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Chapitre 11 Le viol

Cependant Ambrosio ignorait les événements terribles qui se passaient auprès de lui. L’exécution de ses desseins sur Antonia occupait toutes ses pensées ; il était, jusqu’alors, assez satisfait du succès de ses mesures ; Antonia avait bu l’opium ; on l’avait enterrée dans les caveaux de Sainte-Claire ; elle y était à sa disposition. Mathilde, qui connaissait bien les effets et la nature de la liqueur soporifique, avait calculé qu’elle ne cesserait pas d’opérer avant une heure du matin : il attendait ce moment avec impatience. La fête de Sainte-Claire lui présentait une occasion favorable pour consommer son crime. Certain que les moines et les religieuses seraient occupés de la cérémonie, et qu’il n’avait point à craindre d’être interrompu, il s’était abstenu, en s’excusant, de paraître à la procession à la tête de ses religieux. Il ne doutait point qu’Antonia, loin de tout secours, séparée de l’univers entier, et absolument en son pouvoir, ne consentît à ses désirs. L’attachement qu’elle lui avait témoigné le confirmait dans cette persuasion. Mais il était résolu, si elle s’obstinait à le repousser, à n’écouter aucune considération ; sûr de n’être point découvert, il ne craignait point d’employer la force ; ou s’il s’y déterminait avec quelque répugnance, elle ne provenait pas d’un principe d’honneur ou de délicatesse, mais uniquement de ce qu’épris pour Antonia de la passion la plus vive, il aurait voulu ne devoir ses faveurs qu’à elle-même.

À minuit les moines quittèrent le couvent de Sainte-Claire. Mathilde était parmi les musiciens, et conduisait le chant. Ambrosio, resté seul, se trouva libre de suivre son projet. Convaincu qu’il n’était resté personne pour épier ses démarches ou troubler ses plaisirs, il se hâta de gagner le côté occidental du jardin ; son cœur palpitait, agité d’un espoir que troublait encore quelque crainte. Il traversa le jardin, ouvrit la porte qui conduisait au lieu de sépulture, et au bout de quelques minutes se trouva devant le caveau. Là, s’arrêtant, il observa de tous côtés, sentant bien que l’action dont il était occupé n’était pas propre à soutenir les regards.

Guidé par sa lampe, il parcourut les longues galeries dont Mathilde lui avait enseigné les détours, et gagna le caveau particulier où reposait sa maîtresse ensevelie.

Il n’était pas aisé d’en découvrir l’entrée ; mais cet obstacle n’en était pas un pour Ambrosio, qui, lors de l’enterrement d’Antonia avait observé les lieux avec trop de soin pour ne les pas reconnaître. Il trouva la porte, l’ouvrit, et descendit dans le caveau qui renfermait Antonia. Il s’était pourvu d’une pince en fer et d’une hache ; mais cette précaution ne lui fut pas nécessaire ; la grille était négligemment fermée ; il la leva, et plaçant sa lampe sur le bord, se pencha, sans rien dire, sur l’intérieur du tombeau. C’était entre trois autres cercueils que reposait la beauté endormie. Un rouge vif, avant-coureur de la vie prête à renaître, était déjà répandu sur ses joues. N’ayant que la tête dégagée du linceul qui l’enveloppait, elle avait l’air de sourire aux objets funéraires dont elle était environnée. En regardant ces os desséchés, ces têtes défigurées, qui, peut-être, avaient été aussi belles, aussi fraîches que celle d’Antonia, Ambrosio pensa à Elvire, qu’il avait réduite à un sort semblable. Au souvenir de cette action horrible, une sombre horreur vint voiler son imagination ; mais elle ne servit qu’à renforcer la résolution qu’il avait prise de satisfaire sa passion pour Antonia.

— C’est pour vous, beauté fatale, disait l’indigne religieux en contemplant sa proie, c’est pour l’amour de vous que j’ai commis ce meurtre, et que je me suis dévoué à des tourments éternels. Enfin vous êtes en mon pouvoir, et du moins je jouirai du fruit de mon crime.

Il l’enleva, encore évanouie, inanimée, hors de sa tombe, s’assit sur un banc de pierre, et, la soutenant entre ses bras, attendit avec impatience les symptômes indicatifs du réveil de ses sens. À peine était-il assez maître de lui pour ne pas en anticiper le retour. Naturellement luxurieux, ses désirs recevaient une double ardeur des obstacles qu’il rencontrait, et des privations auxquelles il était réduit ; car Mathilde, dès l’instant qu’elle avait cessé de prétendre à son amour, l’avait exilé de ses bras pour toujours.

— Ambrosio, lui avait-elle dit un jour que, dans l’ardeur de la volupté, il la sollicitait avec plus d’instance que de tendresse, je ne suis point une prostituée : j’ai cessé d’être votre amante, je ne serai point votre maîtresse. Ne me témoignez plus de désirs qui m’offensent : quand votre cœur était à moi, je m’honorais d’en être l’objet. Ces jours de gloire et de bonheur sont passés pour moi. Ma personne vous est devenue indifférente : ce n’est plus l’amant, c’est l’homme qui m’implore : je rougis d’exciter des sentiments de ce genre, et je mourrais plutôt que d’y céder.

Ainsi sevré tout à coup de jouissances dont l’habitude lui avait fait un besoin, son attrait pour le plaisir en avait pris plus de force et d’empire : son amour pour Antonia n’était plus qu’une passion brutale. Jeune, vigoureux, empressé de jouir, il était transporté d’une espèce de fureur ; l’obscurité du lieu, le silence de la nuit, la résistance même à laquelle il s’attendait, ne faisaient qu’irriter son ardeur effrénée.

Il sentit par degrés la chaleur ranimer le sein d’Antonia, qu’il avait placé près du sien. Son cœur battait, son sang recommençait à couler, ses lèvres firent un mouvement ; enfin elle ouvrit les yeux ; mais, encore assoupie par l’effet de l’opium, elle les referma sur-le-champ. Ambrosio l’observait avec attention ; rien n’échappait à ses regards. Voyant qu’elle avait entièrement recouvré l’existence, il la serra avec transport entre ses bras, et appuya ses lèvres sur les siennes. La vivacité de son action suffit pour dissiper les vapeurs qui obscurcissaient encore l’intelligence d’Antonia : elle se leva brusquement, et jeta autour d’elle des regards étonnés sur les étranges objets qui s’offraient à ses yeux. Sa pensée errait, confuse. Elle porta la main à sa tête, comme pour rasseoir son imagination égarée ; enfin elle l’ôta, et jeta de nouveau les yeux de côté et d’autre ; ils tombèrent sur la figure du prieur.

— Où suis-je ? dit-elle tout à coup. Comment suis-je venue ici ? Où est ma mère ? Il me semble que je l’ai vue. Ah ! un songe, un songe terrible, épouvantable, m’a présenté… Mais où suis-je donc ? Allons, il ne faut pas rester ici.

Elle essaya de se lever ; le moine l’en empêcha.

— Calmez-vous, aimable Antonia ; aucun danger ne vous menace : reposez-vous sur ma protection. Pourquoi me regardez-vous si fixement ? Ne me reconnaissez-vous pas ? Ne reconnaissez-vous pas votre ami Ambrosio ?

— Ambrosio, mon ami ? Ah ! oui, oui, je me souviens… Mais pourquoi suis-je ici ? Qui m’y a amenée ? Pourquoi êtes-vous avec moi ? Ah ! Flore m’a dit de prendre garde… Je ne vois ici que des tombeaux ! Ce lieu m’effraie. Bon Ambrosio, emmenez-moi d’ici, cela me rappelle trop mon affreux songe. Il me semblait que j’étais morte… qu’on m’avait mise dans le tombeau… Bon Ambrosio, emmenez-moi d’ici… Quoi ! est-ce que vous ne voulez pas m’emmener ?… Ah ! ne me regardez pas ainsi, vos yeux en feu m’épouvantent. Épargnez-moi, mon père ; ah ! épargnez-moi, pour l’amour de Dieu !

— Pourquoi ces terreurs, Antonia ? reprit le prieur la pressant entre ses bras et la couvrant de baisers, qu’elle cherchait en vain à éviter. Que pouvez-vous craindre de moi, de celui qui vous adore ? Qu’importe le lieu où vous êtes ? Ces tombeaux sont pour moi le temple de l’amour.

En parlant ainsi, il renouvelait ses embrassements. Les libertés les moins équivoques avertirent enfin l’ignorance d’Antonia. Sentant le danger, elle s’arracha de ses bras, et son linceul étant le seul vêtement qui pût la défendre, elle en serra les plis autour de son corps.

— Laissez-moi, mon Père, lui dit-elle, la crainte et le danger adoucissant l’expression de la pudeur indignée ; pourquoi m’avez-vous amenée dans ce lieu, dont le seul aspect me glace d’effroi ? Emmenez-moi d’ici, si vous avez quelque sentiment de pitié et d’humanité. Conduisez-moi à la maison, d’où je suis sortie je ne sais comment : je ne peux ni ne dois rester ici plus longtemps.

Le moine, un peu déconcerté du ton dont elle lui dit ces mots, fut cependant plus surpris que touché. Il lui prit la main, la força de s’asseoir sur son genou, et, fixant sur elle des yeux avides, il lui répondit :

— Tranquillisez-vous, Antonia : toute résistance est inutile, et je ne veux plus vous déguiser ma passion. Vous passez pour morte. Vous êtes à jamais perdue pour la société. Vous n’existez plus qu’ici, plus que pour moi. Vous êtes absolument en mon pouvoir, et je brûle de désirs qu’au péril de ma vie je suis déterminé à satisfaire ; mais ce bonheur, que je peux saisir, je voudrais vous le devoir. Aimable fille, adorable Antonia ! je veux vous donner les premières leçons de la volupté, vous enseigner le plaisir, et le recevoir de vous. Puérils efforts ! ajouta-t-il voyant qu’elle repoussait ses caresses et tâchait de lui échapper ; aucun secours n’est à votre portée ; ni le ciel ni la terre ne peuvent vous arracher de mes bras. Ne repoussez pas des plaisirs si doux. Personne ici ne peut nous voir ; le monde entier ignorera nos amours. L’heure, l’occasion, tout nous favorise, tout vous invite à céder à l’amant qui vous presse : ne lui résistez plus ; entrelacez vos bras aux siens ; approchez votre bouche de la sienne. Pourquoi ces regards suppliants ? Consultez vos charmes, ils vous diront que je dois être sourd aux prières. Puis-je négliger cette peau si fraîche, ce sein éblouissant, ces lèvres parfumées ? Puis-je abandonner ces trésors à quelque autre ? non, Antonia, non, jamais ! J’en jure par ce baiser, par celui-ci encore.

La passion du moine devenait de plus en plus ardente et la terreur d’Antonia plus active. Elle fit, pour se dégager de ses bras, des efforts inutiles ; et la hardiesse du moine augmentant, elle jeta des cris perçants pour appeler du secours. La vue du souterrain, la pâle lueur de la lampe, l’obscurité, les tombeaux et les tristes débris de l’humanité, tout autour d’elle était propre à la disposer à des sentiments contraires à ceux dont le moine était agité. Les caresses hardies qu’il lui prodiguait ne lui inspiraient que de l’effroi. Ses craintes, au contraire, sa répugnance et ses efforts ne faisaient qu’enflammer les désirs d’Ambrosio et donner une nouvelle ardeur à sa brutalité. Elle ne cessa de crier, quoique personne n’entendît ses cris. Elle continua, sans succès, à tâcher de lui échapper, jusqu’à ce qu’enfin ses forces épuisées venant à lui manquer, elle se laissa tomber à genoux, et recourut de nouveau aux prières et aux larmes. Cette voie ne lui réussit pas mieux que la première fois. Prenant même avantage de sa situation et de son affaiblissement, il la saisit épouvantée ; et, sans pitié, sans ménagement, le barbare, malgré ses cris, ne quitta point sa proie qu’il n’eût consommé son crime et complété le déshonneur d’Antonia.

À peine avait-il accompli son dessein, qu’il eut horreur de lui-même et des moyens qu’il avait employés. La violence des désirs qu’il venait d’assouvir les convertit bientôt en dégoût ; il sentait au fond de son cœur combien était vile et cruelle l’action qu’il avait commise. Il s’éloigna brusquement d’Antonia. Celle qui, l’instant d’auparavant, avait été l’objet de son culte, devint alors celui de son aversion. Il détournait les yeux, ou, s’il les arrêtait sur elle, c’était pour lui jeter des regards de haine et de mépris. L’infortunée, longtemps évanouie, ne reprit ses sens que pour apercevoir toute l’étendue de son malheur. Elle restait étendue par terre, dans le silence du désespoir. Ses larmes coulaient lentement, et se succédaient sans interruption ; son sein n’exhalait que des sanglots. Accablée par la douleur, elle passa quelque temps dans cette espèce d’engourdissement. Se levant enfin avec peine, et dirigeant vers la porte ses pas tremblants, elle se préparait à sortir du cachot.

Appuyé contre la tombe, Ambrosio regardait sans les voir, les restes hideux qui s’y trouvaient. Le mouvement d’Antonia le réveilla tout à coup de sa sombre apathie. Il la poursuivit, et l’eut bientôt rejointe. La saisissant par le bras, il la repoussa avec violence dans le cachot.

Antonia fut épouvantée de la fureur qu’exprimaient ses traits.

— Que voulez-vous de plus, lui dit-elle timidement ? Manque-t-il quelque chose à mon malheur ? Ne suis-je pas perdue, perdue pour toujours ? Votre cruauté n’est-elle pas satisfaite, et me reste-t-il quelque autre outrage à endurer ? Laissez-moi retourner dans ma retraite, et pleurer en liberté ma honte et ma misère.

— Retourner chez vous ? reprit le moine avec un sourire amer et dédaigneux. Puis tout à coup, ses yeux étincelant de colère : sans doute, afin que vous puissiez me dénoncer à l’univers, me déclarer un hypocrite, un ravisseur, un traître, un monstre de cruauté, de libertinage et d’ingratitude ! Non, non, je connais trop bien mes torts, je sais trop combien vos plaintes seraient justes, et combien ma conduite est odieuse. Vous ne sortirez point d’ici, pour aller dire à tout Madrid que je suis un misérable, que ma conscience est chargée de crimes qui ne me permettent plus d’espérer en la miséricorde de Dieu. Fille infortunée ! vous resterez ici avec moi, ici, au milieu de ces tombeaux, solitaires, de ces sinistres images, de ces affreux débris de l’humanité. Vous resterez ici pour être le témoin de mes souffrances, pour y voir ce que c’est que de vivre en abomination de soi-même, et de mourir en désespéré au milieu des blasphèmes et des malédictions… Et à qui dois-je m’en prendre ? Qui m’a entraîné vers ces crimes, dont le seul souvenir me fait frissonner ? Fatale enchanteresse ! N’est-ce pas ta beauté, n’est-ce pas toi qui m’as plongé dans l’abîme de l’infamie ? N’est-ce pas toi qui m’as rendu perfide, hypocrite et meurtrier ? À présent même, ce regard céleste et ce maintien suppliant ne m’interdisent-ils pas tout espoir de pardon devant le trône de Dieu ? Quand je subirai le jugement de sa majesté terrible, ce regard suffira pour me condamner. Ma perte alors sera certaine ; alors aussi viendra le spectre de votre mère ; il me saisira lui-même, il me précipitera dans l’éternel abîme, et me dévouera pour jamais aux flammes et aux furies. Et c’est vous qui m’accuserez ; c’est vous qui serez la cause de mon éternelle damnation ; c’est vous, misérable, vous, vous !

Et prononçant ces mots d’une voix tonnante, il secouait avec violence le bras d’Antonia, et frappait la terre d’un air furieux.

L’infortunée le crut frappé de folie ; elle tomba à genoux, épouvantée, et pouvant à peine articuler quelques mots.

— Épargnez-moi, épargnez-moi, lui dit-elle faiblement.

— Silence ! lui cria le moine d’un ton terrible, la repoussant avec son pied, et la précipitant par terre.

Il s’éloigna d’elle, et, d’un air égaré, se mit à marcher dans le cachot. Ses yeux étaient effrayants. Antonia tremblait toutes les fois qu’ils tombaient sur elle. Il avait l’air de méditer quelque action horrible, et elle abandonna tout espoir de sortir vivante de ces tombeaux. Ce soupçon était injuste. Malgré l’horreur et le dégoût qui assiégeaient le cœur d’Ambrosio, il s’y trouvait encore de la pitié pour sa victime. La fougue de sa passion une fois assouvie, il aurait donné tout au monde pour ne s’être pas rendu coupable d’une telle infamie. Sa situation était si déplorable, son infortune si profonde, qu’il ne semblait pas au pouvoir d’aucune puissance humaine de la soulager. Que pouvait-il désormais faire pour elle ? Plus de repos pour son âme, pas de ressource pour son honneur. Enlevée pour toujours à la société, il n’osait l’y replacer. Il prévoyait que, si elle reparaissait dans le monde, elle publierait son malheur, et qu’il en serait infailliblement la victime. À un homme aussi chargé de crimes la mort se présentait doublement affreuse ; et s’il consentait à la rendre à la lumière, et à courir les risques d’une dénonciation, quelle triste perspective se présentait devant elle !

Dans cette effrayante alternative, un expédient, non moins triste, se présenta à l’esprit du moine, pour concilier sa sûreté avec ce qui lui restait d’humanité. Il prit le parti de la laisser dans le monde passer pour morte, et de la retenir captive dans cette prison odieuse. Il se proposait de l’y venir voir tous les soirs, de prendre lui-même le soin de l’y nourrir, et de mêler aux larmes de l’infortunée celles de son repentir. Il sentait combien cette résolution était injuste et cruelle ; mais c’était le seul parti qui pût empêcher Antonia de publier son déshonneur et le crime qui en avait été la cause ; en la relâchant, il ne pouvait compter sur son silence. Il l’avait trop cruellement offensée pour espérer qu’elle pût lui pardonner. D’ailleurs, sa rentrée dans le monde exciterait une curiosité universelle, et la violence de son affliction ne lui permettrait pas d’en cacher les motifs. Il arrêta donc qu’Antonia resterait dans le cachot.

S’approchant d’elle, avec la confusion peinte sur le visage, il la souleva de terre. Sa main tremblait en la touchant, et il la retira brusquement, comme s’il eût touché un serpent. Entraîné vers elle, il sentait quelque chose qui l’en repoussait. Une secrète horreur le saisissait, lorsqu’il fixait ses yeux sur elle. Déjà sa conscience sentait toute la noirceur du crime dont sa raison ne pénétrait pas encore toute l’étendue. Enfin, d’une voix entrecoupée, qu’il s’efforçait de rendre aussi douce qu’il lui était possible, les yeux détournés, et parlant à peine assez haut pour être entendu, il tâcha de la consoler d’un malheur qui désormais paraissait sans remède. Il témoigna le plus profond repentir, et protesta qu’il voudrait racheter, par autant de gouttes de son sang, toutes les larmes qu’il avait eu la barbarie de lui faire répandre. Antonia l’écoutait dans un morne silence ; mais lorsqu’il lui annonça qu’elle ne devait plus quitter ce caveau, cette effroyable destinée, cent fois pire que la mort, la fit sortir de sa stupeur. Traîner, parmi des tombeaux, une misérable vie dans un cachot infect ; n’avoir de son existence d’autre témoin que son ravisseur ! L’idée seule d’un pareil avenir lui parut insupportable. L’horreur qu’elle lui inspirait l’emporta sur celle qu’elle sentait pour le moine. Tombant encore une fois à genoux, elle implora sa pitié dans les termes les plus pressants. Elle promit, s’il lui rendait la liberté, de cacher au monde entier ce qu’elle avait souffert, de donner à sa disparition tous les prétextes qu’il lui suggérerait ; et afin d’éloigner de lui tout soupçon, elle offrit de quitter Madrid à l’instant. Ses instances étaient si touchantes, qu’elles firent quelque effet sur l’esprit du moine. Il fit réflexion que, comme elle ne lui inspirait plus aucun désir, il n’avait aucun intérêt à la tenir cachée, comme d’abord il se l’était proposé ; qu’en la retenant, il ajoutait un nouvel outrage à ceux qu’il lui avait faits ; et qu’après tout, si elle tenait sa promesse, il lui importait peu qu’elle fût libre ou enfermée.

Il balançait encore, lorsqu’il entendit les pas de quelqu’un qui s’approchait avec précipitation. On ouvrit avec violence la porte du caveau, et Mathilde y entra ; la terreur et l’étonnement étaient peints sur tous ses traits.

En voyant entrer quelqu’un, Antonia jeta un cri de joie ; mais toute espérance de secours fut bientôt évanouie. Le novice supposé, sans paraître surpris de trouver une femme seule avec le prieur dans un lieu si étrange, et à une heure si avancée, dit à celui-ci sans perdre un instant :

— Qu’allons-nous faire, Ambrosio ? Nous sommes perdus, à moins qu’on ne trouve promptement quelque moyen de dissiper l’émeute. Ambrosio, le feu est au couvent de Sainte-Claire. L’abbesse vient d’être massacrée par la populace en fureur. Déjà l’on menace de traiter de même notre couvent. Alarmés des projets du peuple, les religieux vous cherchent partout ; ils croient que votre crédit suffira pour apaiser ce tumulte. Personne ne sait ce que vous êtes devenu ; votre absence surprend et désespère tout le monde. J’ai profité de la confusion générale pour voler ici vers vous, et vous avertir du danger.

— Nous allons y porter remède, reprit Ambrosio ; je vais retourner vite à ma cellule. Une raison quelconque expliquera pourquoi on ne m’a pas trouvé.

— Impossible ! répliqua Mathilde. Le caveau est rempli d’archers. Lorenzo de Médina, avec plusieurs officiers de l’Inquisition, explore le souterrain, et en parcourt toutes les galeries. Vous seriez intercepté au passage ; on voudra savoir pourquoi vous êtes si tard ici : on trouvera Antonia et vous êtes perdu sans ressource.

— Lorenzo de Médina ! Des officiers de l’Inquisition ! Qui les amène ici ? Me cherchent-ils ? Suis-je donc soupçonné ? Parlez, Mathilde, parlez ; par pitié, répondez-moi !

— Ils ne pensent pas encore à vous ; mais je crains que bientôt il n’en soit question. La seule chance que vous avez pour leur échapper repose sur la difficulté de trouver ce caveau. La porte en est bien cachée ; il est possible qu’ils ne l’aperçoivent point, et nous pouvons y rester jusqu’à ce que la recherche soit finie.

— Mais Antonia ! si les Inquisiteurs s’approchent, et qu’on entende ses cris ?

— Voici le moment de s’en débarrasser, dit Mathilde.

En même temps, tirant un poignard, elle s’avança vers la jeune infortunée.

— Arrêtez ! arrêtez ! s’écria Ambrosio, lui prenant le bras, et lui arrachant de la main le poignard déjà levé ; que voulez-vous faire, cruelle femme ? La malheureuse n’a déjà que trop souffert, par vos funestes conseils. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais suivis ! Plût à Dieu que je ne vous eusse jamais connue !

Mathilde lui lança un regard de mépris.

— Insensé ! s’écria-t-elle avec un air de colère et de dignité qui en imposa au moine, pouvez-vous craindre de lui ôter une vie que vous avez rendue misérable, en lui arrachant tout ce qui pouvait la faire aimer ? Mais soit ; qu’elle vive pour vous convaincre de votre sottise. Je vous abandonne à votre mauvais sort : je renonce à votre alliance. Celui qui tremble de commettre un crime aussi léger, est indigne de ma protection. Écoutez, écoutez !… Ambrosio, n’entendez-vous pas les archers ? Les voilà qui viennent ; votre perte est inévitable.

Dans ce moment, le prieur entendit parler quelques personnes dans le lointain. Il courut à la porte, du mystère de laquelle dépendait son salut, et que Mathilde avait négligé de fermer. Avant qu’il fût rendu, Antonia passa légèrement à côté de lui, se précipita par la porte ouverte, et, plus vite que la flèche, courut vers le bruit qu’on avait entendu. Elle avait écouté Mathilde avec attention, et distingué le nom de Lorenzo. Résolue à tout risquer, pour se mettre sous la protection de ce seigneur, et convaincue par le bruit que faisaient les archers qu’ils ne pouvaient être éloignés, elle avait rassemblé tout ce qui lui restait de forces pour s’enfuir. Ambrosio, revenu de sa première surprise, ne manqua pas de la poursuivre. Inutilement, Antonia redoubla de vitesse. À chaque instant, son ennemi gagnait sur elle du terrain. Elle entendait ses pas prêts à se confondre aux siens ; elle sentait sur son cou la chaleur de son haleine. Bientôt il l’atteignit, et, saisissant d’une main une poignée de ses cheveux épars, il essaya de l’entraîner avec lui dans le cachot. Antonia résista de toutes ses forces ; entourant de ses bras un des piliers qui soutenaient la voûte, elle se mit à crier. En vain le moine tâcha de lui imposer silence.

— Au secours ! continua-t-elle à crier ; au secours, pour l’amour de Dieu !

À ces cris, les pas qui s’étaient fait entendre parurent devenir plus vifs. Le prieur à tout moment croyait voir arriver les Inquisiteurs. Antonia résistait, et criait toujours ; enfin, il prit pour la faire taire un moyen horrible et infernal. Il avait encore à la main le poignard de Mathilde ; il le plongea deux fois dans le sein d’Antonia ; elle tomba, en jetant un grand cri. Le moine essaya de l’entraîner ; mais elle tenait toujours le pilier fortement embrassé. En ce moment, la lumière des torches qui s’approchait brilla sur la muraille. Ambrosio, craignant d’être découvert, fut forcé d’abandonner sa victime, et se retira promptement dans le caveau où il avait laissé Mathilde.

Don Ramirez, arrivant le premier, aperçut par terre une femme baignée dans son sang, et voyant fuir un homme dont l’épouvante faisait assez présumer qu’il était l’assassin, il poursuivit sur-le-champ le fugitif avec une partie des archers, tandis que les autres, avec Lorenzo, restèrent pour donner du secours à la personne blessée. Elle était évanouie, mais bientôt elle donna des signes de vie. Elle ouvrit les yeux ; et lorsqu’en levant la tête elle dégagea son front d’une forêt de cheveux blonds dont il était couvert :

— Dieu tout-puissant, s’écria Lorenzo, c’est Antonia !

Quoique poussé par une main égarée, le poignard n’avait que trop bien réussi. Les blessures étaient mortelles ; Antonia sentit qu’elle ne pouvait en réchapper. Cependant le peu de moments qui lui restaient à vivre furent des instants heureux. La douleur exprimée sur les traits de Lorenzo, les expressions de sa tendresse au désespoir, ses plaintes, ses questions, tout la convainquit qu’elle était aimée. Elle ne voulut pas qu’on la transportât hors du caveau, dans la crainte que le moindre mouvement ne lui causât la mort, et elle eût été fâchée de perdre des moments qu’elle pouvait employer à donner à Lorenzo des témoignages de son amour. Elle lui dit que, sans les outrages qu’elle avait reçus, elle pourrait regretter la vie ; mais que, désormais vouée à l’opprobre, elle était heureuse de mourir. Indigne du nom et de la main de Lorenzo, elle n’avait rien à regretter dans la vie. Elle l’invita à ne se point laisser abattre, à ne se point laisser abandonner à une inutile douleur, et lui déclara qu’il était au monde le seul objet qu’elle regrettât. Elle continua ainsi jusqu’aux derniers moments à déchirer le cœur de Lorenzo par les plus doux aveux. Enfin, sa voix s’affaiblit et s’embarrassa ; ses yeux se couvrirent d’un nuage. Les mouvements de son cœur se ralentirent, et tout lui annonça que sa fin était proche.

Elle était couchée par terre, la tête appuyée sur Lorenzo ; ses lèvres murmuraient encore à son amant quelques paroles de consolation, lorsqu’elle entendit le son affaibli de l’horloge du couvent ; ses yeux tout à coup étincelèrent d’un feu céleste ; tout son corps parut reprendre de la force et de la vie. Elle s’échappa des bras de Lorenzo.

— Trois heures ! dit-elle ; ma mère, me voilà !

Elle joignit les mains et tomba morte. Lorenzo, au désespoir, se jeta par terre à côté d’elle ; il arrachait ses cheveux, se frappait la poitrine, et ne voulait point se séparer du cadavre. Alors, épuisé de fatigue et de douleur, il se laissa transporter hors du caveau et conduire au palais de Médina.

Ambrosio, poursuivi de près, réussit cependant, à gagner le cachot ; il en avait déjà fermé la porte lorsque don Ramirez arriva. Il se passa beaucoup de temps avant qu’on découvrît sa retraite ; enfin, la persévérante attention des archers en vint à bout. Ils enfoncèrent la porte et entrèrent dans le cachot, au grand effroi d’Ambrosio et de sa complice. La confusion du moine, le soin qu’il avait pris de se cacher, sa fuite rapide, et ses vêtements maculés de sang, ne laissèrent aucun doute qu’il ne fût l’assassin d’Antonia. Mais lorsqu’on reconnut en lui le vénérable Ambrosio, le saint homme qui était l’idole de Madrid, les spectateurs, confondus, pouvaient à peine se persuader de ce qu’ils voyaient. Le prieur ne chercha point à s’excuser, il gardait un morne silence. On le saisit et on l’enchaîna, ainsi que Mathilde. Le capuchon de celle-ci venant à se déranger, sa figure et ses cheveux apprirent quel était son sexe, et il en résulta une nouvelle surprise. On trouva encore le poignard à la place où le moine l’avait jeté. Après avoir fait dans tout le souterrain une exacte recherche, on conduisit les deux coupables dans les prisons du Saint-Office.

Don Ramirez prit soin qu’on n’apprît au peuple ni le nom ni les crimes des prisonniers ; on craignait une répétition des événements arrivés à Sainte-Claire ; on se contenta de faire dans le couvent des Capucins une visite, qui ne produisit aucune découverte nouvelle ; les effets trouvés dans la cellule d’Ambrosio et celle de Mathilde furent portés à l’Inquisition, pour servir de pièces à conviction ; et tout dans Madrid rentra dans l’ordre accoutumé.

Le couvent de Sainte-Claire avait été complètement détruit par le pillage et l’incendie.

Virginie conduite chez son père, son premier soin avait été d’appeler les secours de la médecine auprès de l’infortunée dont elle s’était chargée. Ils produisirent d’abord peu d’effet sur un corps épuisé par tant de souffrances. Enfin la nourriture saine, les remèdes choisis, les attentions délicates, le bonheur, surtout la liberté et la joie, réussirent à la rendre à l’amour et à la vie. Virginie, de l’instant où elle l’avait vue, avait senti pour elle le plus tendre intérêt ; mais combien ce sentiment augmenta de chaleur et de vivacité, lorsque le temps et la santé eurent assez rétabli son aimable malade, pour qu’elle reconnût en elle la sœur de Lorenzo.

Cette victime de la tyrannie monastique n’était autre, en effet, que la malheureuse Agnès. Virginie l’avait bien connue au couvent de Sainte-Claire ; mais sa figure altérée, ses traits changés par le malheur, le bruit de sa mort universellement accrédité, ses cheveux prodigieusement allongés dans sa longue solitude, et répandus en désordre sur son visage, l’avaient empêchée de reconnaître une de ses plus chères amies. Vivement sollicitée par l’abbesse, sa tante, de prendre le voile dans le couvent de Sainte-Claire, Virginie n’avait été détournée d’y faire profession que par les conseils et l’exemple d’Agnès. Celle-ci, dans les fréquents épanchements d’une étroite intimité, lui avait peint sous de vives couleurs les inconvénients de la vie claustrale. Souvent elle lui avait témoigné le désir que son frère Lorenzo fût assez heureux pour attirer ses regards, et former, en l’épousant, un lien de plus qui les unît l’une à l’autre. Virginie n’avait point repoussé ses vœux, auxquels les avantages de Lorenzo pouvaient donner quelque prix. Les événements avaient depuis renforcé une supposition qui, peu à peu, s’était changée en espérance. D’autres circonstances, en replaçant tout à coup près de Virginie, Agnès et Lorenzo, donnèrent un nouvel intérêt à des sentiments déjà plus vifs qu’il ne convenait à son repos. La position où se trouvait Lorenzo s’accordait mal avec de pareils projets. La mort soudaine et terrible de sa maîtresse lui avait porté un coup affreux. Tout entier à sa douleur, il ne voulait pas même supposer qu’il pût un jour se consoler. Son affliction était si profonde, si sincère, que le duc aurait craint de le blesser en lui proposant ouvertement ce qu’il espérait un jour obtenir du temps et des charmes de Virginie.

Agnès, de retour à la vie, n’avait pas manqué de demander des nouvelles de don Raymond. Quelque affligée qu’elle fût d’apprendre le triste état où il était réduit, flattée d’en être la cause, elle se félicitait d’être si tendrement aimée. Le duc se chargea lui-même d’apprendre au malade le bonheur qui venait de lui arriver. Quelques précautions qu’il prît pour l’en instruire, les transports de Raymond furent si vifs, qu’ils manquèrent lui être funestes. Mais la tranquillité d’âme et la présence d’Agnès, qui ne fut pas plutôt rétablie qu’elle vint avec la mère de Virginie le visiter, le mirent bientôt en état de surmonter son mal. Le calme de son âme se communiqua à son corps. Son rétablissement fut assez rapide pour étonner tout ce qui l’environnait.

Lorenzo, moins heureux, ne trouvait que dans la société d’Agnès quelque soulagement à sa douleur profonde ; sentant combien elle lui était nécessaire, sa sœur ne quittait point sa chambre ; elle écoutait avec patience ses plaintes répétées ; sa compassion, sa douce sympathie charmaient sa douleur et adoucissaient son amertume. Par degrés, il reprit des forces ; mais ses progrès furent lents et douteux. Un soir, il semblait moins triste qu’à l’ordinaire. Agnès et son amant, le duc, Virginie et ses parents, étaient assis autour de lui. Pour la première fois, il pria sa sœur de lui apprendre comment elle avait échappé au poison que la mère Sainte-Ursule lui avait vu prendre. Agnès jusqu’alors avait craint, en lui racontant ces circonstances, de rappeler trop vivement à sa mémoire les tristes détails de la mort d’Antonia. Invitée par lui-même et par ses amis, elle céda à leurs instances ; après avoir rapporté les particularités qu’on a vues dans le récit de la mère Sainte-Ursule, elle continua en ces termes :

« Ma mort supposée fut accompagnée des plus grandes douleurs. Ces moments, que je croyais être mes derniers, furent empoisonnés par les assurances de l’abbesse que je ne pouvais échapper à l’éternelle perdition. En fermant les yeux, j’entendis sa rage s’exhaler en malédictions sur mes fautes. Il me serait difficile de vous rendre l’horreur de cette situation, de vous peindre combien était affreux ce lit de mort, dont tout espoir était banni, ce sommeil dont je ne devais sortir que pour me voir en proie aux flammes et aux furies : lorsque les sens me revinrent, j’étais encore frappée de ces funestes images.

» Une heure s’écoula avant que je pusse considérer les objets dont j’étais entourée. Lorsque je les examinai, de quelle terreur je fus frappée ! J’étais étendue sur une espèce de brancard ; il était garni de dix poignées, qui sans doute avaient servi aux religieuses à me porter au tombeau. J’étais couverte d’une toile ; sur moi étaient éparses quelques fleurs flétries. D’un côté était un petit crucifix de bois, et de l’autre un rosaire à gros grains. J’étais enfermée entre quatre murs peu élevés, fort rapprochés les uns des autres. Une très petite clarté, qui passait au travers des barreaux, me permettait de distinguer les horreurs qui m’environnaient. Une odeur infecte me suffoquait ; et, voyant que la grille n’était pas fermée, je crus pouvoir m’échapper. En me soulevant à cet effet, j’aperçus près de moi un cercueil que couvrait un simple voile ; je le levai. Quelle fut ma surprise et mon épouvante, lorsque je parvins à reconnaître, malgré l’obscurité, la dépouille mortelle d’une de mes compagnes dont j’avais vu les funérailles quelques semaines auparavant ! Je me laissai retomber sans connaissance sur mon brancard.

» Lorsque le sentiment me revint, cette circonstance, et la conviction qu’elle me donnait que j’étais au milieu des morts, augmenta le désir que j’avais de m’enfuir. Je fis encore un mouvement vers la lumière. La grille était à ma portée ; je la levai sans difficulté : probablement on l’avait laissée ouverte pour me donner la facilité de quitter le cachot. À l’aide de quelques pierres qui, dans les murs, s’avançaient un peu plus que les autres, je parvins à monter et à sortir de ma prison ; je me trouvai alors dans une cave assez spacieuse. Plusieurs tombeaux, semblables en apparence à celui que je venais de quitter, étaient rangés le long des côtés, et paraissaient creusés assez avant dans la terre. Une lampe sépulcrale était suspendue à la voûte par une chaîne de fer, et jetait une clarté sombre dans tout le caveau. Chaque tombe était ornée d’un grand crucifix. Dans un coin était une statue de sainte Claire. Je ne fis pas d’abord attention à ces objets. Une porte, seule issue qui se présentât pour sortir du caveau, avait frappé mes yeux. J’y courus avec précipitation, m’enveloppant du linceul qui me couvrait. Je poussai la porte, et, à mon inexprimable douleur, je trouvai qu’elle était fermée en dehors.

» Je présumai alors que l’abbesse, se trompant sur la nature du breuvage qu’elle m’avait forcée de prendre, m’avait donné, au lieu de poison, un puissant narcotique ; j’en conclus que, paraissant morte aux yeux de tout le monde, j’avais subi toutes les cérémonies de l’enterrement, et que, ne pouvant instruire personne de mon existence, j’étais destinée à mourir de faim. Cette idée me fit frissonner, moins pour moi que pour l’innocente créature qui vivait encore dans mon sein. Je fis de nouveaux efforts pour ouvrir la porte ; ils furent inutiles. Je forçai ma voix pour appeler au secours ; aucune voix ne me répondit. Un triste et profond silence régnait dans tout le souterrain. Je désespérai de ma liberté. Depuis longtemps je n’avais point pris de nourriture ; la faim commença à se faire sentir, et les tourments qu’elle me causa furent insupportables : ils augmentèrent d’heure en heure avec la crainte. Tantôt je m’arrachais les cheveux de désespoir, tantôt je retournais à la porte, essayant vainement de l’ouvrir, et criant de nouveau pour obtenir du secours. Plus d’une fois je fus tentée de me frapper aux tempes contre le coin aigu de quelque tombeau, et de mettre ainsi un terme à tous mes maux, mais toujours le souvenir de mon enfant me retenait. J’exhalais alors ma douleur en sanglots et en lamentations, ou je restais dans un morne silence et les bras étendus, assise sur le pied de la statue de sainte Claire.

» Ainsi se passèrent plusieurs heures, pendant lesquelles je ne cessais d’implorer et d’attendre la mort, lorsque j’aperçus sur un tombeau voisin un petit panier, auquel je n’avais point encore fait attention. Je l’examinai : il contenait un pain de l’espèce la plus grossière, et une petite bouteille d’eau. Le pain était dur, et l’eau malpropre ; cependant je me jetai avec avidité sur ces misérables aliments, et quand la première faim fut apaisée, je réfléchis sur cette nouvelle particularité. Était-ce pour moi qu’on avait placé là ce panier ? J’osai l’espérer. Cependant qui pouvait deviner que j’eusse besoin de ce secours ? Si l’on savait que j’étais encore vivante, pourquoi étais-je retenue dans ces sombres caveaux ? Si j’étais prisonnière, que signifiaient les cérémonies pratiquées à l’occasion de ma mort ? Ou si j’étais condamnée à mourir de faim, à la pitié de qui étais-je redevable de ce secours ? Une amie n’aurait pas tenu dans le secret mon terrible châtiment ; il ne me paraissait pas probable qu’une ennemie m’eût fourni ces moyens d’existence. J’étais portée à espérer que quelques-unes des religieuses qui s’étaient déclarées en ma faveur, avaient trouvé moyen d’informer ma famille du traitement qu’on me faisait éprouver, et que peut-être il se formait quelque heureux projet pour ma délivrance. Je fus bientôt frustrée de cet espoir par l’arrivée de l’abbesse, qui, éclairée par une torche, et suivie des quatre religieuses qui avaient été témoins de ma mort supposée, entra en ce moment dans le caveau.

» L’abbesse approcha la torche de mon visage, me regarda quelques instants en silence, et ne montra aucune surprise de me trouver vivante : elle s’assit. J’étais tremblante et debout ; elle m’ordonna d’approcher : n’ayant pas la force de me soutenir, je tombai à ses genoux les mains jointes, et sans prononcer une parole.

» – Est-ce encore comme criminelle, ou est-ce comme pénitente, dit-elle, que vous implorez ma pitié ? Est-ce la contrition qui anime vos regards, ou la crainte du châtiment ? Je crains que ce ne soit ce dernier motif. Cependant prenez courage : je ne veux point votre mort, je ne désire que votre repentir. La potion que je vous ai fait prendre était de l’opium, et non pas du poison. Mon intention a été, en vous trompant, de vous faire sentir combien auraient été poignants les reproches de votre conscience, si la mort vous eût surprise avant l’expiation de vos crimes. Je vous ai fait sentir les pointes du remords ; je vous ai familiarisée avec la mort, et j’ose espérer que cette souffrance momentanée produira pour votre salut des effets éternellement heureux. Mon dessein n’est point de détruire votre âme immortelle ; non, ma fille. Je veux au contraire, achever de la purifier par la mortification et la pénitence. Écoutez donc votre arrêt, dont je ne suis ici que l’organe. Le zèle mal entendu de vos amies en a jusqu’à ce moment différé l’exécution ; rien ne peut désormais vous y soustraire. Votre famille est, ainsi que tout Madrid, persuadée de votre mort, et celles de nos sœurs qui se sont déclarées pour vous ont assisté à vos funérailles. Votre existence est désormais un mystère impénétrable. Renoncez donc à tout espoir de revoir le monde, dont vous êtes séparée pour l’éternité, et employez le peu de jours qui vous restent à vous préparer pour une autre vie.

» Cet exorde me glaça d’effroi. Je voulus parler ; un regard m’imposa silence. Elle continua.

» – Au-dessous de ces caveaux, il existe des prisons réservées, par l’ordre exprès de notre fondatrice, aux malheureuses qui, comme vous, ont forfait à leurs vœux et à leur honneur. L’entrée de ces demeures est un secret, et vous allez y être descendue. On vous y fournira chaque jour la quantité de nourriture exactement nécessaire pour entretenir votre existence, et cette nourriture sera simple et même grossière. Pleurez, ma sœur, pleurez ; et arrosez votre lit de vos larmes. Dieu sait que vous avez sujet de vous affliger. Vous n’aurez plus désormais pour consolation que la religion, pour société que le repentir. Tels sont les ordres de sainte Claire. Ayez à vous y soumettre sans murmure, et suivez-moi.

» Frappée comme d’un coup de tonnerre en entendant ce barbare décret, le peu de force qui me restait m’abandonna ; je ne répondis à l’abbesse que par des torrents de larmes ; mais, insensible à mon affliction, elle se leva, et Marianne et Alix, obéissant à son signal, m’enlevèrent dans leurs bras : l’abbesse les suivit, appuyée sur Violante et précédée de Camille qui portait la torche. Ainsi s’avança notre triste procession, dans un silence profond, qu’interrompaient seulement mes soupirs et mes gémissements. Lorsque nous arrivâmes à la principale statue de sainte Claire, la figure fut par je ne sais quel moyen, dérangée de dessus son piédestal. Les religieuses levèrent alors une grille de fer qui, en se renversant, fit un bruit effroyable ; ce bruit se répéta dans les caveaux, dont je voyais l’abîme ouvert sous mes yeux. Mes conductrices me descendirent par un escalier étroit et escarpé. À cette vue, je remplis l’air de mes cris ; j’implorai leur compassion ; j’appelai à mon secours le ciel et la terre. Ce fut en vain ; elle me firent entrer de force dans une des cellules souterraines de cette caverne.

» Je sentis mon sang se glacer ; le froid me saisit. L’humidité des murs, le lit de paille qui m’était destiné, la chaîne que j’entendis sonner, et surtout la vue des reptiles de toute espèce que je vis s’enfuir dans leurs repaires à mesure que la torche avançait, tous ces objets me pénétrèrent de terreur. M’arrachant de leurs mains, je me jetai de nouveau aux pieds de l’abbesse.

» – Si ce n’est pas sur moi, lui dis-je avec une douleur frénétique, daignez au moins jeter un regard de pitié sur l’innocente créature dont la vie est unie à la mienne. Mon crime est grand ; mais mon enfant, mon pauvre enfant, doit-il l’expier ? Il n’a point commis de fautes ; faudra-t-il qu’il souffre avant qu’il ne soit né ?

» L’abbesse fit un pas en arrière, et arracha son habit de mes mains comme s’il eût été contagieux.

» – Quoi ! s’écria-t-elle d’un air exaspéré, voulez-vous donc m’intéresser au produit de votre infamie ? Est-il à propos qu’on favorise la conservation d’un être conçu dans le parjure et l’incontinence ? Malheureuse, n’attends de moi aucune pitié ni pour toi ni pour ton bâtard. Priez plutôt le ciel qu’il daigne le faire périr avant sa naissance ; ou, s’il doit voir le jour, que ses yeux soient aussitôt après fermés pour jamais. Mettez donc au monde le fruit de votre crime ; nourrissez-le, enterrez-le vous-même ; je prierai le ciel qu’il en débarrasse cette enceinte plus tôt que plus tard.

» À cet excès d’inhumanité, frappée de ses menaces et de ses vœux barbares pour la mort de mon enfant, je tombai évanouie aux pieds de mon implacable ennemie. J’ignore combien je restai de temps en cet état, mais à mon réveil je ne vis plus autour de moi ni l’abbesse ni les religieuses. Tout était dans le silence, mais tout était horrible. Je me trouvai étendue sur une couche de paille, attachée par le milieu du corps à la chaîne pesante que j’avais déjà aperçue, et dont une extrémité était fixée dans le mur. La lueur sombre d’une lampe me laissait apercevoir toute l’horreur de ma nouvelle demeure. Point de porte à mon cachot, qui n’était séparé du reste de la caverne que par un mur à hauteur d’appui. Un crucifix de plomb était en face de mon lit. À côté de moi je vis un fouet, un chapelet, un cilice ; à quelque distance, un pot rempli d’eau, un panier contenant un pain noir, et une bouteille d’huile pour la lampe.

» Après tant et de si brillantes espérances, moi, la nièce du duc de Médina-Céli ; moi l’amante, l’épouse du marquis de Las Cisternas, née et nourrie dans l’opulence, alliée aux plus nobles familles de l’Espagne ; moi riche surtout, ou au moins qui aurais dû l’être, en amis et en protecteurs, me trouver en cette situation, ensevelie vivante dans ce gouffre et chargée de chaînes ! Au premier instant je crus rêver ; mais le second ne me fit que trop sentir la réalité de mon sort.

» Tant de maux durent avancer le terme de ma grossesse. Je fus en effet délivrée peu d’heures après ces événements de mon malheureux fardeau. Seule, sans aucun secours, sans amis, sans consolation, je mis au monde un enfant vivant ; mais qu’en pouvais-je faire ? Ignorant de quelle manière il aurait fallu s’y prendre pour conserver la vie à un être si délicat et si tendre, je ne savais, hélas ! que le baigner de mes larmes, le réchauffer dans mon sein et adresser pour lui mes prières au ciel. Ce sentiment n’était pas sans quelque plaisir ; j’en fus bientôt privée ; mon enfant mourut. Le défaut de moyens, l’air malsain de la caverne, le froid, la misère, eurent bientôt terminé la courte et pénible existence de mon joli enfant. Cependant, je ne m’en séparai point ; je l’enveloppai dans quelques morceaux déchirés de mes vêtements, et, placé dans mon sein, ses petits bras autour de mon cou, sa joue froide et pâle contre la mienne, je passais ainsi les jours et les nuits à le couvrir de baisers, à lui parler, à pleurer, à gémir.

» Camille entrait régulièrement une fois toutes les vingt-quatre heures pour m’apporter ma nourriture. Quoiqu’elle fût d’un naturel dur, elle ne put voir sans émotion un si triste spectacle ; elle craignit que l’excès de mon chagrin ne me rendît folle ; et, pour dire la vérité, je n’étais pas toujours en mon bon sens. Elle me pressa, par un motif de compassion, de me permettre qu’elle enterrât mon enfant. Je n’y voulus point consentir ; et quoique bientôt il ne fût plus qu’une masse informe et dégoûtante pour tout autre qu’une mère, je surmontai toute répugnance, je persistai à garder contre mon sein l’être infortuné qui avait été mon enfant, à tâcher en le regardant de me rappeler ses traits. Cette triste occupation était mon seul plaisir, et je n’y ai renoncé, même après ma délivrance, que vaincue par les sollicitations de deux bonnes amies. (Ici Agnès porta alternativement à ses lèvres les mains de la marquise et de Virginie). J’ai consenti alors que sa dépouille mortelle fût déposée en terre sainte.

» Camille venait chaque jour, comme je l’ai dit, m’apporter ma nourriture. Elle ne cherchait point à aigrir mes chagrins ; elle ne me laissait, à la vérité, concevoir aucun espoir de liberté, mais elle m’encourageait à supporter patiemment mes maux, et à chercher des consolations dans la religion.

» Quant à l’abbesse, son courroux ne se ralentit point, à compter du moment où ma faute et mon projet de fuite lui furent révélés par le prieur des Capucins. Une seule fois elle prit la peine de me rendre visite ; ce fut pour m’accabler de nouveaux reproches, et sans me laisser voir le plus léger signe de pitié. Femme insensible ! mais je ne veux point écouter mon ressentiment ; elle a expié, par sa mort terrible et inattendue, ses torts envers moi. Cependant, quel qu’ait été son sort, ses souffrances ne sont guère comparables aux miennes. Elle n’a pas été, comme moi, glacée par le froid perçant ; elle n’a pas respiré un air épais et pestilentiel ; elle n’a pas eu à endurer, pendant son sommeil, le froid lézard sur son visage ou dans les tresses de ses cheveux ; elle n’a pas senti, avec un mortel effroi, le crapaud hideux et gonflé de noir venin se traîner pesamment contre son sein !… Que le ciel fasse paix à son âme ! Puissent ses crimes lui être pardonnés, comme je lui pardonne mes souffrances !

» Telle était ma situation, lorsque Camille tomba tout à coup malade d’une fièvre que l’on dit être putride. Peut-être que Camille, moins jeune que moi, n’avait pu respirer impunément l’air du caveau. Retenue au lit, nulle autre que la sœur laïque, qu’on avait chargée de la veiller, n’osait l’approcher, de crainte de gagner la contagion. L’abbesse et les autres m’ayant totalement confiée aux soins de Camille, occupées d’ailleurs des préparatifs de la fête, ne songeaient point à moi ; c’est ainsi que la mère Sainte-Ursule m’a depuis expliqué leur négligence, dont j’étais loin alors de soupçonner la cause. Un jour se passa, le second encore, le troisième même arriva, sans que je visse entrer Camille, et sans qu’on m’apportât aucune nourriture. Je comptais les jours par la consommation de ma lampe, pour laquelle il me restait encore de l’huile à peu près pour une semaine. Je présumai que les religieuses m’avaient oubliée, ou que l’abbesse leur avait ordonné de me laisser périr. Mon corps n’était plus qu’un squelette à peine animé ; tous mes membres commençaient à s’engourdir ; je n’attendais plus enfin que le moment de ma dissolution… quand mon ange libérateur, mon frère arriva bien à propos pour me sauver. Ma vue était si faible, que d’abord je ne le reconnus point ; mais quand je pus distinguer ses traits, l’excès de ma joie, à la vue d’un ami si cher à mon cœur, m’eut bientôt ravi l’usage de mes sens.

» Vous savez déjà quelles sont mes obligations envers la famille de Villa-Franca ; mais ce que vous ne pouvez savoir, c’est l’étendue de ma reconnaissance, qui est infinie, comme la bonté de ceux qui m’ont obligée. Lorenzo ! Raymond ! noms si chers à mon cœur, aidez-moi à supporter ce passage subit du désespoir au bonheur. Captive naguère, chargée de chaînes, mourant de faim, souffrant tous les besoins à la fois, privée du jour et de la société, abandonnée, et me croyant oubliée de tout l’univers ; aujourd’hui rendue à la liberté et à la vie, placée au milieu de toutes les jouissances que peuvent donner l’opulence et le repos, environnée de tous les êtres qui me sont chers, et sur le point d’épouser celui à qui mon cœur est depuis si longtemps engagé. Il ne me reste qu’un vœu à former, c’est de voir mon frère rétablir sa santé, et ne plus penser, avec tant d’amertume, à sa chère Antonia : voilà désormais le seul objet de mes désirs.

» Raymond, la tendresse m’a perdue. Je me reposai trop sur mes forces ; mais je ne comptais pas moins sur votre bonheur que sur le mien. J’avais résolu de ne plus vous revoir ; sans les fatales suites de ce moment d’oubli, j’aurais tenu l’engagement que j’en avais pris avec moi-même. Le sort ne l’a pas permis, et je ne peux que me féliciter de sa décision. Je fus bien coupable cependant, et tout en essayant de me justifier, je rougis de mon imprudence. Laissons cela, Raymond ; ne nous souvenons du passé que pour mieux chérir l’avenir qui s’offre à nous, et que la conduite de votre femme ne vous rappelle jamais les erreurs de votre maîtresse. »

Ici finit Agnès. Le marquis lui répondit dans les termes les plus tendres. Lorenzo parut enchanté d’être si intimement lié avec un homme pour lequel il avait la plus haute considération. Une bulle du pape avait relevé Agnès de ses vœux. Bientôt le mariage se fit ; les époux partirent, peu de temps après, pour le château qu’avait don Raymond en Andalousie, Lorenzo les accompagna, ainsi que la marquise de Villa-Franca et l’aimable Virginie. On n’a pas besoin de dire que Théodore y suivit son maître, et qu’il fut enchanté de son bonheur. Le marquis, avant son départ, pour expier, autant qu’il le pouvait, sa négligence envers Elvire, fit à Léonelle un beau présent. Jacinthe ne fut point oubliée, et bénit, dans sa reconnaissance, le jour où sa maison avait été ensorcelée.

Agnès, de son côté, eut soin de ses amies du couvent. La digne mère Sainte-Ursule, à qui elle devait sa liberté, fut nommée, par ses soins, supérieure des Dames de la Charité,maison considérable et respectée dans toute l’Espagne. Berthe et Cornélie, ne voulant pas quitter leur amie, la suivirent dans la même communauté. Quant aux religieuses qui avaient aidé l’abbesse à persécuter Agnès, Camille, retenue dans son lit par une indisposition, avait péri dans l’embrasement du couvent de Sainte-Claire. Marianne, Alix et Violante, ainsi que deux autres, avaient péri victimes de la fureur populaire. Les trois dernières de celles qui, dans le conseil, avaient soutenu l’avis de l’abbesse, furent sévèrement réprimandées par les supérieures ecclésiastiques.

La fidèle Flore ne resta pas sans récompense. Consultée sur ses désirs, elle parut souhaiter de revoir son pays. En conséquence, on lui procura les moyens de partir pour Cuba, où elle se rendit, chargée des bienfaits de Raymond et de Lorenzo.

Après avoir acquitté les dettes de la reconnaissance, Agnès entreprit de payer celles de l’amitié, et de rendre le bonheur à l’amant d’Antonia. Habitant les mêmes lieux, Virginie et Lorenzo étaient sans cesse ensemble.

Lorenzo admirait la beauté de celle-ci, louait ses talents, et était enchanté de son caractère. Le sentiment qu’elle lui inspirait peu à peu ne ressemblait point cependant au feu dont il avait brûlé pour Antonia. L’image de cette aimable et malheureuse fille ne sortait point de son cœur : elle résistait à tous les efforts que faisait Virginie pour la supplanter. Cependant, lorsque le duc engagea son neveu à ce mariage, Lorenzo ne rejeta pas la proposition. Les instances de ses amis, le mérite de la jeune personne, vainquirent enfin la répugnance qu’il montrait à prendre de nouveaux engagements ; il finit par se proposer lui-même au marquis de Villa-Franca, et fut accepté avec joie et reconnaissance. Virginie devint sa femme, et ne lui donna jamais lieu de se repentir de son choix. Sa considération pour elle augmenta de jour en jour. Elle recueillit le fruit des efforts continuels qu’elle faisait pour lui plaire. L’attachement qu’elle inspirait prit avec le temps un caractère plus vif et plus tendre. L’image d’Antonia cessa de troubler la pensée de Lorenzo ; et Virginie finit par posséder seule ce cœur, dans lequel elle était digne de régner sans partage.

Raymond et Agnès, Virginie et Lorenzo, jouirent pendant le reste de leurs jours de tout le bonheur dont ils étaient privés depuis si longtemps.

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