Chapitre 5 La vengeance de l’abbesse
Après que le marquis eut ainsi terminé le récit de ses aventures, Lorenzo garda quelques instants le silence ; il le rompit enfin.
— Raymond, dit-il en lui prenant la main, les lois strictes de l’honneur exigeraient que je vengeasse dans votre sang l’outrage fait par vous à ma famille ; mais, d’après les circonstances particulières que vous venez de me raconter, je ne puis voir en vous un ennemi. Je conçois que la tentation a été trop forte, et qu’il aurait fallu peut-être une vertu plus qu’humaine pour résister. La superstition de mes parents est la seule cause de tous ces malheurs ; ils sont plus répréhensibles qu’Agnès et que vous-même. Le passé ne peut être rappelé ; mais il peut être réparé par votre union avec ma sœur. Vous avez été, vous continuerez d’être mon meilleur, mon unique ami. J’ai pour Agnès la plus tendre affection, et si j’avais eu à faire choix d’un époux pour elle, c’est vous-même que j’aurais choisi. Poursuivez donc votre entreprise. Je vous accompagnerai demain soir, et conduirai moi-même Agnès à la maison du cardinal. Ma présence légitimera sa conduite, et mettra à l’abri de toute censure sa fuite du couvent.
Le marquis lui témoigna sa vive reconnaissance. Lorenzo lui apprit qu’il n’avait plus rien à craindre de l’inimitié de doña Rodolpha. Il y avait déjà cinq mois que, dans un accès de colère, elle s’était rompu un vaisseau, et était morte dans l’espace de quelques heures. Passant ensuite à un autre objet, il lui parla des intérêts d’Antonia. Le marquis fut fort surpris d’entendre parler de cette nouvelle parente. Son père avait emporté au tombeau sa haine contre Elvire, et jamais il ne lui avait même donné à entendre qu’il sût ce qu’était devenue la veuve de son fils aîné.
— Vous avez raison de conjecturer, dit don Raymond à son ami, que je serais disposé à reconnaître ma belle-sœur et son aimable fille. Les préparatifs de l’évasion d’Agnès ne me permettent pas de leur rendre visite aujourd’hui ; mais je vous prie, Lorenzo, de les assurer de mon amitié, et de leur fournir, pour mon compte, toutes les sommes dont elles pourraient avoir besoin. Lorenzo promit de se conformer à ses vues aussitôt qu’il pourrait découvrir le lieu de la résidence d’Elvire. Il prit alors congé de son futur beau-frère, et retourna au palais de Médina.
Le jour commençait à paraître, lorsque le marquis se retira dans son appartement. Sachant bien que son récit durerait plusieurs heures, et voulant n’être point interrompu, il avait, en rentrant à son hôtel, défendu qu’on l’attendît. Il fut donc un peu surpris, en entrant dans son antichambre, d’y trouver encore Théodore. Assis près d’une table, et tenant une plume à la main, le page était tellement occupé, qu’il ne s’aperçut point de l’approche de son maître ; le marquis l’observa pendant quelques instants. Il écrivait quelques lignes, s’arrêtait, recommençait à écrire, souriait à ses idées, dont il paraissait émerveillé. À la fin, il mit la plume sur la table, se leva, et s’écria, en se frottant les mains d’un air joyeux : « M’y voilà ! c’est charmant, c’est charmant ! »
Les transports du page furent interrompus par un grand éclat de rire.
— Qu’avez-vous donc là de si charmant ? dit le marquis, qui soupçonnait de quelle nature étaient ses occupations.
Le jeune homme tressaillit, rougit, courut à la table, prit vite son papier et le cacha dans son sein.
— Je ne savais pas, Monsieur, que vous fussiez si près de moi ; puis-je vous être de quelque utilité ? Lucas est déjà au lit.
— Je compte aussi me mettre au lit dès que j’aurai pu vous dire mon opinion sur vos vers.
— Sur mes vers, Monsieur ?
— Oui, Théodore : je suis sûr que le dieu des vers a pu seul vous tenir éveillé jusqu’à ce moment. Montrez-les-moi ; je serai fort aise de voir quelque nouveauté dans votre composition.
— En vérité, Monsieur, ils ne méritent pas votre attention.
— Moi, je crois qu’ils sont charmants, puisque vous l’avez dit. Allons, voyons, je vous promets d’être un critique indulgent.
L’aimable enfant lui présenta son papier d’un air fort humble en apparence ; mais le plaisir qui brillait dans ses yeux à travers sa feinte tristesse, décelait la vanité de son jeune cœur. Le marquis sourit en observant ce qui se passait dans l’âme de Théodore. Il s’assit ; le jeune page, secrètement partagé entre l’espoir et la crainte, cherchait avec une inquiétude inexprimable à lire sur le visage de son maître l’effet de ses vers.
Le marquis rendit à Théodore son papier avec un sourire d’encouragement.
— Votre petit poème me plaît beaucoup, lui dit-il ; cependant, vous ne devez pas trop vous en rapporter à mon opinion ; en fait de poésie, je ne suis pas un très bon juge. Il m’est arrivé de faire une fois quatre ou cinq espèces de vers ; ils étaient tendres. La strophe commençait par ces mots : Je suis à toi, tu es à moi,etc. Cependant, l’effet en a été pour moi si peu satisfaisant, que j’ai bien promis de n’en plus faire un seul de ma vie. Et quant à vous, Théodore, je dois vous dire que vous ne pouvez choisir une occupation plus dangereuse que celle de faire des vers. Un auteur, quel qu’il soit, bon, mauvais ou médiocre, est une créature malheureuse que chacun se croit en droit d’attaquer. Peu de personnes sont en état d’écrire un livre ; mais tout le monde se croit apte à le juger. Un mauvais ouvrage porte avec lui sa punition : c’est le mépris et le ridicule. Est-il bon, il excite l’envie, et attire sur son auteur mille et mille mortifications ; il se voit assailli par une nuée de critiques partiaux et de mauvaise humeur. L’un trouve à redire au plan, un autre au style, un autre à la moralité ; et s’ils ne réussissent point à trouver des défauts à l’ouvrage, ils chercheront alors à flétrir l’auteur ; ils produiront malicieusement au grand jour toutes les particularités propres à jeter du ridicule sur son caractère ou sur sa vie privée, et viseront à blesser l’homme, s’ils ne peuvent atteindre l’écrivain. En un mot, entrer dans la carrière de la littérature, c’est vous exposer volontairement à tous les traits de la jalousie, du ridicule, du dédain, et même du blâme. Un jeune auteur, je le sais, trouve en cela même de l’encouragement et de la consolation. Lope de Vega, se dit-il à lui-même, et Calderon ont eu aussi des critiques injustes et envieux ; et modestement il se range dans la même catégorie. Je sais que ces sages observations ne font que glisser sur votre esprit, que la manie littéraire est un mal sans remède, et qu’il ne vous est pas plus aisé de cesser d’écrire qu’à moi de cesser d’aimer ; cependant, si vous ne pouvez résister totalement au paroxysme poétique, ayez du moins la précaution de ne communiquer vos vers qu’à ceux dont la prévention bien déclarée en votre faveur vous assure leur approbation.
— Ainsi, Monsieur, vous ne trouvez donc pas que mes vers soient bons ? reprit Théodore d’un air consterné.
— Je ne dis pas cela. Je vous ai déclaré, au contraire, qu’ils me plaisaient beaucoup ; mais mon amitié pour vous me rend suspect de partialité, et d’autres pourraient porter un jugement moins favorable. Je dois encore vous dire que ma prévention même ne m’aveugle pas au point de n’y pas apercevoir un assez grand nombre de défauts. Par exemple, j’y vois une grande profusion de métaphores. La force de vos vers, en général, consiste plus dans les mots que dans le sens ; quelques vers ne sont là que pour la rime, et la plupart des meilleures idées sont empruntées à d’autres poètes, quoique vous-même ignoriez peut-être le plagiat. Ces défauts pourraient, à la rigueur, être excusés dans un ouvrage de longue haleine ; mais un aussi petit poème devrait être parfait.
— Cela peut être vrai, Monsieur ; mais je vous prie de considérer que je n’écris que pour mon plaisir.
— Vos défauts en sont moins excusables. On peut pardonner quelques négligences à ceux qui, écrivant pour de l’argent, sont obligés de compléter leur tâche dans un temps donné, et sont payés, non d’après la valeur, mais d’après le volume de leurs productions ; mais dans ceux qu’aucune nécessité n’oblige à se faire auteurs ; qui, n’écrivant que pour l’honneur, ont tout le loisir de polir leurs compositions, ces fautes sont impardonnables, elles appellent sur l’ouvrage les traits de la plus sévère critique.
Le marquis se leva. Voyant Théodore triste et découragé, il ajouta en souriant :
— Cependant ces vers ne déshonoreront point votre nom : votre versification est assez facile, et vous avez l’oreille juste. La lecture de votre petit poème m’a causé beaucoup de plaisir ; et si ce n’est pas vous demander une faveur trop grande, je vous serai fort obligé de m’en donner une copie.
Ces derniers mots épanouirent la physionomie du jeune homme : n’ayant pas aperçu le sourire moitié sincère, moitié ironique qui accompagnait cette prière, il se hâta de promettre la copie. Le marquis entra dans sa chambre, satisfait d’avoir donné cette petite leçon à la vanité de Théodore, se jeta sur son lit, s’endormit, et fit d’agréables rêves sur le bonheur que lui promettait son union prochaine avec Agnès.
À son retour à l’hôtel de Médina, Lorenzo demanda ses lettres : il en trouva plusieurs qui l’attendaient ; mais il ne trouva point celle que lui-même attendait. Léonelle n’avait pu lui écrire le même soir : elle n’avait eu que le temps d’informer don Christoval, sur qui elle se flattait d’avoir fait une impression profonde, et dont elle voulait, avant tout, s’assurer du lieu où il pourrait la revoir. À son retour du sermon, Léonelle avait raconté à sa sœur comment un fort aimable cavalier avait eu pour elle les attentions les plus marquées, et comment son compagnon s’était chargé d’embrasser les intérêts d’Antonia auprès du marquis de Las Cisternas. Elvire fut beaucoup moins satisfaite de ce récit que celle qui le faisait. Elle blâma l’imprudente facilité avec laquelle sa sœur avait confié à un inconnu le secret de ses affaires, et craignit qu’une démarche aussi inconsidérée n’inspirât au marquis des préventions contre elle ; mais elle cacha dans le fond de son cœur sa principale crainte. Elle avait observé qu’au seul nom de Lorenzo le rouge montait au visage de sa fille : toutes les fois qu’il en était question, Antonia, timide, embarrassée, détournait la conversation et parlait d’Ambrosio. Ayant aperçu les émotions de ce jeune cœur, Elvire exigea de Léonelle qu’elle se dispensât d’écrire aux deux cavaliers. Un soupir échappé à Antonia confirma la prudente mère dans son opinion.
Mais Léonelle avait, de son côté, résolu de n’en faire qu’à sa tête ; elle ne vit dans les scrupules de sa sœur que l’inspiration d’une secrète jalousie ; Elvire craignait apparemment qu’elle ne pût parvenir à un rang supérieur au sien. Léonelle adressa donc secrètement à Lorenzo le billet suivant, qui lui fut remis à son réveil :
« Vous m’accusez sans doute, señor Lorenzo, de négligence et d’ingratitude ; mais je vous jure sur mon honneur virginal qu’il ne m’a pas été possible hier d’accomplir ma promesse. Je ne sais en quels termes vous instruire de l’étrange accueil qu’a fait ma sœur à votre bon désir de lui rendre visite. Ma sœur est une femme fort singulière, quoiqu’elle ait de bonnes qualités ; mais elle est jalouse de moi, ce qui fait que souvent ses idées me semblent inexplicables. En apprenant que votre ami m’avait fait beaucoup de politesses, elle a pris l’alarme, elle a blâmé ma conduite, et m’a expressément défendu de vous faire connaître notre adresse ; mais ma reconnaissance des bons offices que vous nous avez offerts, et, l’avouerai-je ? mon désir de revoir le trop aimable Christoval, ne me permettent pas de condescendre à ses volontés. Nous demeurons, monsieur, dans la rue de Saint-Jago,la quatrième porte après le palais d’Albornos,et presque en face du barbier Miguel Cœllo.Vous pouvez demander doña Elvire Dalfa, nom de fille de ma sœur, qu’elle continue de porter, d’après l’ordre exprès de son beau-père. Vous êtes sûr de nous trouver ce soir à huit heures ; mais ne laissez pas échapper un mot qui puisse faire soupçonner à ma sœur que je vous ai écrit cette lettre. Si vous voyez le comte d’Ossorio, dites-lui, je rougis en le déclarant, que sa présence aussi ne sera que trop agréable à la tendre
Léonelle. »
Ces derniers mots étaient écrits avec de l’encre rouge, pour figurer l’aimable rougeur qui couvrait les joues de Léonelle lorsqu’elle traçait des mots si propres à effaroucher sa pudeur virginale.
Après avoir lu ce billet, Lorenzo fit chercher partout don Christoval ; mais n’ayant pu le trouver de tout le jour, il prit le parti de se rendre seul chez doña Elvire, à la grande mortification de Léonelle. Le domestique qu’il chargea de l’annoncer ayant déjà dit qu’Elvire était à la maison, elle ne put refuser sa visite ; ce ne fut cependant qu’avec répugnance qu’elle consentit à le recevoir. Cette répugnance fut encore accrue par l’émotion visible que son approche, et surtout sa présence, produisirent sur Antonia. Lorenzo était bien fait de sa personne : ses traits étaient expressifs et ses manières naturellement élégantes. Elvire, quand elle l’aperçut, résolut de le recevoir avec une politesse froide, de refuser ses offres de service, tout en se montrant reconnaissante de ce qu’elles avaient d’obligeant, et de lui faire sentir, sans cependant l’offenser, qu’elle serait charmée qu’il voulût à l’avenir supprimer ses visites.
Lorsqu’il entra, Elvire, souffrante, était à demi couchée sur un lit de repos. Antonia brodait, assise devant son tambour, et Léonelle, en habit de bergère, lisait la Diane de Monte-Mayor.Lorenzo s’attendait à trouver dans Elvire, quoiqu’elle fût mère d’Antonia, la sœur de Léonelle et la fille d’un honnête cordonnier de Cordoue ; un seul coup d’œil fut suffisant pour le détromper : il vit une femme d’une figure très distinguée, et belle encore, quoique le temps et les chagrins eussent un peu altéré ses traits. Sa physionomie était grave ; mais cette gravité était tempérée par une douceur enchanteresse. Lorenzo conjectura qu’elle devait avoir ressemblé dans sa jeunesse à Antonia. Il commença par exprimer son étonnement de l’imprudente prévention du feu comte de Las Cisternas. Elle le pria de s’asseoir et se rassit elle-même.
Antonia le reçut avec une simple révérence, et continua de travailler. Pour cacher la rougeur qui couvrait ses joues, elle se pliait en deux sur son métier. La tante joua la modestie ; elle affecta de rougir et d’être tremblante : elle tenait les yeux baissés, se préparant à recevoir les compliments de don Christoval, qu’elle supposait entré avec Médina ; mais à la fin, regardant autour d’elle, ce fut avec une extrême mortification qu’elle s’aperçut que Médina était seul. Comme il parlait à Elvire de don Raymond, Léonelle impatiente lui demanda en l’interrompant ce qu’était devenu son ami.
— Ah ! señora, répondit tristement Lorenzo, qui désirait se maintenir dans ses bonnes grâces, combien il sera affligé d’avoir manqué cette occasion de vous présenter ses hommages ! La maladie subite d’un de ses parents l’a obligé de quitter Madrid à la hâte ; mais soyez sûre qu’à son retour sa première démarche sera de venir se mettre à vos pieds.
Comme il disait ces mots, ses yeux rencontrèrent ceux d’Elvire, dont le regard fixe et expressif lui reprocha d’avoir dit un mensonge. Léonelle, de son côté, ne fut pas plus satisfaite de cette réponse. Honteuse et mécontente, elle se leva et sortit en grommelant.
Lorenzo se hâta de réparer sa faute et de se rétablir dans l’opinion d’Elvire : il lui rapporta la conversation qu’il avait eue avec le marquis, l’assurant que don Raymond était prêt à la reconnaître pour la veuve de son frère, et qu’il l’avait spécialement chargé de venir lui rendre sa visite, en attendant qu’il pût y venir lui-même. Cette nouvelle soulagea d’un grand poids l’esprit d’Elvire : elle avait donc enfin trouvé un protecteur pour sa jeune orpheline ! Elle remercia Lorenzo de s’être si généreusement intéressé pour elle ; cependant elle ne l’invitait point à répéter sa visite. En prenant congé, Lorenzo lui demanda la permission de venir quelquefois s’informer de sa santé. Le ton poli avec lequel il fit cette demande, la reconnaissance, l’amitié qui l’unissait au marquis, tous ces motifs ne laissaient point à Elvire la liberté d’un refus : elle consentit à le recevoir ; il promit de ne point abuser de la permission, et sortit.
Après son départ, Elvire et Antonia restées seules gardèrent quelques instants le silence. Toutes deux désiraient parler sur le même sujet ; mais l’une éprouvait un embarras qui ne lui permettait pas de desserrer les lèvres, l’autre craignait de voir ses craintes confirmées ; et toutes deux se taisaient.
— Ce jeune homme est fort aimable, dit enfin Elvire ; il me plaît beaucoup. Hier à l’église, fut-il longtemps auprès de vous, Antonia ?
— Oh ! maman, il ne m’a pas quittée un seul instant ; il a eu l’honnêteté de me donner sa chaise, et s’est montré fort obligeant et fort attentif.
— Vraiment ! pourquoi donc ne m’en avez-vous point parlé ? Je ne vous ai même pas entendu prononcer son nom. Votre tante m’a fait un pompeux éloge de son ami, vous m’avez parlé de l’éloquence d’Ambrosio, et l’une et l’autre ne m’avez dit un seul mot ni de la personne ni des agréments de Lorenzo : si Léonelle ne m’eût pas instruite de son empressement à nous servir, j’aurais totalement ignoré son existence.
Antonia rougit et ne répondit point.
— Vous en jugez peut-être moins favorablement que moi. Sa figure est, à mon gré, fort plaisante ; sa conversation est celle d’un homme sensé, et ses manières sont fort engageantes. Peut-être l’avez-vous vu sous un autre aspect. Vous semble-t-il… désagréable ?
— Désagréable ! oh ! maman, comment serait-il possible ? Il eut hier tant de bontés pour moi, sa figure est à la fois si gracieuse et si noble, sa conversation est si intéressante, ses manières si engageantes !… Soyez sûre, maman, que je pensais à lui quoique je ne vous en parlasse point.
— Oh ! cela, je le crois : mais vous n’avez pas eu le courage de m’en faire vous-même la confidence ; vous m’avez caché, Antonia, que vous nourrissiez au fond de votre cœur un sentiment nouveau, et cela parce que vous avez pensé que je le pourrais désapprouver. Venez près de moi, mon enfant.
Antonia, confuse et embarrassée, quitta sa broderie, et, se jetant à genoux près du sofa, cacha son visage dans le sein de sa mère.
— Calmez vos craintes, ma chère Antonia ; voyez en moi une tendre amie, et ne craignez aucun reproche de ma part. J’ai lu sur votre visage les émotions de votre cœur ; vous n’avez point l’art de les cacher, et elles ne pouvaient échapper à l’œil attentif d’une mère. Ce Lorenzo, croyez-moi, est dangereux pour votre repos. En supposant même que votre affection fût payée par lui de retour, quelles peuvent être les suites de cet attachement ? Vous êtes pauvre et n’avez point d’amis, mon Antonia ; Lorenzo est l’héritier du duc de Médina-Céli. En supposant qu’il n’ait que des vues honorables, son oncle ne consentira jamais à cette union ; et moi je n’y donnerai point mon consentement sans celui de cet oncle : j’ai trop appris par ma propre expérience à quels chagrins une jeune fille s’expose en entrant dans une famille qui refuse de la recevoir. Combattez donc votre penchant, ma fille ; quoi qu’il doive vous en coûter, tâchez de le surmonter.
Antonia baisa la main de sa mère et promit de lui obéir.
— Pour empêcher, continua Elvire, que votre affection ne s’accroisse, il sera nécessaire d’arrêter le cours des visites de Lorenzo. Le service qu’il m’a rendu ne me permet pas de l’éconduire formellement ; mais, si je n’augure pas trop favorablement de son caractère, j’espère qu’il entendra mes raisons. Qu’en dites-vous, mon enfant ? Cette précaution ne vous semble-t-elle pas nécessaire ?
Antonia souscrit à tout sans hésiter, mais non pas avec regret. Sa mère l’embrassa affectueusement et se retira dans sa chambre à coucher. Antonia suivit son exemple, et fit vœu si fréquemment de ne plus penser à Lorenzo, qu’elle ne pensa qu’à lui jusqu’au moment où le sommeil vint fermer sa paupière.
Au sortir de chez Elvire, Lorenzo se hâta de rejoindre le marquis. Tout était prêt pour le second enlèvement d’Agnès. À minuit, les deux amis étaient avec un carrosse à quatre chevaux sous les murs du couvent. Don Raymond, possesseur de la clef du jardin, en ouvrit la porte. Ils entrèrent, et attendirent pendant quelque temps qu’Agnès vînt les joindre. Le marquis, impatient et craignant que sa seconde tentative ne fût pas plus heureuse que la première, proposa d’aller de plus près reconnaître le couvent. Les deux amis s’approchèrent ; tout était tranquille et dans l’obscurité.
L’abbesse avait jugé à propos de garder le secret sur l’aventure d’Agnès, craignant que le crime d’un des membres de sa communauté ne rejaillît sur tout le reste, ou que l’intervention de quelques parents puissants ne la frustrât de sa vengeance en lui enlevant sa victime : elle avait donc eu soin de ne donner à l’amant d’Agnès aucune raison de soupçonner que ses desseins étaient découverts, et que son amante allait être punie. La même raison lui avait fait rejeter l’idée de faire arrêter le séducteur inconnu, lorsqu’il se présenterait la nuit au jardin : cette marche aurait causé trop de trouble et attiré trop particulièrement sur son couvent les yeux de tout Madrid. Elle se contenta de renfermer étroitement Agnès, laissant à son amant la liberté de poursuivre l’accomplissement de ses desseins. Le résultat de cette détermination fut telle qu’elle l’avait espéré : le marquis et Lorenzo attendirent en vain jusqu’au point du jour ; ils se retirèrent alors sans bruit, alarmés de voir ainsi leur projet avorté, et ne pouvant en deviner la cause.
Le lendemain matin, Lorenzo courut au couvent et demanda à voir sa sœur. L’abbesse parut à la grille, et lui annonça d’un air triste que depuis plusieurs jours Agnès avait paru fort agitée ; qu’elle avait été vainement pressée par ses compagnes de leur dévoiler la cause de sa mélancolie, et de chercher dans leur amitié des consolations ; qu’elle avait obstinément persisté à ne leur faire aucune confidence ; mais que jeudi soir ses peines secrètes avaient produit un effet si violent sur sa constitution, qu’elle était tombée malade et gardait à présent le lit.
Lorenzo ne crut pas un mot de cette histoire, dit qu’il voulait absolument voir sa sœur, et demanda, si elle ne pouvait descendre à la grille, à être admis dans sa cellule.
L’abbesse fit le signe de la croix, choquée de la seule idée que l’œil profane d’un homme pût parcourir l’intérieur de sa sainte maison ; et fort étonnée que Lorenzo pût lui faire une semblable proposition, elle lui dit que sa demande ne pouvait lui être accordée ; mais que, s’il voulait revenir le lendemain, elle espérait que sa chère fille serait suffisamment rétablie pour descendre au parloir. Lorenzo fut obligé de se retirer, assez mécontent de cette réponse, et alarmé pour la sûreté de sa sœur.
Il revint au couvent le lendemain de bonne heure. Agnès était plus mal. Le médecin avait déclaré qu’elle était en danger ; il lui avait ordonné de rester tranquille dans son lit ; elle ne pouvait par conséquent recevoir la visite de son frère. Lorenzo devint furieux ; il pria, supplia, menaça, mais en vain : après avoir employé tous les moyens imaginables, il revint désespéré trouver le marquis. Celui-ci, de son côté, avait mis tout en œuvre pour découvrir ce qui avait pu faire échouer le complot. Don Christoval, auquel ils avaient cru devoir confier leur secret, avait cherché à faire parler la vieille portière du couvent, qu’il connaissait d’ancienne date ; mais elle était sur ses gardes, il n’en put tirer aucun éclaircissement. Le marquis écumait de colère ; Lorenzo n’était guère moins agité. Tous deux s’accordaient à conjecturer que le secret de l’évasion avait été découvert, et que la maladie d’Agnès n’était qu’un prétexte inventé par l’abbesse ; mais ils n’apercevaient aucun moyen de l’arracher de ses mains.
Lorenzo se rendait chaque jour au couvent, et chaque jour on lui disait que sa sœur était ou plus mal ou dans le même état. Bien assuré que ces rapports étaient faux, il n’en était point alarmé ; mais comme il ignorait de quelle manière sa sœur était traitée, et d’après quels motifs l’abbesse s’obstinait à empêcher qu’il ne la vît, cette incertitude lui causait les plus vives inquiétudes. Telle était la situation de Lorenzo et du marquis, lorsque celui-ci reçut une seconde lettre du cardinal-duc de Lerme. Cette lettre renfermait la bulle du pape qui relevait Agnès de ses vœux, et ordonnait qu’elle fût rendue à ses parents. L’arrivée de ce papier essentiel détermina la marche qu’ils suivraient désormais ; ils convinrent que Lorenzo irait porter, dès le lendemain, une copie de la bulle à l’abbesse, qui, pour se dispenser d’obéir, ne pourrait alors alléguer la maladie d’Agnès ; qu’il exigerait que sa sœur lui fût remise à l’instant, et qu’il la conduirait au palais de Médina.
Ainsi délivré de toute inquiétude relativement à sa sœur, Lorenzo eut quelques instants à donner à l’amour et à Antonia. Vers les huit heures, il se présenta de nouveau chez Elvire ; elle avait donné l’ordre qu’on le laissât entrer. Dès qu’on l’eut annoncé, sa fille se retira avec Léonelle ; et quand il entra, il trouva Elvire seule. Elle le reçut un peu plus familièrement que la première fois, et le fit asseoir auprès d’elle.
— Don Lorenzo, dit-elle, allant droit au fait, vous devez me croire reconnaissante du service que vous m’avez rendu auprès du marquis ; soyez assuré que je n’en perdrai jamais le souvenir. L’intérêt seul de mon enfant, de ma chère Antonia, va m’inspirer ce que je me propose de vous dire aujourd’hui. Ma santé est faible ; bientôt peut-être Dieu me rappellera à lui. Ma fille alors demeurerait sans parents et sans protecteurs, si, par quelque imprudence, elle perdait l’espoir de trouver protection dans la famille de Cisternas. Ma fille est jeune et sans artifice ; elle est assez jolie pour qu’il me soit permis de songer à la préserver de la séduction. Son âme est d’ailleurs douce et aimante, un seul instant peut éveiller des passions encore assoupies dans le fond de son cœur. Vous êtes aimable, don Lorenzo ; Antonia est déjà reconnaissante envers vous. Vous le dirai-je ? Votre présence ici me fait trembler ; je crains qu’elle ne lui fasse éprouver des sentiments qui répandraient l’amertume sur le reste de sa vie, ou lui feraient concevoir des espérances que sa situation rendrait éternellement vaines et inexcusables. Pardonnez-moi si je vous avoue mes craintes, et laissez-moi vous en développer les motifs. Je ne puis vous interdire l’entrée de ma maison ; mais je crois pouvoir invoquer votre générosité, et vous prier d’avoir égard aux sollicitudes d’une mère. Croyez que je regretterai sincèrement de ne pouvoir cultiver votre connaissance ; ma tendresse pour ma fille m’oblige, don Lorenzo, à vous prier de supprimer à l’avenir vos visites. En cédant à ma demande, vous augmenterez l’estime que j’ai déjà conçue pour vous, et dont tout me porte à croire que vous êtes digne.
— Votre franchise me charme, reprit Lorenzo, et je vous confirmerai dans la bonne opinion que vous avez de moi ; cependant j’espère que les raisons que vous venez de m’alléguer ne vous porteront pas à persister dans votre demande. J’aime votre fille, et l’aime sincèrement. Ce serait pour moi le comble du bonheur si je pouvais lui inspirer ces sentiments mêmes que vous paraissez redouter, la conduire à l’autel, et recevoir sa main d’elle-même et de vous. Pour le présent, je ne suis pas riche, il est vrai ; mon père, en mourant, ne m’a laissé qu’un modique héritage ; mais mes espérances me permettent peut-être d’oser prétendre à la main de la fille du comte de Las Cisternas.
Il allait continuer, Elvire l’interrompit :
— Ce titre pompeux, don Lorenzo, vous fait perdre de vue mon origine ; vous oubliez que j’ai passé quatorze ans en Espagne, désavouée par la famille de mon mari, et n’existant que d’une pension à peine suffisante pour l’entretien et l’éducation de ma fille. J’ai même été négligée par la plupart de mes propres parents, qui ne pouvaient croire à la réalité de mon mariage. Ma pension ayant cessé à la mort de mon beau-père, je me suis trouvée réduite à l’indigence. Me voyant dans cette situation, ma sœur, qui unit à quelque travers d’esprit le cœur le plus tendre et le plus généreux, m’a aidée de son peu de fortune, m’a engagée à me rendre à Madrid, où elle me soutient, ma fille et moi, depuis que nous avons quitté la Murcie. Ne voyez donc point dans Antonia la descendante du comte de Las Cisternas ; considérez-la comme une pauvre et malheureuse orpheline, comme la petite-fille de l’artisan Torribio Dalfa, comme la pensionnaire nécessiteuse de la fille d’un simple ouvrier. Comparez cette situation à celle du neveu et de l’héritier du puissant duc de Médina. Je crois que vos intentions sont honorables, don Lorenzo, mais comme il n’y a point d’espoir que votre oncle veuille jamais approuver cette union, je prévois que les suites de votre attachement seraient fatales au repos de mon enfant.
— Pardon, señora, vous êtes mal informée si vous mesurez le caractère de mon oncle sur celui de la plupart des autres hommes : mon oncle a une manière de voir supérieure aux vains préjugés et aux motifs sordides d’intérêt ; il a beaucoup d’affection pour moi, et je n’ai aucune raison de craindre qu’il voulût s’opposer à mon mariage avec Antonia, quand il verrait que mon bonheur en dépend. Mais, en supposant même qu’il n’y voulût pas consentir, qu’ai-je à craindre ? Mes parents ne sont plus ; je suis possesseur de ma petite fortune : elle sera suffisante pour soutenir convenablement Antonia, et je suis prêt à renoncer, pour obtenir sa main, au duché de Médina.
— Vous êtes vif et jeune, Lorenzo ; ces idées sont de votre âge ; mais j’ai trop appris par moi-même que le malheur accompagne toujours les alliances inégales. J’ai épousé, contre la volonté de sa famille, le comte de Las Cisternas : j’en ai été sévèrement punie. Quel que fût le lieu de notre retraite, la colère de son père a toujours poursuivi Gonzalve ; la pauvreté vint nous assaillir, et nous ne trouvâmes plus d’amis. Notre mutuelle affection existait toujours ; mais, hélas ! ce n’était plus sans interruption. Accoutumé à l’aisance, mon époux soutint mal le passage de la richesse à l’indigence : il regretta les biens dont il avait joui et qu’il avait quittés pour moi ; et quelquefois le désespoir venant à s’emparer de son âme, il me reprochait notre commune détresse, me nommait le fléau de sa vie, la source de ses chagrins, la cause de sa ruine. Il ignorait, hélas ! combien étaient plus amers les reproches que se faisait mon propre cœur. J’avais triplement à souffrir : pour moi-même, pour mes enfants, et pour lui. Il est vrai que ces instants étaient courts ; sa sincère tendresse reprenait bientôt son empire, et son repentir alors, son empressement à essuyer mes larmes, me tourmentaient encore plus que ses reproches. Il se jetait à mes genoux, me demandait mille fois pardon, et se maudissait lui-même, comme l’unique cause de mes peines. Je veux épargner ces souffrances à ma fille : tant que je vivrai, elle ne sera point votre épouse sans le consentement de votre oncle, qui indubitablement désapprouvera cette union. Il est puissant, je n’exposerai point mon Antonia aux effets de sa colère et de sa persécution.
— Sa persécution ! Songez-vous combien il me serait aisé de l’éviter ? En mettant la chose au pis, je n’aurais qu’à quitter l’Espagne. Ma fortune peut être aisément réalisée. Les îles d’Amérique nous offriront une retraite sûre ; j’ai même un petit bien à Saint-Domingue. Nous partirons : la patrie sera pour moi le lieu où je pourrai posséder sans trouble Antonia.
— Chimères romanesques ! Tels étaient aussi les sentiments de Gonzalve. Il crut pouvoir abandonner l’Espagne sans regret ; le moment du départ le détrompa. Vous ne savez pas ce que l’on souffre à quitter son pays natal ! à le quitter pour ne jamais le revoir ; à le quitter pour des régions inconnues et sauvages, situées sous un climat dangereux ; à s’éloigner sans retour des compagnons de sa jeunesse ; à voir périr autour de soi les objets de sa tendresse, victimes des incurables maladies que produit la brûlante atmosphère de l’Inde ! J’ai eu tous ces maux à supporter : mon époux et deux aimables enfants ont trouvé leur tombeau dans l’île de Cuba ; un prompt retour en Espagne a sauvé seule ma jeune Antonia. Ah ! don Lorenzo, si vous pouviez concevoir tout ce que j’ai souffert pendant cette absence ! combien je regrettais les lieux qui m’ont vue naître ! Je portais envie aux vents qui soufflaient vers l’Espagne, et quand un matelot espagnol, en passant sous mes fenêtres, chantait quelque air connu, je sentais mes yeux se remplir de larmes en songeant à mon pays natal. Gonzalve lui-même, mon malheureux époux…
Les larmes gagnèrent Elvire ; elle se couvrit le visage de son mouchoir. Après quelques instants de silence, elle se leva.
— Excusez-moi, dit-elle, si je vous quitte un moment ; le souvenir de mes peines m’a fort agitée, et j’ai besoin d’un peu de solitude. En attendant mon retour, parcourez ces stances : je les ai trouvées, après la mort de mon mari, parmi ses papiers. Le chagrin m’aurait tuée, si j’avais su plus tôt qu’il fût occupé de ces idées. Il écrivit ces vers lorsque nous partîmes pour Cuba, dans un de ces moments où, l’âme obscurcie par le chagrin, il oubliait qu’il avait près de lui sa femme et deux enfants. Les biens que nous quittons nous semblent toujours les plus précieux : Gonzalve quittait pour jamais l’Espagne, le reste du monde n’offrait rien à ses yeux qui pût le dédommager de cette perte. Lisez ces stances, don Lorenzo, elles vous donneront quelque idée des sentiments d’un banni.
Elvire remit le papier à Lorenzo, et sortit de l’appartement. Le jeune homme lut le poème, qui avait pour titrel’Exil.
Ô beau pays de l’Ibérie !
Champs et vallons aimés des cieux ;
Heureux climats, terre chérie,
Recevez mes derniers adieux.
Sur des bords déserts et sauvages
Gonzalve, bientôt égaré,
Sentira son cœur déchiré
Du regret de vos doux rivages.
Ô beau pays, etc.
J’étais, au sein de l’opulence,
Honoré, caressé, servi :
L’amour, hélas ! m’a tout ravi ;
Je perds jusques à l’espérance.
Ô beau pays, etc.
Qui me rendra le sort prospère,
Le bonheur qui m’était promis,
Mon rang, mes biens et mes amis,
Et la tendresse de mon père ?
Ô beau pays, etc.
Demeure antique de Murcie,
Je te quitte, paisible lieu,
Pour aller sous un ciel de feu
Tourmenter ma pénible vie.
Ô beau pays, etc.
De l’œil encor, je suis, j’embrasse
Ces monts groupés dans un lointain
Qui déjà, confus, incertain,
Par degrés pâlit et s’efface.
Ô beau pays, etc.
Dors, mon vaisseau, dors, je te prie,
Ou fais, du moins, peu de chemin,
Afin qu’à mon réveil, demain,
J’aperçoive encor ma patrie.
Ô beau pays, etc.
Vain désir ! prière impuissante !
Le vent souffle, l’onde a grossi :
Hélas ! je serai loin d’ici
Demain à l’aube renaissante.
Ô beau pays, etc.
Lorenzo avait à peine eu le temps de lire ces vers, lorsque Elvire rentra. Après avoir donné un libre cours à ses larmes, elle avait recouvré l’air calme et la dignité qui lui étaient ordinaires.
— Je n’ai rien à vous dire de plus, reprit-elle ; je vous ai exposé mes craintes, je vous ai dit les raisons qui me font désirer que vous ne répétiez plus vos visites. Je me suis confiée pleinement à votre honneur, et je suis bien assurée que je n’ai pas eu de vous une opinion trop favorable.
— Encore une question, señora, je vous prie. Si le duc de Médina approuvait mon amour, me permettriez-vous d’adressez mes hommages à vous et à l’aimable Antonia ?
— Je ne dissimulerai point avec vous, don Lorenzo. Quoiqu’il soit peu probable que cette union puisse jamais avoir lieu, je crains que ma fille même ne la désire ; je ne vous cacherai point que votre présence à déjà fait sur elle une impression qui me cause les plus sérieuses alarmes : je suis donc obligée de la tenir éloignée de vous. Quant à moi, il n’y a pas lieu de douter que je fusse charmée de voir mon enfant avantageusement établie. Je n’ai pas l’espoir de vivre encore longtemps ; le marquis de Las Cisternas m’est parfaitement inconnu ; quelles que soient aujourd’hui ses dispositions relativement à sa nièce, il se mariera ; il est possible qu’Antonia ne plaise point à son épouse, et qu’elle perde ainsi son unique protecteur. Si le duc votre oncle donne son consentement, vous obtiendrez sûrement le mien et celui de ma fille, et ma porte alors vous sera ouverte ; jusque-là, je vous prie d’être convaincu de mon estime et de ma reconnaissance, et de vous rappeler que nous ne devons plus nous voir.
Lorenzo promit tout ce qu’exigeait Elvire, en l’assurant qu’il espérait avoir bientôt obtenu ce consentement. Prenant ensuite occasion de ce qu’elle venait de dire sur l’épouse future du marquis, il lui raconta en peu de mots l’histoire de ses aventures avec Agnès, en ajoutant que don Raymond n’attendait que la fin très prochaine de cette affaire pour venir assurer lui-même doña Elvire de son amitié et de sa protection.
— Votre sœur est, dites-vous, à Sainte-Claire, reprit Elvire ; je tremble pour elle : une de mes amies, qui fut élevée dans ce couvent, m’a peint l’abbesse comme une femme hautaine, inflexible, superstitieuse et vindicative. On m’a dit depuis, qu’elle s’était mis en tête d’établir la plus sévère règle dans son couvent, et que les plus légères imprudences ne trouvaient jamais grâce à ses yeux ; qu’elle savait, quoique violente, prendre au besoin le masque de la douceur et de la bonté ; mais qu’elle était implacable, et capable de prendre comme d’éluder les mesures les plus rigoureuses pour l’accomplissement de ses volontés. Je suis inquiète d’apprendre que doña Agnès est entre les mains d’une femme aussi dangereuse.
Lorenzo se leva et prit congé. Elvire, en lui rendant le salut, lui présenta sa main, qu’il baisa respectueusement ; il témoigna ses regrets de ne pouvoir encore saluer Antonia, et retourna à son hôtel. Fort satisfaite du résultat de cette conversation, forcée de s’avouer à elle-même que Lorenzo, pour gendre, ne lui déplairait pas, elle crut cependant ne devoir point confier à sa fille la faible lueur d’espérance que les dispositions de son jeune amant lui laissaient entrevoir.
Le lendemain, dès la pointe du jour, Lorenzo était au couvent de Sainte-Claire, muni d’une copie en bonne forme des ordres du Saint-Père. Les nonnes étaient encore à matines : il en attendit impatiemment la fin. L’abbesse enfin parut à la grille : il demanda à voir Agnès. Hélas ! répondit la vieille dame, la situation de cette chère enfant devient à chaque moment plus dangereuse. Les médecins en désespèrent ; ils ont déclaré qu’il n’y avait pour elle de guérison à espérer, qu’autant qu’on la préserverait de toute visite propre à agiter ses esprits. Lorenzo répondit à ces douloureuses exclamations, en présentant à l’abbesse l’ordre exprès de Sa Sainteté, et exigea que, malade ou non, sa sœur lui fût remise sans délai.
L’abbesse reçut le papier avec l’air de la plus profonde humilité ; mais quand elle eut d’un coup d’œil vu ce qu’il contenait, sa colère parut à travers les efforts de son hypocrisie. Son visage devint pourpre, et les regards qu’elle lança à Lorenzo exprimaient la fureur et la menace.
— Cet ordre est positif, dit-elle en s’efforçant de paraître calme, et je voudrais qu’il fût en mon pouvoir de m’y conformer.
Lorenzo poussa un cri de surprise.
— Je vous le répète, señor, je m’empresserais d’obéir à cet ordre ; malheureusement cela n’est plus en mon pouvoir. J’ai voulu, par égard pour vos sentiments fraternels, vous annoncer par degrés un malheureux événement, vous préparer à en recevoir courageusement la nouvelle. Cet ordre exprès rompt toutes mes mesures. Vous demandez Agnès, votre sœur ; je suis obligée de vous informer sans détour qu’elle est morte vendredi dernier.
Lorenzo pâlit.
– Vous me trompez, dit-il après un moment de réflexion ; il n’y a pas encore cinq minutes que vous me disiez qu’elle était malade, mais toujours vivante. Produisez-moi ma sœur à l’instant même ; je dois, je veux la voir.
— Vous vous oubliez, señor ; vous devez du respect à mon âge aussi bien qu’à ma profession. Votre sœur n’est plus, je ne vous ai caché jusqu’à présent sa mort, que pour vous épargner un coup trop violent. En vérité, je suis bien mal payée de mes bonnes intentions. Et quel intérêt, je vous prie, aurais-je à la retenir ? Il m’eût suffi de connaître qu’elle désirait quitter notre communauté, pour désirer moi-même son absence. Son séjour ici ne pouvait d’ailleurs être qu’un opprobre pour le couvent de Sainte-Claire. Votre sœur, monsieur, a trompé ma tendre affection ; elle est bien criminelle ! et quand vous connaîtrez la cause de sa mort, vous vous en réjouirez. Elle tomba malade jeudi dernier, au sortir du tribunal de la pénitence. Sa maladie était accompagnée des plus étranges symptômes ; cependant elle persistait à n’en point avouer la cause. Nous sommes toutes, grâces au ciel, trop innocentes pour en avoir eu le moindre soupçon. Imaginez quelle fut notre consternation, notre horreur, lorsqu’on nous apprit le lendemain qu’elle avait mis au monde un enfant mort en naissant, et qu’elle a suivi immédiatement au tombeau. Quoi ! señor, je ne vois sur votre visage ni surprise ni indignation ! est-il possible que l’infamie de votre sœur n’excite en vous aucun mouvement de sensibilité ? En ce cas, je vous retire ma compassion. Il n’est plus, je vous le répète, en mon pouvoir d’obéir aux ordres de Sa Sainteté ; et je vous jure, par notre divin Sauveur, qu’elle est en terre depuis trois jours.
En disant ces mots, elle baisa un petit crucifix qui pendait à sa ceinture, se leva et quitta le parloir. En sortant, elle jeta à Lorenzo un coup d’œil accompagné d’un sourire sardonique. Adieu, monsieur, ajouta-t-elle, je ne connais point de remède à cet accident ; une seconde bulle du pape n’opérerait pas la résurrection de votre sœur.
Lorenzo désespéré sortit aussi ; mais don Raymond, en apprenant cette nouvelle, devint presque fou. Il ne pouvait se figurer qu’Agnès fût morte, et persistait à dire qu’elle était toujours dans l’enceinte des murs du couvent. Il n’était point de raisonnement qui pût lui faire abandonner ses espérances ; chaque jour il inventait, mais sans succès, un nouvel artifice pour en obtenir quelques nouvelles.
Médina, de son côté, avait renoncé à l’espoir de la revoir ; mais il encourageait les recherches de don Raymond, bien persuadé qu’on avait employé contre la vie de sa sœur des moyens violents, et brûlait de tirer une vengeance éclatante des procédés qu’il attribuait à l’insensible abbesse. Au chagrin d’avoir perdu sa sœur, se joignit la nécessité de suspendre la confidence qu’il se proposait de faire au duc de son amour pour Antonia. Cependant, ses émissaires entouraient la porte d’Elvire. On lui rendait compte de tous ses mouvements. Ayant appris qu’Antonia allait tous les jeudis à l’église des Capucins pour y entendre le sermon, il pouvait ainsi la voir au moins une fois par semaine, en évitant, selon sa promesse, d’en être remarqué. Ainsi, deux longs mois se passèrent sans qu’on eût de nouvelles d’Agnès. Tout le monde croyait à sa mort, excepté le marquis. Lorenzo prit alors le parti de faire à son oncle confidence de ses sentiments pour Antonia. Il avait déjà annoncé par quelques mots son intention de se marier ; on y avait applaudi ; et il ne douta point que son oncle n’approuvât son choix.
q