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Chapitre 12 L’horrible pacte

Le lendemain de la mort d’Antonia, tout Madrid fut surpris et consterné. Un archer, témoin de l’aventure des tombeaux, avait indiscrètement publié les détails de l’assassinat. Il en avait nommé l’auteur : les bonnes âmes étaient confondues. La plupart des dévotes n’en voulurent rien croire, et vinrent elles-mêmes pour s’en instruire. Les religieux, voulant écarter l’opprobre de leur maison, disaient aux curieux qu’une indisposition était la seule cause qui empêchât Ambrosio de les recevoir comme à l’ordinaire. Cette excuse, trop souvent répétée, manqua son effet. L’histoire de l’archer prit de la consistance ; les partisans du prieur l’abandonnèrent. Personne ne douta plus de son crime ; et ceux qui l’avaient adulé avec le plus d’enthousiasme, devinrent les plus ardents à déclamer contre lui.

Tandis qu’on agitait avec chaleur dans Madrid la question de son innocence, Ambrosio était en proie aux tourments du remords, et son âme était agitée par les terreurs du supplice ; lorsqu’il contemplait l’élévation d’où il était déchu, lorsqu’il se rappelait combien il avait été honoré et respecté lorsqu’il était en paix avec le monde et avec lui-même, à peine pouvait-il croire qu’il fût le même homme qui tremblait aujourd’hui d’envisager ses crimes et sa destinée. À peine y avait-il quelques semaines que, pur et vertueux, il était recherché par les gens les plus sages et les plus distingués de Madrid, et regardé par le peuple avec une vénération qui approchait de l’idolâtrie. À présent, souillé des crimes les plus honteux, les plus horribles, il se voyait exécré par l’univers, prisonnier de l’Inquisition, et probablement destiné à subir le plus affreux des supplices. Il n’avait aucun espoir d’en imposer à ses juges : les preuves étaient contre lui trop évidentes. L’heure, le lieu où il avait été trouvé, le sang répandu sur lui, le poignard à ses côtés, sa fuite et son effroi, tout le désignait comme l’assassin d’Antonia. Il attendait, en tremblant, le jour de son jugement. Nulle ressource ne se présentait pour le consoler dans son malheur. La religion ne pouvait lui inspirer aucun courage. S’il jetait les yeux sur ses préceptes, s’il parcourait les livres saints qu’on lui avait laissés, il y trouvait partout sa condamnation. S’il essayait de prier, il se rappelait qu’il était indigne de la miséricorde divine. Ses crimes lui semblaient trop monstrueux pour ne pas surpasser la bonté infinie du Tout-Puissant. Pour tout autre pécheur, il pouvait, selon lui, y avoir quelque espoir ; mais il n’y en avait plus pour lui. Voyant le passé avec horreur, tourmenté par le présent et frémissant pour l’avenir, il passa ainsi le petit nombre de jours qui précédèrent celui de son interrogatoire.

Ce jour arriva. À neuf heures du matin on ouvrit la porte de sa prison, et son geôlier y étant entré lui ordonna de le suivre. Il obéit en tremblant. On le conduisit dans une grande salle tendue de drap noir. Devant une table étaient assis trois hommes, aussi vêtus de noir, d’un maintien grave et sévère. L’un d’eux était le Grand Inquisiteur, que l’importance de cette cause avait déterminé à l’examiner lui-même. Devant une table moins élevée, à une petite distance, était le secrétaire avec tout ce qui lui était nécessaire pour écrire. Ambrosio reçut l’ordre d’avancer et de se placer au bout inférieur de la table. Jetant les yeux autour de lui, il aperçut par terre plusieurs morceaux de fer d’une forme qui lui était inconnue. La crainte lui suggéra sur-le-champ que ce devaient être des instruments de torture. Il pâlit et chancela.

Un profond silence régnait dans la salle, et n’était interrompu que lorsque les Inquisiteurs se parlaient tout bas les uns aux autres. Près d’une heure se passa ainsi, pendant laquelle les craintes d’Ambrosio croissaient à chaque minute. Enfin une petite porte, opposée à celle par où il était entré, s’ouvrit en tournant pesamment sur ses gonds ; un officier parut, suivi de la belle Mathilde. Ses cheveux tombaient en désordre sur son visage ; ses joues étaient pâles, ses yeux éteints et enfoncés. Elle jeta sur Ambrosio un coup d’œil triste et tendre. Il lui répondit par des regards où se peignaient la haine et le reproche. On la fit placer devant lui. Une horloge sonna trois heures ; c’était l’instant marqué pour l’ouverture de l’audience : les Inquisiteurs commencèrent leurs fonctions.

Dans ces procès, on n’énonce jamais ni l’accusation ni le nom de l’accusateur : on demande seulement aux prisonniers s’ils veulent avouer. S’ils répondent que, n’ayant point de crime, ils n’ont point de confession à faire, on les met sur-le-champ à la torture. On recommence ainsi par intervalles, jusqu’à ce que les prévenus s’avouent coupables, ou que les examinateurs soient fatigués du spectacle de leurs tourments ; mais l’Inquisition ne prononce jamais définitivement sur le sort des accusés sans un aveu formel de leur part. En général, on laisse passer beaucoup de temps avant de les interroger. Mais le jugement d’Ambrosio avait été accéléré à cause d’un autodafé solennel qui devait avoir lieu dans quelques jours, et dans lequel les Inquisiteurs, pour faire preuve de vigilance, voulaient faire jouer un rôle à ce criminel distingué.

Le prieur n’était pas seulement prévenu de viol et d’assassinat ; on l’accusait en outre, ainsi que Mathilde, de sorcellerie. Elle avait été arrêtée comme complice de l’assassinat d’Antonia. On avait trouvé dans sa cellule des instruments et des livres suspects qui témoignaient contre elle. On produisit à la charge du moine le miroir constellé que Mathilde avait par hasard laissé chez lui. Don Ramirez, en visitant sa cellule, avait été frappé des figures bizarres qui étaient gravées dessus ; en conséquence, il l’avait emporté avec lui. On le montra au Grand Inquisiteur, qui, après l’avoir considéré avec attention, prit une petite croix d’or attachée à sa ceinture, et la mit sur le miroir. On entendit à l’instant un bruit pareil à un coup de tonnerre, et l’acier se brisa en mille morceaux. Cette circonstance confirma le soupçon que le moine s’était occupé de magie. On supposa même que sa grande faveur populaire était due à quelque sortilège.

Résolus à lui faire avouer non seulement les crimes dont il était coupable, mais même ceux qu’il n’avait pas commis, les Inquisiteurs commencèrent leur procédure. Quoique aussi épouvanté de la torture que de la mort, qui devait le livrer aux tourments éternels, le prieur soutint son innocence d’une voix ferme et hardie. Mathilde suivit son exemple, mais elle tremblait, et sa voix était mal assurée. Ayant en vain exhorté Ambrosio à avouer, les Inquisiteurs lui firent appliquer la torture. On exécuta l’ordre à l’instant. Le misérable souffrit les tourments les plus cruels que la barbarie de l’homme ait jamais inventés. Cependant la mort est si terrible pour un coupable, qu’il eut assez de force pour persister dans son désaveu. On redoubla ses souffrances, et on ne les atténua que lorsque, évanoui à force de douleur, l’insensibilité l’eut soustrait à la rage de ses bourreaux.

On ordonna ensuite de donner la torture à Mathilde ; mais, épouvantée par ce qu’elle avait vu infliger au moine, le courage lui manqua. Elle se jeta à genoux, avoua ses intelligences avec les esprits infernaux, et convint qu’elle avait été témoin de l’assassinat d’Antonia. Quant au crime de sorcellerie, elle déclara qu’elle seule en était coupable, et qu’Ambrosio était, à cet égard, parfaitement innocent. On ne crut point à cette dernière assertion. Le prieur avait recouvré ses sens assez tôt pour entendre l’aveu de sa complice. Il était trop affaibli par ce qu’il avait déjà souffert, pour qu’on lui fit subir de nouveaux tourments. On le renvoya à sa prison, en lui disant qu’aussitôt qu’il aurait repris assez de force, on lui ferait subir un nouvel examen. Les Inquisiteurs espéraient qu’alors il serait moins obstiné. On annonça à Mathilde qu’elle expierait son crime par le feu au prochain autodafé. Ses prières ni ses larmes ne purent rien changer à son sort. On l’entraîna de force hors de la salle.

Ambrosio, retourné dans son cachot, éprouvait dans son corps moins de douleurs que d’angoisses dans son âme. Ses membres disloqués, ses ongles arrachés des mains et des pieds, et ses doigts brisés par la pression des étaux, tout cela n’était rien en comparaison de l’agitation de son esprit et de la violence de ses craintes. Il voyait, qu’innocent ou coupable, ses juges étaient résolus à le condamner. Le souvenir de ce que lui avait coûté sa dénégation le faisait frémir à l’idée d’une nouvelle torture, et le déterminait presque à avouer ses crimes. Les suites de cet aveu se présentaient alors devant lui, et le rejetaient alors dans son irrésolution. Sa mort, en ce cas, était inévitable, et une mort du genre le plus terrible. Il avait entendu l’arrêt de Mathilde ; il ne doutait pas qu’on ne lui en réservât un semblable. Il redoutait la proximité de l’autodafé, l’idée de périr dans les flammes, et de n’échapper à des tourments passagers que pour aller en subir d’éternels. Il mesurait avec effroi l’espace qui le séparait du tombeau, et ne pouvait se dissimuler combien il avait de raisons pour craindre la vengeance du ciel. Perdu dans ce labyrinthe de terreurs de tout genre, il aurait bien voulu se réfugier dans le gouffre de l’athéisme ; il aurait bien voulu douter de l’immortalité de l’âme, se persuader que ses yeux, une fois fermés, ne se rouvriraient plus, et qu’un même jour anéantirait son âme avec son corps. Cette triste ressource même lui était interdite : il avait l’esprit trop juste, trop éclairé, pour ne pas sentir la fausseté de cette doctrine des scélérats. Il concevait et sentait malgré lui l’existence d’un Dieu. Ces vérités, qui jadis faisaient sa consolation et son espoir, se représentaient à lui plus claires et plus frappantes, et leur souvenir alors était un supplice ; elles renversaient toute supposition d’impunité. Dissipées par l’irrésistible clarté de l’évidence, les vaines illusions de la philosophie s’évanouissaient comme un songe.

En proie à des souffrances plus grandes qu’une créature humaine ne semble pouvoir en supporter, il attendait le jour où il devait subir son second examen ; il s’occupait à faire d’inutiles projets pour échapper aux châtiments présents et à venir. Quant aux premiers, il n’y avait nulle possibilité, et le désespoir lui faisait négliger les seuls moyens d’éviter les seconds. En même temps que la raison le forçait à reconnaître l’existence d’un Dieu, sa conscience coupable le faisait douter de son infinie miséricorde. Il ne pouvait croire qu’un pécheur comme lui pût trouver grâce. Ce n’était pas par erreur qu’il avait failli : l’ignorance ne pouvait lui servir de prétexte. Avant de commettre ses crimes, il les avait pesés à loisir, il en avait connu toute l’énormité, et cette conviction ne l’en avait pas détourné.

— Un pardon ! s’écriait-il dans un accès de rage. Il n’y a point de pardon pour moi !

Dans cette horrible certitude, au lieu de s’humilier dans le repentir, au lieu de déplorer ses fautes, et d’employer le peu d’heures qui lui restaient à conjurer la colère de Dieu, il s’abandonnait aux transports du désespoir ; il s’affligeait de la punition, et non du crime ; il exhalait sa douleur en vains soupirs, en inutiles lamentations, en malédictions et en blasphèmes. Lorsqu’au peu de jour qui, à travers les barreaux de sa fenêtre, éclairait sa chambre, succédait la clarté douteuse d’une mauvaise lampe, ses terreurs redoublaient, ses idées devenaient plus sombres et plus fâcheuses : il redoutait l’approche du sommeil ; ses yeux, fatigués de veiller et de pleurer, n’étaient pas plutôt fermés, que son imagination réalisait les fantômes dont il s’était occupé pendant le jour. Il se trouvait au milieu des sulfureux abîmes, dans les fournaises ardentes qu’attisaient des spectres horribles, qui prenaient, l’un après l’autre, plaisir à l’y précipiter. Parmi ces fantômes, il voyait errer l’ombre d’Elvire et celle de sa fille ; elles lui reprochaient leur mort, racontaient ses crimes aux démons épouvantés, et les invitaient à trouver, pour le punir, quelques supplices nouveaux. Ces sinistres objets le poursuivaient pendant tout le temps de son sommeil, et ne le quittaient que lorsque l’excès de sa douleur mettait fin à son repos. Il se levait brusquement de la terre sur laquelle il était couché, le visage décomposé, les yeux égarés, et le front couvert d’une sueur froide. Une triste réalité remplissait alors ces illusions affreuses. Il se promenait à grands pas dans son cachot, contemplant avec horreur l’obscurité qui régnait autour de lui, et souvent il criait :

— Oh ! que les nuits d’un criminel sont affreuses !

Le jour de son second examen était proche. On l’avait forcé d’avaler des cordiaux, destinés à lui rendre des forces, et à le mettre en état de soutenir la question plus longtemps. Le soir qui précéda ce terrible jour, ses craintes du lendemain ne lui avaient point permis de dormir : sa frayeur avait presque éteint ses facultés morales. Enseveli dans une morne stupeur, il était assis près d’une table sur laquelle sa lampe était posée, le désespoir lui ôtait jusqu’à la pensée, et il passa ainsi quelques heures sans pouvoir ni parler, ni se mouvoir, ni réfléchir.

— Lève les yeux, Ambrosio, lui dit une voix dont le son lui était familier.

Le moine surpris jette un triste regard : il aperçoit Mathilde. Elle avait quitté son habit religieux pour prendre un habit de femme aussi riche qu’élégant. Son vêtement était éclatant de pierreries, et ses cheveux étaient retenus par une guirlande de roses. Dans la main droite elle portait un petit livre. Une vive expression de plaisir brillait sur tous ses traits ; mais il s’y mêlait une sorte de dignité farouche qui en imposait au moine, et tempérait la joie qu’il éprouvait à la revoir.

— Vous ici, Mathilde ! lui dit-il enfin ; comment y êtes-vous entrée ? Où sont vos fers ? Que veut dire cette magnificence, et que signifie cette joie qui éclate dans vos yeux ? Nos juges s’apaisent-ils ? Y a-t-il quelque espoir d’échapper ? Répondez-moi, par pitié, et dites-moi ce que je dois craindre ou espérer.

— Ambrosio, répondit-elle avec une gravité dédaigneuse, j’ai éludé les fureurs de l’Inquisition : je suis libre. Quelques instants vont mettre des espaces immenses entre moi et ces cachots. Mais j’ai payé cher ma liberté ; je l’ai achetée à un prix terrible. Osez-vous en donner un semblable ? Ambrosio, osez-vous franchir sans crainte les bornes qui séparent l’homme des êtres incorporels ? Vous vous taisez, vous me regardez avec des yeux inquiets et soupçonneux ; je lis dans votre pensée. Vous ne vous trompez pas. Il est vrai, Ambrosio, j’ai tout sacrifié pour la vie et la liberté. Je n’ai plus de prétention au ciel ; j’ai renoncé au service de Dieu ; je me suis enrôlée sous la bannière de ses ennemis. La chose est sans remède ; et s’il m’était possible de revenir sur mes pas, je ne voudrais pas le faire. Ah ! mon ami, expirer dans ces affreux supplices, mourir au milieu des malédictions et des injures, endurer les outrages d’une populace furieuse, subir toutes les humiliations de la honte et de l’infamie ! qui peut penser, sans frémir, à une pareille destinée ? Certes, je me félicite de mon marché ; j’ai acquis, au prix d’un avenir douteux et éloigné, un bonheur présent et certain. J’ai conservé une vie que j’allais perdre dans les tourments, et je me suis procuré le moyen de rendre à mon gré cette vie délicieuse. Les esprits infernaux m’obéissent comme à leur chef. Par leurs soins, je vais passer le reste de mes jours dans l’ivresse de la volupté ; je vais jouir sans contrainte de tous les plaisirs des sens : je satisferai tous mes goûts ; et s’ils viennent à s’émousser par la satiété, je commanderai à mes esclaves d’inventer de nouvelles jouissances, et de me donner de nouveaux besoins. Je suis impatiente d’exercer mon empire ; je brûle de me voir en liberté. Rien n’aurait pu me retenir un instant dans ces tristes demeures que l’espoir de vous engager à suivre mon exemple. Ambrosio, je vous aime toujours ; nos fautes, nos périls communs, vous ont rendu plus cher à mon cœur, et je voudrais vous arracher à l’inévitable danger qui vous menace. Appelez donc à votre aide tout ce que vous avez de résolution ; renoncez, pour des avantages prochains et indubitables, à l’espoir d’un salut incertain et difficile, impossible peut-être. Dépouillez-vous des préjugés vulgaires ; abandonnez un Dieu qui vous a abandonné, et élevez-vous à la dignité des êtres supérieurs.

Elle se tut pour attendre la réponse du moine. Il hésita.

— Mathilde, dit-il après un long silence, d’une voix basse et mal assurée, quel prix avez-vous payé pour obtenir votre liberté ?

Elle lui répondit d’un ton ferme et délibéré :

— Mon âme, Ambrosio.

— Malheureuse femme, qu’avez-vous fait ? Vous avez quelques années à vivre ; et après, quels seront vos tourments ?

— Homme faible, vous avez une nuit à passer ; et après, quels seront les vôtres ? Vous souvenez-vous de ce que vous avez déjà souffert ? Demain vos douleurs seront mille fois plus vives. Songez-vous aux horreurs du feu ? Dans deux jours on va vous attacher au fatal poteau ; que deviendrez-vous alors ? Osez-vous donc bien compter sur le pardon de Dieu ? Vous faites-vous encore illusion sur votre salut ? Pensez à vos crimes ! pensez à votre libertinage, à votre cruauté, à votre hypocrisie ! pensez au sang innocent qui crie vengeance contre vous devant le trône du Seigneur ! Et puis croyez à sa miséricorde ! Flattez-vous encore d’aller au ciel, et d’y nager dans les plaisirs, à l’ombre des bosquets éternels ! Insensé ! ouvrez les yeux, Ambrosio, et soyez sage. L’enfer vous attend, vous êtes condamné ; déjà les abîmes enflammés sont ouverts pour vous recevoir au sortir du tombeau. Voulez-vous donc vous presser d’arriver à cet enfer inévitable ? Voulez-vous hâter votre malheur, au lieu de reculer ? Voulez-vous courir au-devant de ces flammes, quand vous pouvez encore, pendant quelque temps, les éviter ? C’est de la folie. Non, non ! Ambrosio, fuyons plutôt la vengeance divine, au lieu de l’accélérer ; croyez-moi, achetez, par l’effort d’un moment, le bonheur de plusieurs années. Jouissez du présent, et oubliez qu’un avenir nous poursuit.

— Mathilde, vos conseils sont dangereux ; je ne peux, je n’ose les suivre. Je ne veux point renoncer à mes droits au salut ; mes crimes sont grands, mais Dieu est miséricordieux, et je ne désespère point de mon pardon.

— Voilà donc votre résolution ! je n’ai plus rien à dire ; je revole vers la joie et la liberté, et je vous abandonne à la mort et aux supplices éternels.

— Encore un moment, Mathilde. Vous commandez aux esprits infernaux ; vous pouvez ouvrir les portes de ce cachot, vous pouvez briser mes chaînes : sauvez-moi, je vous en conjure, emmenez-moi de ces terribles lieux.

— Vous me demandez la seule chose qui me soit impossible. Il ne m’est pas permis de secourir un ecclésiastique ni un serviteur de Dieu. Renoncez à ces titres et disposez de moi.

— Je ne veux pas vouer mon âme à la damnation éternelle.

— Persistez dans votre obstination ; quand vous serez sur le bûcher, vous reconnaîtrez votre erreur, et, vous repentant trop tard, vous voudrez échapper lorsqu’il ne sera plus temps. Je vous quitte. Cependant, au cas où la raison vous reviendrait avant l’heure fatale, apprenez le moyen de réparer votre faute. Je vous laisse ce livre ; lisez les quatre premières lignes de la septième page ; l’esprit que vous avez déjà vu une fois vous apparaîtra à l’instant. Si vous êtes sage, nous nous reverrons ; sinon, adieu pour toujours.

Elle laissa le livre tomber par terre ; un nuage de flamme rougeâtre se répandit autour d’elle ; elle fit de la main un signe à Ambrosio, et disparut. L’éclat momentané que les flammes avaient jeté dans le cachot se dissipant tout à coup, sembla en redoubler l’obscurité. La lampe solitaire donnait à peine assez de clarté pour permettre au moine je gagner une chaise. Il se jeta sur son siège, se croisa les bras, et appuyant sa tête sur la table, s’abîma dans des réflexions sans ordre.

Il était encore dans cette attitude, lorsque quelqu’un, ouvrant sa porte, le fit sortir de son engourdissement. On le somma de paraître devant le Grand Inquisiteur. Il se leva, et suivit à pas lents son geôlier. Il fut conduit dans la même salle que la première fois, placé devant les mêmes examinateurs, et on lui demanda encore s’il voulait avouer. Il répéta que, n’ayant commis aucun crime, il n’en avait point à avouer ; mais lorsqu’on eut donné l’ordre de le remettre à la question, lorsqu’il vit les instruments préparés et les bourreaux prêts, et qu’il se rappela tout le mal qu’on lui avait déjà fait, tout son courage l’abandonna. Oubliant les suites auxquelles il s’exposait, et ne songeant qu’à échapper aux douleurs qui le menaçaient, il fit un ample aveu de tout ce qui s’était passé. Il avoua, non seulement le crime dont il était accusé, mais même ceux dont jamais on ne l’avait soupçonné. Interrogé sur l’évasion de Mathilde, dont on avait été fort surpris, il avoua qu’elle s’était vendue à Satan, et qu’elle était redevable de sa fuite à l’esprit malin.

Il assura encore ses juges que, quant à lui, il n’était jamais entré dans aucun pacte avec les esprits infernaux. Mais de nouvelles menaces de la torture lui firent déclarer qu’il était sorcier, hérétique, et tout ce que voulurent les Inquisiteurs. En conséquence de ces aveux, on prononça sur-le-champ sa sentence. On lui dit de se préparer à périr dans l’autodafé qui devait avoir lieu, le même soir, à minuit. On avait choisi cette heure, dans l’idée que l’horreur des flammes étant augmentée par l’obscurité de la nuit, l’exécution en ferait plus d’effet sur l’esprit du peuple.

Ambrosio, plus mort que vif, fut laissé seul dans son cachot. Le moment où on lui prononça ce terrible arrêt, avait failli être celui de sa mort. Il ne pouvait, sans frissonner, songer à ce qu’il deviendrait le lendemain. Minuit approchait, et ses terreurs augmentaient. Quelquefois il gardait un morne silence ; dans d’autres moments, il devenait furieux, se tordait les mains, et maudissait le jour où il était né. Dans un de ces moments, ses yeux tombèrent sur le don mystérieux de Mathilde. À l’instant ses transports se calmèrent ; il regarda fixement le livre, le ramassa, puis tout à coup le jeta loin de lui en frémissant. Il se mit à marcher à grands pas dans le cachot, puis s’arrêta. Jetant de nouveau les yeux sur l’endroit où le livre était tombé, il s’arrêta encore, et le prit une seconde fois. Il resta quelque temps incertain et tremblant, désirant essayer le charme, et en redoutant les effets. Il ouvrit le livre ; mais son trouble était si grand, qu’il chercha d’abord inutilement la page indiquée par Mathilde. Étonné de sa faiblesse, il rappela son courage, tourna la septième page, et commença à lire haut ; mais ses yeux se détournaient souvent du livre, en errant autour de lui, pour y chercher l’esprit qu’il désirait et qu’il craignait de voir. Il persista pourtant dans son dessein. D’une voix chancelante et souvent interrompue, il vint à bout de lire les quatre premières lignes de la page.

Elles étaient écrites dans un langage qui lui était absolument inconnu. À peine avait-il prononcé les derniers mots, que l’effet du charme se fit sentir. On entendit un grand coup de tonnerre. La prison fut ébranlée jusque dans ses fondements : un éclair brilla dans la chambre ; l’instant d’après, au milieu d’un tourbillon de vapeurs sulfureuses, Lucifer parut devant lui, mais il ne se montra pas tel qu’Ambrosio l’avait déjà vu, lorsque, sur l’invitation de Mathilde, il avait pris, pour le tromper, la forme d’un ange de lumière. Il parut dans toute la laideur qui, depuis sa chute du ciel, a été son partage. Ses membres brûlés portaient encore les marques de la foudre du Tout-Puissant. Un brun basané s’étendait sur tous ses traits ; de longues griffes armaient ses mains et ses pieds ; ses yeux étincelaient d’un feu sombre qui aurait glacé d’effroi le cœur le plus ferme. À ses énormes épaules étaient attachées deux grandes ailes noires ; et sur sa tête, au lieu de cheveux, étaient des serpents vivants qui s’agitaient autour de son front avec des sifflements affreux. D’une main il tenait un rouleau de parchemin, et de l’autre une plume de fer. Les éclairs brillaient autour de lui ; le tonnerre, par des éclats répétés, semblait annoncer la dissolution de la nature.

Épouvanté d’une apparition si différente de celle qu’il attendait, Ambrosio, les yeux fixés sur l’esprit malin, ne pouvait prononcer une parole. Le tonnerre avait cessé de gronder ; un silence absolu régnait dans la prison.

— Pourquoi suis-je mandé ? dit le démon d’une voix rauque et sourde.

À ces mots tout trembla. Une violente secousse ébranla la terre : l’on entendit un coup de tonnerre encore plus violent que le premier. Ambrosio fut longtemps sans pouvoir répondre à la question de l’ange des ténèbres.

— Je suis condamné à mourir, dit-il enfin d’une voix faible, sentant son sang se glacer dans ses veines toutes les fois qu’il regardait le terrible étranger : – Sauvez-moi, emportez-moi d’ici.

— Serai-je payé de ma peine ? Osez-vous embrasser ma cause ? Serez-vous à moi corps et âme ? Êtes-vous prêt à renoncer à celui qui vous a créé et qui est mort pour vous ? Répondez seulement oui, et Lucifer est à vos ordres.

— Ne sauriez-vous vous contenter d’un moindre prix ? Rien ne peut-il vous satisfaire que ma perte éternelle ? Esprit, vous en demandez trop. Cependant, tirez-moi de ce cachot, servez-moi pendant une heure, et je serai à vous pendant mille ans. Cela vous suffit-il ?

— Non, il faut que votre âme soit à moi, pour toujours à moi.

— Insatiable démon ! je ne veux pas me condamner à des tourments éternels ; je ne veux pas renoncer à l’espoir d’obtenir un jour mon pardon.

— Vous ne voulez pas ? Sur quelle chimère reposent donc vos espérances ? Aveugle mortel, misérable insensé ! n’êtes-vous pas coupable, n’êtes-vous pas infâme aux yeux des anges et des hommes ? Des crimes de cette espèce peuvent-ils se pardonner ? Espérez-vous m’échapper ? Votre sort est déjà décidé. L’Éternel vous a abandonné. Vous êtes marqué dans le livre du Destin pour m’appartenir : il faut que vous m’apparteniez.

— Cela est faux, Satan ; la bonté de Dieu est infinie, et celui qui se repent obtient son pardon. Mes crimes sont grands, mais je ne désespère point. Peut-être un jour, lorsqu’ils auront été assez expiés..

— Expiés ! est-ce donc pour de pareils crimes qu’est fait le purgatoire ? Espérez-vous que vos péchés soient effacés par les patenôtres de quelques moines et de quelques dévotes ? Ambrosio, soyez sage. Vous êtes à moi, vous êtes destiné aux flammes éternelles ; mais vous pouvez éloigner l’instant d’y tomber. Signez ce parchemin, je vous emporterai hors d’ici, et vous pourrez passer le reste de vos ans dans l’aisance, le repos et la liberté. Jouissez de votre existence : livrez-vous aux plaisirs qui peuvent vous satisfaire ; mais souvenez-vous que votre âme m’appartient au sortir de votre corps, et que je ne me la laisserai pas enlever.

Le moine se taisait ; mais ses regards faisaient voir que les mots du tentateur n’étaient pas perdus. La proposition lui faisait horreur ; d’un autre côté, il se croyait destiné à l’enfer, et pensait qu’en refusant les offres du démon il ne faisait qu’accélérer les tourments inévitables. L’esprit malin vit qu’il était ébranlé. Il renouvela ses instances. Pour tâcher de fixer son indécision, il lui peignit des couleurs les plus terribles les angoisses de la mort qu’il allait souffrir. Il profita si bien du désespoir et des craintes d’Ambrosio, qu’il le décida à prendre le parchemin. De sa plume de fer, il piqua le moine à une veine de la main gauche, et en tira assez de sang pour écrire. La blessure ne fit aucun mal à Ambrosio. Le diable lui remit la plume. Le malheureux plaça le parchemin sur la table qui était devant lui, et se prépara à le signer ; puis, soudain il retira sa main, se leva brusquement, et jeta la plume sur la table.

— Que fais-je ? s’écria-t-il. Se tournant ensuite vers l’esprit avec l’air du désespoir : laisse-moi, va-t’en ! Je ne signerai pas ce parchemin.

— Insolent ! s’écria le démon mécontent, et lui lançant des regards propres à le pénétrer d’horreur, c’est ainsi que tu me joues ! Eh bien, soit ! va mourir dans les supplices ; expire dans un accès de rage. Tu apprendras alors à compter sur la bonté de l’Éternel ; mais prends garde de te moquer de moi davantage. Ne me rappelle pas que tu ne sois décidé à accepter mes offres ; si tu me fais revenir une seconde fois pour rien, ces griffes te déchireront en mille pièces. Parle : veux-tu signer le parchemin ?

— Non. Laisse-moi ; va-t-en.

Le tonnerre à l’instant recommença à gronder, et la terre à trembler avec violence. Le cachot retentit de cris horribles ; le démon s’enfuit en prononçant mille malédictions.

Dans le premier moment, le moine se réjouit d’avoir résisté aux artifices du séducteur et triomphé de l’ennemi du genre humain ; mais l’heure du supplice approchait, et les terreurs recommencèrent : leur courte interruption semblait leur avoir donné une vigueur nouvelle. Plus le moment était proche, plus il craignait de paraître devant le trône de l’Éternel. Il frissonnait en songeant qu’il allait tomber dans l’abîme de l’éternité ; qu’il allait avoir à soutenir les regards irrités du Dieu juste qu’il avait tant offensé. L’horloge sonna minuit : c’était l’instant où on devait le conduire au bûcher. En entendant le premier coup, le prieur sentit tout son sang s’arrêter ; la mort et la douleur semblaient résonner dans chacun des onze autres coups. Il crut voir arriver les archers, et sitôt que l’horloge eut fini de sonner, il saisit dans un mouvement de désespoir le magique volume ; il l’ouvrit, en tourna rapidement les feuillets jusqu’à la septième page ; et, comme s’il eût craint de se donner le temps de réfléchir, il parcourut à la hâte les quatre lignes fatales. Lucifer, aussi terrible qu’à sa première visite, parut à l’instant devant lui.

— Vous m’avez appelé, dit Satan ; êtes-vous devenu sage ? acceptez-vous mes conditions ? Vous les connaissez déjà. Renoncez à tous vos droits à la rédemption ; abandonnez-moi votre âme, et je vous emporte à l’instant de ce cachot. Il est encore temps, décidez-vous, ou il va être trop tard. Voulez-vous signer le parchemin ?

— Il le faut bien. J’y suis forcé. J’accepte vos conditions.

— Signez le parchemin, reprit le démon d’un ton joyeux.

Le contrat et la plume sanglante étaient sur la table. Ambrosio s’en approcha ; il se prépara à signer son nom. Un instant de réflexion le fit hésiter.

— Écoutez, dit le tentateur, on vient ; dépêchez-vous, signez le parchemin, et sur-le-champ je vous emporte.

On entendait venir, en effet, les archers qui devaient conduire Ambrosio au bûcher. Le bruit de leurs pas décida le moine.

— Que porte cet écrit ? dit-il.

— Il me donne votre âme pour toujours et sans réserve.

— Que dois-je recevoir en échange ?

— Ma protection, et l’évasion du cachot. Signez, et je vous enlève.

Ambrosio prit la plume, il la mit sur le parchemin. Le courage lui manqua encore : il sentit son cœur glacé d’une terreur secrète, et jeta encore une fois la plume sur la table.

— Homme lâche et stupide ! s’écria le diable furieux, finissez ces sottises : signez l’écrit à l’instant, ou je vous sacrifie à ma colère.

Dans ce moment, on tira les verrous de la porte extérieure : le prisonnier distingua le bruit des chaînes ; il entendit tomber la lourde barre : les archers étaient sur le point d’entrer. Poussé jusqu’à la frénésie par l’urgence du péché, frémissant de l’approche de la mort, épouvanté par les menaces du démon, et ne voyant pas d’autre moyen d’échapper à sa perte, le misérable céda ; il signa le contrat fatal, et le remit entre les mains du mauvais esprit, dont les yeux, en le recevant, étincelèrent d’une maligne joie.

— Tenez, dit le malheureux ; à présent, sauvez-moi ! emportez-moi d’ici !

— Un moment ; renoncez-vous librement et absolument à votre créateur et à son fils ?

— Oui, oui, j’y renonce.

— M’abandonnez-vous votre âme pour toujours ?

— Pour toujours.

— Sans réserve, sans subterfuge, sans recours futur à la miséricorde divine ?

La dernière chaîne tomba de la porte du cachot ; on entendit la clef entrer dans la serrure.

— Je suis à vous irrévocablement et pour toujours, s’écria le moine égaré par la frayeur. J’abandonne tout droit à la rédemption ; je ne connais plus de pouvoir que le vôtre. Écoutez, écoutez, les voilà qui entrent ! Sauvez-moi donc ; emportez-moi.

— J’ai vaincu ; vous êtes à moi sans retour, et je remplis ma promesse.

Pendant qu’il parlait, la porte s’ouvrit. À l’instant le démon saisit un des bras d’Ambrosio, étendit ses larges ailes, et s’éleva avec lui dans les airs. La voûte s’ouvrit pour les laisser passer, et se ferma lorsqu’ils furent hors du cachot.

Cependant le geôlier fut étrangement surpris de ne plus trouver son prisonnier : quoique ni lui ni les archers ne fussent entrés assez tôt pour voir le moine s’échapper, une odeur de soufre, répandue dans le cachot, leur apprit assez à qui il devait son évasion. Ils se hâtèrent de faire leur rapport au Grand Inquisiteur. Bientôt le bruit se répandit dans la ville qu’un sorcier avait été emporté par le diable. Pendant quelques jours tout Madrid ne parla d’autre chose. Peu à peu on cessa de s’en entretenir ; d’autres événements survinrent, et occupèrent à leur tour la conversation. Bientôt Ambrosio fut aussi oublié que s’il n’eût jamais existé.

Tandis que cela se passait, le moine, soutenu par son guide infernal, traversait les airs avec la rapidité d’une flèche ; au bout de quelques moments, il se trouva déposé sur le bord du précipice le plus escarpé de la Sierra Morena.

Quoique arraché des griffes de l’Inquisition, Ambrosio ne goûtait point le bonheur d’être libre. Le funeste contrat pesait sur son imagination : tout ce qui lui était arrivé lui avait fait tant d’impression, que son âme en était bouleversée. Les objets qui l’environnaient, et que la lune, brillant de temps à autre au travers des nuages, lui permettait d’entrevoir, n’étaient pas propres à lui inspirer le calme dont il avait si grand besoin ; le désordre de son imagination s’augmentait de celui des lieux où il se trouvait. Il ne voyait de tous côtés que sombres cavernes, que rochers escarpés, s’élevant les uns au-dessus des autres, et cachant leurs sommets dans les nues. Quelques arbres solitaires étaient dispersés de loin en loin ; le vent passant avec peine au travers de leur épais feuillage, faisait entendre un sifflement monotone, qu’accompagnait, par intervalles, l’aigre cri des aigles nourris dans ces déserts ; les torrents, gonflés par la fonte des neiges, mugissaient en se précipitant dans les abîmes, et venaient se répandre dans un lac étroit dont les profondes eaux réfléchissaient les rayons de la lune au pied du rocher sur lequel était Ambrosio. Le misérable jeta autour de lui des yeux étonnés. À ses côtés se tenait son sinistre guide, qui lançait sur lui des regards de malice, de joie et de mépris.

— Où m’avez-vous conduit ? dit enfin le moine d’une voix tremblante ; pourquoi suis-je dans ces tristes lieux ? Emmenez-moi, conduisez-moi vers Mathilde.

L’esprit, sans répondre, continua à le contempler en silence.

— Je l’ai donc en ma puissance, ce modèle de piété, cet être sans reproche, ce mortel qui mettait ses vertus sublimes de niveau avec celles des anges ! Il est à moi irrévocablement, éternellement à moi ! Compagnons de mes malheurs, puissances de l’enfer, combien vous serez flattés de ma conquête !

Il s’arrêta ; puis, s’adressant au moine :

— Vous conduire vers Mathilde ! continua-t-il en répétant les paroles d’Ambrosio ; misérable ! vous serez bientôt avec elle ; vous méritez bien d’être placé près d’elle, car l’enfer n’a pas de plus grand pécheur que vous. Écoutez, Ambrosio, je vais vous dévoiler vos crimes : vous avez versé le sang de deux innocentes, Antonia et Elvire ont péri de votre main. Cette Antonia, que vous avez violée, était votre sœur ; cette Elvire, que vous avez tuée, c’était votre mère. Tremblez, odieux hypocrite, cruel parricide, ravisseur incestueux, tremblez de l’étendue de vos forfaits ! Et c’est vous qui vous croyez à l’épreuve des tentations, au-dessus des faiblesses humaines, et exempt de vices et d’erreurs ! L’orgueil est-il donc une vertu ? L’humanité n’est-elle pas un vice ?

» Apprenez, homme petit et vain, que je vous avais depuis longtemps désigné pour devenir ma proie : je voyais que vous n’étiez vertueux que par vanité et non par principe, et j’ai saisi le moment propice pour vous séduire. J’avais observé votre aveugle idolâtrie pour le portrait de la madone. Je commandai à un esprit du second ordre, mais adroit et rusé, de prendre une figure semblable à ce portrait ; vous cédâtes facilement aux artifices de Mathilde. Votre vanité fut touchée de ses flatteries ; votre luxure n’attendait qu’une occasion pour se montrer ; vous tombâtes aveuglément dans le piège, et vous commîtes sans scrupule une faute que, dans un autre, vous blâmiez sans pitié. J’avais peine à vous proposer des crimes aussi vite que vous les commettiez. C’est moi qui ai placé Mathilde sur votre chemin ; c’est moi qui vous ai aidé à entrer dans la chambre d’Antonia ; c’est moi qui vous ai mis à la main le poignard avec lequel vous avez assassiné votre sœur ; c’est moi aussi qui, dans un songe, avertis Elvire de vos desseins sur sa fille ; et, vous empêchant ainsi de profiter du sommeil d’Antonia, vous forçai d’ajouter le meurtre et l’inceste à la liste de vos crimes.

» Écoutez ! écoutez ! Ambrosio, si vous m’aviez résisté une seule minute de plus, vous auriez sauvé votre corps et votre âme. Les gardes que vous avez entendus à la porte de votre prison, venaient pour vous signifier votre grâce ; mais j’avais déjà vaincu : mon projet était consommé. Vous êtes à moi ; le ciel lui-même ne peut vous arracher de mes mains. N’espérez pas que votre repentir annule un jour notre marché : le voilà signé de votre sang ; vous avez abandonné toute prétention à la miséricorde divine, et rien ne peut vous rendre des droits auxquels vous avez si formellement renoncé. Croyez-vous que vos arrière-pensées m’aient échappé ? Non ! non ! je les connais toutes : vous comptiez bien avoir encore le temps de vous repentir. J’ai vu votre artifice, j’en connaissais l’erreur, et j’ai pris plaisir à tromper le trompeur ; vous êtes à moi sans retour : je suis pressé de jouir de ce qui m’appartient ; vous ne quitterez point vivant ces montagnes.

Pendant ce discours, Ambrosio, stupide d’étonnement et de crainte, n’avait pas osé parler. Ces derniers mots le réveillèrent.

— Je ne quitterai pas vivant ces montagnes ! Perfide, que voulez-vous dire ? Avez-vous oublié notre marché ?

L’esprit malin répondit par un sourire de dédain.

— Notre marché ! N’ai-je pas rempli mon engagement ? Vous ai-je promis autre chose que de vous sauver de votre prison ? Ne l’ai-je pas fait ? N’êtes-vous pas en sûreté contre l’Inquisition, en sûreté contre tout le monde, excepté contre moi ? Insensé que vous fûtes de vous fier au diable ; pourquoi n’avez-vous pas stipulé, pour avoir la vie, le pouvoir et le plaisir ! je vous les aurais accordés alors. À présent, vos réflexions viennent trop tard… Scélérat, préparez-vous à la mort ; vous n’avez pas longtemps à vivre.

À cet arrêt, le malheureux, accablé, tomba sur ses genoux et leva les mains au ciel. Le malin lut dans sa pensée, et la prévint.

— Quoi ! s’écria-t-il en jetant un regard de fureur, osez-vous bien encore implorer la miséricorde de Dieu ? Allez-vous feindre le repentir et recommencer le rôle d’hypocrite ? Misérable, abandonnez tout espoir de pardon. Voilà comment je m’assure de ma proie.

Parlant ainsi, il enfonça ses griffes dans la tonsure du prieur, et s’enleva avec lui au-dessus du rocher. Les cris d’Ambrosio retentirent au loin dans la montagne. Le démon s’élevait rapidement. Parvenu à une hauteur immense, il lâcha sa victime. Le moine, abandonné dans les airs, vint tomber sur la pointe allongée d’un rocher ; il roula de précipice en précipice, jusqu’à ce que, brisé, froissé, mutilé, il s’arrêtât sur le bord d’une rivière. La vie n’était pas encore éteinte dans son corps déchiré. Vainement il essaya de se relever : ses membres disjoints et rompus lui refusèrent leur office ; il ne put quitter le lieu où il était tombé.

Le soleil venait de paraître sur l’horizon : ses rayons brillants tombaient à plomb sur la tête du pécheur expirant ; des millions d’insectes, éveillés par la chaleur, vinrent sucer le sang qui coulait des blessures d’Ambrosio. Il ne pouvait se mouvoir pour les chasser. Ils s’acharnèrent sur ses plaies, lui en firent de nouvelles, le couvrirent de leur multitude, et lui firent souffrir autant de supplices que de morsures. Les aigles de la montagne déchirèrent sa chair en lambeaux, leurs becs crochus arrachèrent les prunelles de ses yeux. Dévoré d’une soif ardente, il entendait le murmure des eaux coulant à ses côtés, et ne put jamais se traîner vers la rivière. Aveugle, furieux, désespéré, exhalant sa rage en imprécations et en blasphèmes, maudissant son existence, et pourtant redoutant la mort qui devait le livrer à des tourments plus grands encore, il languit ainsi pendant six jours entiers. Le septième, il s’éleva une tempête ; les vents en fureur ébranlèrent les rochers et renversèrent les forêts. Les cieux se couvrirent de nuages enflammés ; la pluie en torrents inonda la terre ; la rivière, grossie, déborda ses rives ; les flots gagnèrent le lieu où était Ambrosio, et leur cours entraîna vers l’Océan le cadavre du malheureux moine.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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