de la pureté de mon affection, un motif puissant pour me souffrir auprès de vous, pour m’estimer davantage ? Je vous ai entendu, chaque jour, combler d’éloges mon portrait. J’étais moi-même témoin des transports que vous causait sa beauté ; et cependant j’ai eu sur moi assez d’empire pour ne pas tourner contre votre vertu les armes que vous me fournissiez vous-même. Je vous cachai ces traits, que vous aimiez sans le savoir. Je me défendis de la tentation d’exciter vos désirs, en vous montrant mes charmes, et de m’emparer de votre cœur par le moyen de vos sens. Une assiduité soutenue aux devoirs de la religion, mille petits soins que le cœur rend si doux, et qui vous prouvaient la pureté de mon âme et la sincérité de mon attachement, voilà les seules armes que j’employai pour obtenir vos regards et mériter votre tendresse. Je réussis, je devins votre compagnon, votre ami. Je vous laissai ignorer mon sexe ; et si vous ne m’aviez pressée de vous révéler mon secret, si je n’avais été tourmentée de la crainte que le hasard ne le trahît malgré moi, vous ne m’auriez jamais connue que sous le nom de Rosario. Êtes-vous toujours dans la résolution de m’éloigner de vous ? Le peu d’heures qui me restent à vivre, ne pourrai-je les passer en jouissant de votre présence ? Oh ! répondez-moi, Ambrosio ; dites-moi que je puis rester.

La fin de ce discours força le moine à se recueillir, et il sentit fort bien que, dans la disposition actuelle de son âme, il ne pouvait se soustraire au pouvoir de cette enchanteresse qu’en cessant de la voir ou de l’entendre.

— L’étonnement où je suis, lui dit-il, me rend en ce moment incapable de vous répondre. N’insistez pas, Mathilde, sur une décision de ma part, laissez-moi à moi-même ; j’ai besoin d’être seul.

— Je vous obéis ; mais promettez-moi de ne pas exiger que je m’éloigne du monastère sur-le-champ.

— Mathilde, pensez à votre situation et aux conséquences d’un plus long séjour ici : notre séparation est indispensable, il faut nous quitter.

— Mais pas aujourd’hui, mon Père ! oh ! de grâce, que ce ne soit pas aujourd’hui.

— C’est me presser trop vivement ; mais je ne puis résister au ton dont vous me priez. Je consens que vous demeuriez ici le temps nécessaire, en quelque façon, pour préparer nos frères à votre départ : restez encore deux jours, mais le troisième (il soupira malgré lui), souvenez-vous que le troisième jour doit vous voir partir pour jamais.

Elle saisit la main du Père, et la pressa de ses lèvres.

— Le troisième jour ! s’écria-t-elle d’un ton grave ; vous avez raison, mon père, vous avez raison, le troisième jour sera celui d’un éternel adieu.

Ces mots furent accompagnés de regards tellement douloureux et sinistres, que le cœur du moine en fut pénétré. Elle lui baisa la main une seconde fois, et sortit de la chambre avec précipitation.

Resté seul, tantôt Ambrosio cherchait des raisons qui pussent l’autoriser à retenir cette dangereuse hôtesse, tantôt sa conscience lui reprochait une infraction aux lois de son ordre : mille passions opposées agitaient son âme. À la fin, son attachement pour le faux Rosario, joint aux suggestions d’un tempérament plein de feu, commença à l’emporter, et la victoire ne fut plus douteuse dès que la présomption, le vice dominant du caractère d’Ambrosio, fut venue au secours de Mathilde. Le moine fit réflexion qu’il y avait bien plus de mérite à vaincre son tempérament qu’à éviter d’avoir à le combattre, et qu’au lieu de s’alarmer, il devait saisir avec joie une si belle occasion de prouver la force de son âme et de sa vertu. Saint Antoine avait bien résisté à toutes les séductions du plaisir. Pourquoi lui-même craindrait-il d’être plus faible ? D’ailleurs, saint Antoine avait à lutter contre le diable, et tout son art et tous ses efforts pour le tenter ; tandis que lui, Ambrosio, n’avait à redouter qu’une simple mortelle timide, modeste, et qui ne tremblait pas moins que lui de succomber.

— Oui, se disait-il, l’infortunée peut rester, je n’ai rien à craindre de sa présence ; et quand, par moi-même, je ne serais pas assez fort contre la tentation, je trouverais un appui dans l’innocence de Mathilde.

Ambrosio ne savait pas encore que même pour les cœurs corrompus, le vice n’est jamais plus dangereux que quand il se cache sous le masque de la vertu.

Il se sentit si parfaitement remis, que, lorsque le père Pablos vint le voir dans la soirée, il lui demanda la permission de quitter sa chambre le lendemain ; ce qui lui fut accordé. Le reste du jour, Mathilde ne parut pas devant lui, si ce n’est avec tous les autres moines, au moment où ils vinrent en corps s’informer de la santé de leur prieur. Elle semblait craindre de lui parler en particulier, et ne restait dans la chambre que quelques minutes. Le père dormit fort bien, mais il retrouva tous ses songes de la nuit précédente, et des sensations de volupté encore plus vives et plus exquises ; les mêmes visions, qui avaient enflammé son sang, se reformèrent devant lui ; ses yeux revirent Mathilde dans tout l’éclat de ses charmes, Mathilde tendre et passionnée, le pressant contre son sein et le couvrant des plus ardentes caresses. Ces vaines images disparurent encore, et le laissèrent, au réveil, plein de honte et d’effroi.

Le jour commençait à paraître. Fatigué, épuisé par ces rêves incendiaires, il ne se sentit pas en état de quitter son lit, et fit dire qu’il n’irait pas à matines : c’était la première fois de sa vie qu’il s’en était dispensé. Il se leva tard, et n’eut, pendant une grande partie du jour, aucune occasion de parler à Mathilde sans témoins ; sa cellule fut continuellement remplie de moines qui tour à tour venaient lui exprimer leurs inquiétudes sur sa santé, jusqu’au moment où la cloche les appela tous au réfectoire.

Après le dîner, les moines se séparèrent, et se répandirent dans les différentes allées du jardin, où l’ombre des arbres et le silence des bosquets leur offraient des asiles commodes pour faire la sieste. Le prieur s’achemina du côté de l’ermitage, et d’un coup d’œil invita Mathilde à l’accompagner. Mathilde obéit, et le suivit en silence. Ils entrèrent dans la grotte, et s’y assirent : tous deux semblaient dans un égal embarras ; aucun des deux ne paraissait vouloir entamer la conversation. À la fin, le prieur rompit le silence ; il ne parla que de sujets indifférents, et Mathilde répondit sur le même ton ; on eût dit qu’elle voulait lui faire oublier qu’il eût devant lui quelque autre personne que Rosario. Aucun des deux n’osa et ne désira même en revenir au sujet qui leur tenait le plus à cœur.

Mathilde tâchait de paraître gaie, mais ses efforts étaient visibles. Le poids du chagrin l’accablait ; sa voix était faible et languissante ; elle semblait pressée de finir un entretien qui l’embarrassait, et se plaignant de n’être pas bien, elle demanda au prieur la permission de se retirer. Il l’accompagna jusqu’à la porte de sa cellule, et là il s’arrêta en lui déclarant qu’il consentait à l’avoir pour compagne de sa solitude tant qu’elle le trouverait agréable.

Mathilde ne donna aucun signe de joie en recevant cette permission, quoique la veille elle eût paru si empressée de l’obtenir.

— Hélas ! mon Père, dit-elle en remuant la tête d’un air triste, ce consentement arrive trop tard, mon sort est fixé ; il faut que nous nous séparions pour jamais ; cependant croyez que je sens vivement cette généreuse condescendance, cette pitié de votre part, pour une infortunée qui n’en est que trop peu digne.

Elle mit son mouchoir devant ses yeux, et comme son capuchon était à moitié entrouvert, Ambrosio remarqua qu’elle était pâle et abattue.

— Bon Dieu ! s’écria-t-il, vous n’êtes pas bien, en effet, Mathilde, et je vais sur-le-champ vous envoyer le père Pablos.

— Non, n’en faites rien ; je suis malade, il est vrai, mais il ne peut rien à mon mal. Adieu, mon Père ; demain souvenez-vous de moi dans vos prières tandis que je me souviendrai de vous dans le ciel.

Elle entra aussitôt dans sa cellule, et en ferma la porte.

Le prieur se hâta de lui envoyer Pablos, dont il attendit le rapport avec impatience ; mais Pablos revint bientôt, et lui dit que sa peine avait été perdue ; que Rosario n’avait point voulu le laisser entrer, et qu’il avait positivement refusé ses secours. Ambrosio fut vivement affecté de ce récit ; cependant il pensa que, pour cette nuit, il valait mieux ne pas presser Mathilde davantage, ajoutant que si Rosario n’était pas mieux le lendemain matin, il insisterait pour que le père Pablos fût appelé.

Pour lui, se sentant peu disposé à dormir, il ouvrit sa fenêtre, et se mit à considérer la réflexion de la lune sur le petit ruisseau qui baignait les murs du monastère. La fraîcheur et le silence de la nuit inspirèrent à Ambrosio des idées mélancoliques. Il songea aux charmes et à la tendresse de Mathilde, aux plaisirs qu’il aurait pu partager avec elle, s’il n’était retenu par les liens monastiques ; il se dit que l’amour de Mathilde pour lui n’étant pas soutenu par l’espérance, ne pouvait pas durer longtemps ; que sans doute elle réussirait à éteindre sa passion, et qu’elle irait chercher le bonheur dans les bras de quelque autre plus fortuné ; il frémit en pensant au vide que l’absence de Mathilde laisserait dans son cœur. La vie du couvent lui parut monotone et fastidieuse ; il soupira, et jeta un œil d’envie sur le monde, dont il était pour jamais séparé. Telles étaient ses réflexions lorsqu’on frappa rudement à sa porte. Déjà la cloche de l’église s’était fait entendre. Empressé de savoir ce qui pouvait interrompre l’ordre et le silence du monastère, le prieur ouvrit la porte, et un frère entra, avec le trouble et l’effroi dans les yeux.

— Hâtez-vous, mon Révérend Père, s’écria-t-il, hâtez-vous pour le jeune Rosario ; il demande instamment à vous voir, il n’a que peu de moments à vivre.

— Dieu de miséricorde ! où est le père Pablos ? Pourquoi n’est-il pas avec lui ? Oh ! je crains, je crains…

— Le père Pablos l’a vu, mais son art n’y peut rien. Il soupçonne, dit-il, que le jeune homme est empoisonné.

— Empoisonné ! Ah ! l’infortuné ! voilà ce que je craignais aussi. Mais ne perdons pas un moment ; peut-être est-il encore temps de le sauver.

Il dit, et courut à la cellule de Mathilde. Il y trouva beaucoup de moines, et parmi eux le père Pablos, tenant à la main un breuvage qu’il voulait persuader Rosario de prendre. Les autres s’occupaient à admirer sa figure céleste, qu’ils voyaient pour la première fois. Jamais, en effet, Mathilde n’avait paru plus aimable ; ses joues, naguères pâles, étaient couvertes d’un rouge éclatant ; ses yeux brillaient d’une douce sérénité, et tout en elle exprimait la confiance et la résignation.

— Oh ! ne me tourmentez pas davantage, disait-elle à Pablos, au moment où le prieur effrayé se précipita dans sa cellule ; mon mal est bien au-dessus de toute votre science, et je ne veux pas en guérir.

Puis, apercevant Ambrosio :

— Ah ! c’est lui, dit-elle, que je le voie encore une fois avant de le quitter pour toujours. Laissez-moi, mes frères, j’ai à parler à ce saint homme en particulier.

Les moines se retirèrent aussitôt, et Mathilde resta seule avec le prieur.

— Femme imprudente, qu’avez-vous fait ? s’écria celui-ci, quand il ne vit plus personne dans sa cellule. Dites-moi, ce que je soupçonne est-il fondé ? Suis-je au moment de vous perdre ? Votre main même aurait-elle été l’instrument de votre destruction ?

Elle sourit, et prit la main d’Ambrosio.

— En quoi ai-je été imprudente, mon Père ? J’ai sacrifié une paille pour sauver un diamant. Ma mort conserve une vie précieuse au monde, et qui m’est bien plus chère que la mienne. Oui, mon Père, je suis empoisonnée, je le sais ; mais d’un poison qui a circulé dans vos veines.

— Mathilde !

— Cet aveu, j’avais résolu de ne le faire que sur mon lit de mort. Ce moment est arrivé. Vous ne pouvez avoir déjà oublié le jour où votre vie fut mise en péril par la morsure d’une tarentule. Le médecin désespérait de vous, déclarant qu’il ignorait les moyens d’exprimer le poison de votre blessure : j’en savais un, moi, et je n’ai pas hésité à en faire usage. On m’avait laissée seule auprès de vous ; vous dormiez : je détachai l’appareil qui enveloppait votre main, je baisai la blessure, et avec mes lèvres j’en suçai le venin. L’effet en a été plus prompt que je ne m’y attendais. Je sens que la mort est dans mon sein ; encore une heure, et j’aurai passé dans un monde plus heureux.

— Dieu tout-puissant ! s’écria le prieur ; et il tomba sur le lit sans force et sans mouvement.

Quelques minutes après, il se relève brusquement, et regarde Mathilde d’un œil égaré, avec l’air du désespoir.

— Et vous vous êtes sacrifiée pour moi ! Vous mourez, et c’est pour conserver Ambrosio ! et n’y a-t-il plus d’espérance ? Oh ! répondez-moi, dites qu’il vous reste encore quelque moyen de vous sauver.

— Rassurez-vous, mon unique ami ! Oui, j’ai encore en mon pouvoir le moyen de vivre ; mais ce moyen, je n’ose l’employer ; il est dangereux, il est effrayant ! ce serait acheter la vie plus cher qu’elle ne vaut. À moins qu’il ne me fût permis de vivre pour vous.

— Eh bien ! vivez pour moi, Mathilde, pour moi et pour la reconnaissance. (Il saisit sa main, et la pressa sur ses lèvres avec transport.) Rappelez-vous notre dernier entretien ; à présent je consens à tout. Rappelez-vous de quelles vives couleurs vous avez peint l’union des âmes ; réalisons cette douce image ; oublions toute différence de sexe ; méprisons les préjugés du monde ; ne voyons tous deux, dans chacun de nous, qu’un frère, qu’un ami. Vivez donc, Mathilde, et vivez pour moi.

— Ambrosio, les choses ne peuvent être ainsi : quand je le croyais, je vous trompais, je me trompais moi-même. Il faut que je meure, ou du poison que j’ai pris, ou de l’affreux tourment de combattre toujours mon désir. Depuis le consentement que vous m’avez accordé, le bandeau s’est détaché de mes yeux. Je vous aime, non plus avec la dévotion que l’on doit à un saint, non plus pour les seules vertus de votre âme, mais pour les charmes de votre personne. Je ne suis plus qu’une faible femme, livrée à la plus impétueuse des passions. Vous me promettez votre amitié ! Ô ciel ! que ce mot est froid pour mon cœur, pour ce cœur qui brûle d’amour, d’un amour qu’aucune expression ne saurait peindre, et que l’amour seul peut payer ! Tremblez donc, Ambrosio ; tremblez d’être exaucé dans vos prières. Si je vis, c’en est fait de vos devoirs, de votre réputation, de vos trente années de vertu et de sacrifices ; tout ce qui vous est cher et précieux sera perdu pour jamais. Je ne me sentirai plus la force de résister à mon cœur ; je saisirai toutes les occasions d’enflammer le vôtre ; je finirai par consommer notre déshonneur à tous deux. Non, non, Ambrosio, je ne dois pas vivre ; je sens à chaque battement de mon cœur qu’il n’y a plus pour moi qu’une alternative… le bonheur ou la mort !

— Qu’entends-je ! dit Ambrosio, est-ce bien vous qui me parlez ?

Il fit un mouvement comme pour s’éloigner d’elle. Elle poussa un cri perçant, et se levant à moitié hors de son lit, elle jeta ses bras autour du moine, et le retint.

— Oh ! ne me quittez pas ! écoutez-moi avec compassion ; dans peu d’heures je n’aurai plus à rougir de ce malheureux amour.

— Dangereuse femme ! que puis-je vous dire ? Je ne peux… je ne dois pas. Mais vivez, Mathilde, ah ! vivez.

— Songez-vous bien à ce que vous demandez ? Que je vive, moi, pour vous plonger dans l’infamie, pour devenir auprès de vous un instrument de perdition, pour opérer votre ruine et la mienne ? Touchez ce cœur, mon Père.

Elle prit la main d’Ambrosio. Confus, embarrassé, entraîné par un charme puissant, il ne fit aucune résistance, et il sentit le cœur de Mathilde battre vivement sous sa main.

— Touchez ce cœur, mon Père ; il est encore le siège de l’honneur et de l’innocence ; demain, s’il est animé, il deviendra la proie du crime. Laissez-moi donc mourir aujourd’hui, laissez-moi mourir, quand je mérite encore les larmes de l’homme vertueux. Oh ! que ne puis-je expirer ainsi ! (En disant ces mots, elle appuyait sa tête sur l’épaule d’Ambrosio, et ses beaux cheveux couvraient la poitrine du père.) Soutenue dans vos bras, je croirais m’endormir ; votre main fermerait mes yeux, et vos lèvres recevraient mon dernier soupir. Et ne penserez-vous pas à moi quelquefois ? N’irez-vous pas quelquefois verser une larme sur ma tombe ? Oh ! oui, oui ! ce baiser en est le gage et l’assurance.

Il faisait nuit ; le silence régnait autour d’eux. La faible clarté d’une lampe solitaire donnait sur le visage de Mathilde, et répandait dans la chambre une lumière sombre et mystérieuse. Point d’œil curieux à craindre, point d’oreille indiscrète ; rien ne se faisait entendre que la douce voix de Mathilde. Ambrosio était dans toute la vigueur de l’âge ; il voyait devant lui une femme jeune et belle qui lui avait sauvé la vie, qui l’adorait, que son amour pour lui venait de conduire aux portes du tombeau. Il s’assit sur le lit, la main toujours posée sur le cœur de Mathilde, et soutenant la tête de son amante, voluptueusement appuyée sur son sein. Qui donc s’étonnerait qu’il eût cédé à la tentation ? Enivré de désirs, il pressa de ses lèvres les lèvres charmantes qui le cherchaient ; ses baisers devinrent bientôt aussi brûlants que ceux de Mathilde ; il la serra dans ses bras avec transport ; il oublia ses vœux, la religion et l’honneur ; il ne se souvint que du plaisir et du moment.

— Ambrosio ! oh, mon cher Ambrosio ! dit Mathilde en soupirant.

— À toi, pour jamais à toi ! balbutia le Père en expirant sur le sein de Mathilde.

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