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Chapitre 4 La nonne sanglante

Don Raymond poursuit :
« Nous voyageâmes désormais sans rencontrer d’obstacles, et même assez agréablement. Je trouvai dans le baron un homme de bon sens, quoiqu’il connût peu le monde, ayant passé la moitié de sa vie dans l’enceinte de ses domaines. On remarquait une sorte de rusticité dans ses manières ; mais il était gai, et d’un caractère franc et amical ; il me montrait des égards, et j’eus tout lieu d’être content de sa conduite envers moi. La chasse était sa passion dominante ; il s’en faisait une occupation sérieuse ; il en parlait avec enthousiasme, comme un guerrier parle de ses combats. Assez versé moi-même dans cet exercice, j’eus le bonheur, peu de temps après mon arrivée à Lindenberg, de lui donner quelques preuves de ma dextérité ; alors, je fus à ses yeux un grand homme, et il me voua une amitié éternelle.

» Cette particularité ne fut pas pour moi une chose indifférente. J’avais vu, pour la première fois au château de Lindenberg, la jeune Agnès, votre aimable sœur. Je n’aimais point encore, et je déplorais en secret la froide tranquillité de mon âme ; j’aimai bientôt en la voyant : je trouvai dans Agnès tout ce que mon cœur avait longtemps désiré. Elle avait à peine seize ans ; mais elle était déjà formée, grande et jolie : elle possédait divers talents, et particulièrement la musique et le dessin ; elle était d’un caractère ouvert, d’une humeur enjouée, et l’aimable simplicité de sa parure et de ses manières contrastait, à son avantage, avec les grâces artificielles et la coquetterie étudiée des femmes de Paris que je venais de quitter. Je fis, sur ce qui la concernait, beaucoup de questions à la baronne.

— Elle est ma nièce, me répondit cette dame. Vous ignorez donc encore, don Alphonso, que je suis votre compatriote, sœur du duc de Médina-Céli ? Agnès est la fille de mon second frère, don Gaston : elle est destinée dès le berceau à la vie religieuse, et doit aller incessamment prendre le voile à Madrid.

Ici Lorenzo interrompit le marquis par une exclamation de surprise.

— Destinée dès le berceau, dit-il, à la vie religieuse ! Par le ciel, c’est la première fois que j’entends parler de ce projet.

— Je le crois, mon cher Lorenzo, répondit don Raymond ; mais écoutez-moi patiemment. Vous ne serez pas moins surpris quand je vous aurai rapporté quelques particularités de votre propre famille qui vous sont encore inconnues, et que je tiens de la bouche d’Agnès elle-même..

Il reprit son récit :

— Vous ne pouvez ignorer que vos parents ont été malheureusement esclaves de la plus grossière superstition. Toutes les fois qu’une terreur religieuse s’est fait sentir au fond de leur cœur, elle y a étouffé tout autre sentiment, toute autre affection. Votre mère, comme elle portait Agnès dans son sein, fut attaquée d’une maladie dangereuse, et abandonnée par ses médecins. Dans cette situation, doña Inésilla fit vœu, si elle en revenait, et si l’enfant qu’elle portait était une fille, de la consacrer à sainte Claire ; ou, si c’était un garçon, d’en offrir hommage à saint Benoît. Ses prières furent exaucées ; elle guérit. Agnès vint au monde, et fut aussitôt destinée au service de sainte Claire.

» Don Gaston se joignit avec empressement au vœu de son épouse ; mais sachant quels étaient les sentiments du duc son frère sur la vie monastique, ils convinrent ensemble de lui cacher soigneusement la destination de votre sœur. Pour tenir ce secret plus en sûreté, il fut résolu qu’Agnès accompagnerait sa tante doña Rodolpha en Allemagne, où cette dame était sur le point de se rendre avec l’époux auquel elle venait d’être unie, le baron de Lindenberg. À son arrivée, la jeune Agnès fut mise dans un couvent qui se trouvait à quelques lieues du château de son oncle. Les religieuses auxquelles son éducation fut confiée remplirent exactement leur tâche ; elles lui firent acquérir à un haut degré de perfection plusieurs talents, et ne négligèrent aucun moyen de lui inspirer le goût de la retraite et des tranquilles plaisirs d’un couvent ; mais un secret instinct faisait vivement sentir au cœur de la jeune fille qu’elle n’était point née pour la solitude. Avec toute la liberté de la jeunesse et de l’enjouement, elle traitait de mômeries ridicules la plupart des cérémonies si révérencieusement pratiquées par les nonnes, et tout son plaisir était d’inventer quelque bon tour qui fit bien pester la mère abbesse ou la sœur tourière.

» Quoiqu’elle ne déclarât pas hautement sa répugnance pour la vie monastique, elle la laissait assez voir. Don Gaston en fut informé : craignant que votre affection pour votre sœur, Lorenzo, ne s’opposât à son éternel malheur, il eut soin de vous cacher, ainsi qu’au duc, toute l’affaire, jusqu’à ce que le sacrifice pût être consommé. On lui a fait prendre le voile en votre absence ; on n’a pas dit un mot du vœu de doña Inésilla ; on ne laissa jamais à votre sœur, durant son séjour en Allemagne, la faculté de vous adresser une lettre ; toutes celles que vous lui écriviez étaient lues avant de lui être remises ; on en effaçait sans ménagement tout ce qui pouvait lui inspirer des idées mondaines. Toutes ses réponses étaient dictées ou par sa tante, ou par la dame Cunégonde, sa gouvernante. J’appris une partie de ces particularités d’Agnès, l’autre de la baronne elle-même.

» Je me déterminai sur-le-champ à sauver, s’il était possible, cette aimable fille du sort affreux dont elle était menacée. Je cherchai à me concilier son affection ; je fis valoir auprès d’elle l’amitié intime qui m’unit à vous. Elle m’écoutait si attentivement ! elle prenait tant de plaisir à m’entendre faire votre éloge ! ses yeux me remerciaient avec une expression si tendre de mon affection pour son frère ! Enfin mon attention constante à la consoler, à lui plaire, parvint à me gagner son cœur, et je la contraignis, non sans difficultés, à avouer naïvement qu’elle m’aimait. Cependant, lorsque je lui proposai de quitter le château de Lindenberg, elle refusa formellement de souscrire à ma proposition.

— Soyez généreux, Alphonso, me dit-elle, je vous ai donné mon cœur, n’abusez point de ma tendresse ; n’employez point votre ascendant sur mes sentiments pour m’entraîner dans une démarche dont j’aurais à rougir. Je suis jeune et sans appui ; mon frère, qui est mon seul ami, est séparé de moi, et mes autres parents me traitent en ennemie. Que ma situation vous inspire de la pitié, ne cherchez point à me séduire ; au lieu de me pousser à une action qui me couvrirait de honte, tâchez plutôt de vous concilier l’affection de ceux dont je dépends. Le baron vous estime ; ma tante, impérieuse et hautaine envers tout autre, n’oublie point qu’elle vous doit la vie, et pour vous seul elle est affable et bonne. Essayez donc votre pouvoir sur leur esprit ; s’ils consentent à notre union, ma main est à vous. Ami de mon frère, vous obtiendrez, je n’en doute point, son approbation ; et quand mes parents verront l’impossibilité d’exécuter leur projet, j’ose espérer qu’ils excuseront ma désobéissance, et qu’ils sauront, par quelque autre sacrifice, dégager ma mère du vœu fatal dont on attend de moi l’accomplissement.

» Autorisé par cet aveu d’Agnès et par cette déclaration naïve de ses pensées et de ses vues, je redoublai d’attention envers ses parents, et crus devoir diriger mes principales batteries du côté de la baronne. J’avais pu aisément apercevoir que chacune de ses paroles avait dans le château force de loi, et que son mari, qui la regardait comme un être supérieur, déférait sans réserve à toutes ses volontés.

» La baronne était âgée d’environ quarante ans ; elle avait été belle dans sa jeunesse, mais ses charmes avaient pu être rangés dans la nombreuse catégorie de ceux qui soutiennent mal le choc des années ; cependant il lui restait encore quelques traits de beauté. Son jugement était sain et fort quand il n’était point obscurci par le préjugé ; mais ce cas était malheureusement fort rare. Ses passions étaient vives ; elle n’épargnait ni soins ni peines pour les satisfaire, et quiconque s’opposait à ses volontés devait redouter sa vengeance. Amie ardente ou implacable ennemie, telle était la baronne de Lindenberg.

» Je mis tout en usage pour lui plaire, et je ne réussis que trop complètement : elle parut flattée de mes soins, et me traita avec tant de distinction, que j’en fus parfois alarmé. Une de mes occupations journalières était de lui faire des lectures ; j’y consumais des heures entières, des heures que j’aurais pu passer avec Agnès. Cependant, toujours persuadé que ma complaisance pour sa tante avançait l’heureux instant de notre union, je me soumettais de bonne grâce à la tâche qui m’était imposée. La bibliothèque de doña Rodolpha était principalement composée de vieux romans espagnols, et régulièrement chaque jour un de ces volumes était remis entre mes mains. C’étaient les longues aventures de Perce-Forêt,de Palmerin d’Angleterreet du Chevalierdu Soleil.Je les lisais jusqu’à ce que l’ennui me fît tomber le livre des mains ; cependant le plaisir toujours croissant que la baronne semblait prendre à ma société m’encourageait, et je persévérais. Elle me donna même un jour une preuve d’affection si marquée, qu’Agnès pensa qu’il était temps de déclarer à sa tante notre passion mutuelle.

» Un soir que j’étais seul avec doña Rodolpha dans son appartement (comme nos lectures ne roulaient guère que sur l’amour, Agnès n’y était jamais admise), je me félicitais intérieurement de voir enfin arriver le terme des amours de Tristanet de la reine Iseult.

– Ah ! les infortunés ! s’écria la baronne, qu’en dites-vous, Alphonso ? Croyez-vous qu’il puisse exister un homme capable d’un attachement si sincère et si désintéressé ?

— Je n’en doute point, Madame, car mon propre cœur m’en fournit un exemple. Ah ! doña Rodolpha, puis-je espérer que vous approuverez mon amour ? Puis-je vous nommer celle que j’aime sans craindre d’encourir votre ressentiment ?

— Si je vous épargnais un aveu, dit-elle en m’interrompant, si je vous disais que l’objet de vos désirs m’est connu ; si je vous disais encore que votre affection est payée de retour, et que celle que vous aimez déplore aussi sincèrement que vous-même le malheureux engagement qui la sépare de vous ?…

— Ah ! doña Rodolpha, m’écriai-je en me jetant à ses pieds et pressant sa main contre mes lèvres, vous avez découvert mon secret, prononcez l’arrêt de mon sort : puis-je compter sur votre faveur, ou dois-je me livrer au désespoir ?

» Elle voulut retirer sa main, je la retins ; de l’autre elle se couvrit les yeux en détournant la tête.

— Comment pourrais-je vous refuser ? dit-elle. Ah ! don Alphonso, j’aperçois depuis longtemps vos attentions ; j’ignorais jusqu’à ce moment la force de l’impression qu’elles faisaient sur mon cœur ; mais je ne puis dissimuler désormais ma faiblesse ni à moi-même ni à vous. Je cède à la violence de ma passion ; Alphonso, je vous adore. Pendant trois mois entiers j’ai tâché vainement d’étouffer ma tendresse ; elle est trop forte, je ne résiste plus à son impétuosité. Orgueil, crainte, honneur, respect de moi-même, mes engagements avec le baron, elle a tout surmonté ; je sacrifie tout à mon amour pour vous, bien assurée que ce n’est point encore payer assez cher la possession de votre cœur.

» Elle attendit quelques instants une réponse. Imaginez, Lorenzo, quelle dut être ma confusion. Je sentis tout à coup la force de l’obstacle que moi-même j’avais imprudemment élevé entre Agnès et moi. La baronne avait pris pour son compte ces attentions dont j’attendais d’Agnès seule la récompense. L’énergie de ses expressions, les regards qui les accompagnaient, et la connaissance que j’avais de ses dispositions vindicatives, tout me fit trembler pour moi-même et pour celle que j’aimais. Ne sachant comment répondre à sa déclaration, tout ce que me fournit en ce moment mon imagination, fut la résolution de la détromper à l’instant même, sans cependant lui nommer Agnès. La vive tendresse qu’un moment auparavant on eût pu lire dans tous mes traits, avait fait place à la consternation. J’abandonnai sa main et me levai : ce changement subit n’échappa point à son observation.

— Que veut dire ce silence ? reprit-elle d’une voix tremblante ; où sont ces transports auxquels j’ai cru devoir m’attendre ?

— Pardon, Madame, répondis-je ; l’honneur m’oblige de vous dire que vous êtes dans l’erreur. Vous avez pris pour les sollicitudes de l’amour ce qui n’était que l’empressement attentif de l’amitié ; ce dernier sentiment est le seul que j’aie désiré vous inspirer. Mon respect pour vous, ma reconnaissance envers le baron, n’auraient pas été peut-être des obstacles suffisants contre le pouvoir de vos charmes ; ils sont faits, madame, pour captiver le cœur le plus insensible, s’il n’est point rempli par un autre objet ; mais le mien, et c’est sans doute un bonheur pour moi, depuis longtemps n’est plus à ma disposition. Si j’en eusse été le maître, j’aurais eu inévitablement à me reprocher toute ma vie d’avoir violé les lois de l’hospitalité. Rappelez-vous, noble señora, ce que vous-même devez à l’honneur, ce que je dois au baron, et daignez m’accorder, au lieu de ces sentiments que je ne puis jamais payer de retour, votre estime et votre amitié.

» Cette déclaration formelle et inattendue fit pâlir la baronne.

— Traître ! s’écria-t-elle, monstre de perfidie, c’est ainsi qu’est reçu l’aveu de mon amour ! As-tu espéré ?… Mais non, cela n’est point, cela ne peut pas être… Alphonso, voyez-moi à vos pieds, soyez témoin de mon désespoir, regardez avec pitié une femme qui vous aime tendrement. Celle qui possède votre cœur, comment a-t-elle pu le mériter ? Quel sacrifice vous a-t-elle fait ? Quelles sont les qualités extraordinaires qui la placent au-dessus de Rodolpha ?

» Je voulus la relever.

— Pour Dieu, señora, réprimez ces transports, ils sont désagréables et pour vous et pour moi. Si vos gens entendaient ces exclamations ! si votre secret était divulgué ! Je vois que ma présence seule vous irrite, permettez-moi de me retirer.

» Je me préparais à sortir, la baronne me saisit tout à coup par le bras.

— Et quelle est, dit-elle d’un ton menaçant, cette heureuse rivale ? Je veux la connaître, je veux… Elle est sous ma dépendance ; oui, vous sollicitez pour elle ma faveur, ma protection. Je saurai la trouver ; je lui ferai souffrir tout ce que l’amour outragé est capable d’inventer. Qui est-elle ? Répondez-moi sur-le-champ. N’espérez pas la soustraire à ma vengeance ; de fidèles agents vont épier vos démarches, vos actions, vos regards ; oui, vos yeux mêmes me découvriront ma rivale ; et quand je la connaîtrai, tremblez, Alphonso, pour elle et pour vous.

» Elle prononça ces derniers mots d’un ton si furieux, qu’à peine elle pouvait respirer : elle palpita, gémit, et tomba évanouie. Je la soutins dans mes bras et la plaçai sur un sofa. Courant alors vers la porte, j’appelai ses femmes à son secours, et, l’ayant confiée à leurs soins, je me hâtai de sortir.

» Agité et confus au-delà de toute expression, j’entrai dans le jardin. À quoi me décider, quel parti prendre ? Cette malheureuse passion de la tante, l’inexorable superstition des parents d’Agnès, offraient des obstacles à notre union presque insurmontables. Devais-je lui faire part de cette aventure, ou ne devais-je pas plutôt partir sans la voir, sauf à employer d’autres moyens pour la préserver du sort qui la menaçait ?

» Je me promenais à grands pas, dans cette cruelle indécision, lorsque, venant à passer devant une salle basse dont les fenêtres donnaient sur le jardin, j’aperçus Agnès assise à une table. Trouvant la porte entrouverte, j’entrai : elle était occupée à dessiner, et plusieurs esquisses imparfaites étaient éparses autour d’elle.

— Oh ! ce n’est que vous, dit-elle en levant les yeux, je puis continuer mon occupation sans cérémonie ; prenez une chaise, et asseyez-vous à côté de moi.

» J’obéis ; je me plaçai près de la table ; et, ne sachant trop ce que je faisais, je me mis à examiner quelques-uns des dessins qui se trouvaient sous mes yeux. Un de ces sujets me frappa par sa singularité. L’esquisse représentait la grande salle du château de Lindenberg ; dans le fond, on voyait une porte à demi ouverte, conduisant à un escalier étroit ; sur l’avant-scène était un groupe de figures dans des attitudes grotesques : toutes exprimaient la terreur. Ici l’on voyait un homme priant dévotement, à genoux et les yeux levés vers le ciel ; là, un autre marchait à quatre pattes ; quelques-uns cachaient leur visage dans leurs vêtements ou dans le sein de leurs compagnons ; quelques autres s’étaient blottis sous la table, où l’on voyait les restes d’un grand souper ; d’autres encore, avec des yeux effarés et la bouche béante, regardaient fixement une figure, qu’on devinait être seule la cause de ce désordre. Cette figure était une femme d’une haute stature et d’une taille assez svelte, sous l’habit de l’un de nos ordres religieux. Son visage était voilé ; à son bras était pendu un chapelet ; son vêtement était, en plusieurs endroits, parsemé de gouttes de sang qui coulaient d’une large blessure qu’on voyait à son côté. D’une main elle tenait une lampe, et de l’autre un énorme couteau ; elle semblait s’avancer vers les grilles de fer de la salle.

— Que signifie ceci, ma chère Agnès ? lui dis-je ; est-ce quelque sujet de votre invention ?

» Elle jeta les yeux sur le dessin.

— De mon invention ? non, vraiment, dit-elle ; ce sujet est sorti de quelques têtes bien meilleures que la mienne. Comment ! il est possible que vous ayez résidé trois mois entiers au château de Lindenberg sans entendre parler de la Nonne sanglante ?

– Voilà la première fois que j’entends prononcer ce nom. Et quelle est, je vous prie, cette aimable nonne ?

— C’est ce que je ne puis vous dire bien précisément ; tout ce que j’en connais n’est que le résultat d’une ancienne tradition qui s’est perpétuée dans cette famille de père en fils, et à laquelle on croit fermement dans toute l’étendue des domaines du baron. Celui-ci y croit lui-même ; et quant à ma tante, dont l’esprit est naturellement porté au merveilleux, elle révoquerait plutôt en doute les vérités de la Bible, que l’admirable histoire de la Nonne sanglante.Voulez-vous que je vous la raconte ?

— Oui, répondis-je, vous m’obligerez beaucoup.

» Alors, plaçant devant elle son dessin :

— Vous saurez, dit-elle d’un ton comiquement grave, qu’il n’est pas une des chroniques des siècles passés qui fasse mention de ce remarquable personnage ; chose étonnante ! Je voudrais bien vous raconter sa vie ; mais malheureusement elle n’a été connue qu’après sa mort. Ce n’est qu’alors qu’elle a jugé à propos de faire du bruit dans le monde, et c’est le château de Lindenberg qu’elle a choisi pour le théâtre de ses exploits, ce qui fait du moins honneur à son bon goût. Elle s’y établit donc dans un des plus beaux appartements, et le commencement de ses opérations, ou de ses amusements, fut de faire danser avec un grand bruit, dans le milieu de la nuit, les chaises et les tables. Peut-être était-elle somnambule ; mais c’est ce que je ne saurais positivement assurer.

» Cet amusement, dit la tradition, commença il y a environ cent ans ; il était toujours accompagné de cris, de hurlements, de gémissements, de jurements et d’autres semblables gentillesses. Mais quoiqu’un des appartements fût plus particulièrement honoré de ses visites, les autres n’en étaient pas totalement privés : elle venait de temps en temps se promener dans les antiques galeries et les salles spacieuses du château ; d’autres fois elle s’arrêtait devant toutes les portes, et là, pleurait, se lamentait, et remplissait de terreur tous ceux qui l’entendaient. Dans ses excursions nocturnes, elle a été vue par plusieurs personnes qui décrivent toutes son costume tel que vous le voyez ici représenté par la main de sa très fidèle et très humble historiographe.

» La singularité de ce récit excitait insensiblement mon attention.

— Et, dites-moi, parle-t-elle à ceux qui la rencontrent ?

— Non, jamais ; ce que l’on connaît de son caractère et de ses talents nocturnes n’invite point du tout à lier conversation avec elle. Quelquefois tout le château retentit de ses serments, de ses exécrations ; un moment après elle répète ses patenôtres. Après avoir proféré, en hurlant, les plus horribles blasphèmes, tout à coup elle chante le De profundisaussi méthodiquement que si elle était au chœur. C’est, en un mot, une dame fort capricieuse ; mais soit qu’elle prie, soit qu’elle maudisse, qu’elle se montre impie ou dévote, elle épouvante également ses auditeurs. Le château devient presque inhabitable, et celui qui en était alors possesseur fut tellement effrayé de ces visites nocturnes, qu’un beau matin, on le trouva mort de peur dans son lit. Ce succès parut faire beaucoup de plaisir à la nonne ; car elle fit alors plus de tapage que jamais. Mais le nouveau baron, successeur du défunt, se montra un peu trop fin pour elle ; il ne parut au château qu’accompagné d’un célèbre exorciseur de ses amis, qui osa s’enfermer lui-même une nuit entière dans la chambre habitée par l’effrayante religieuse. Il paraît qu’il y eut alors entre elle et lui de vifs débats ; il paraît même que l’exorciseur eut beaucoup d’ascendant sur elle, que si elle montrait de l’obstination, son antagoniste en montra encore plus car il obtint, par accommodement, que si on laissait à sa libre disposition le logement qu’elle occupait dans le château, elle laisserait du moins dormir en repos les autres habitants.

» Pendant quelque temps, après cette convention, on n’en eut plus de nouvelles ; mais cinq ans après, l’exorciseur vint à mourir, et la nonne alors se hasarda à reparaître ; cependant elle était devenue beaucoup plus traitable. Elle se promenait en silence, et ne paraissait jamais qu’une fois en cinq ans, usage qu’elle a conservé jusqu’à ce jour, si l’on en croit le baron. Il est très intimement persuadé que tous les cinq ans, au 5 du mois de mai, aussitôt que l’horloge du château a frappé une heure après minuit, la porte de la chambre habitée par la nonne s’ouvre (notez que cette porte est condamnée depuis près de cent ans) ; le spectre en sort avec sa lampe et son poignard, descend l’escalier de la tour de l’Est, et traverse la grande salle. Cette nuit-là le portier, par respect pour l’apparition, laisse toujours les portes du château ouvertes. Ce n’est pas que l’on croie cette précaution nécessaire, car on sait bien que la nonne pourrait fort aisément passer par le trou de la serrure, si elle le jugeait à propos (quoiqu’elle paraisse, au moins en quelques circonstances, être véritablement un corps, puisqu’elle fait, dit-on, du bruit en marchant) ; mais on veut ici lui faire politesse, et ne pas l’obliger à sortir d’une manière peu conforme à la dignité de Sa Seigneurie.

— Et où va-t-elle après qu’elle est ainsi sortie du château ?

— Au ciel, à ce que j’imagine ; cependant il ne paraît pas que ce séjour soit fort de son goût, car elle revient régulièrement après une heure d’absence. La dame rentre alors dans sa chambre, où elle reste de nouveau tranquille pendant l’espace de cinq autres années.

— Et vous croyez à tout cela, Agnès ?

— Pouvez-vous me faire une pareille question ! Non, Alphonso, je n’y crois pas ; j’ai trop lieu de déplorer, pour mon propre compte, les effets de la superstition, pour en pouvoir être entichée moi-même. Cependant je ne dois pas laisser voir à la baronne mon incrédulité ; elle n’a pas le plus léger doute sur la réalité de cette histoire. Quant à la dame Cunégonde, ma gouvernante, elle affirme avoir vu le spectre de ses deux yeux, il y a quinze ans. Elle m’a raconté un de ces soirs comment elle et plusieurs autres domestiques avaient été interrompus dans un souper, et épouvantés par l’apparition de la Nonne sanglante.C’est le nom qu’on lui donne dans tout le château, et c’est d’après ce récit que j’ai tracé cette esquisse, où vous pouvez croire que je n’ai pas oublié de placer ma vénérable gouvernante. Je n’oublierai jamais dans quel excès de colère elle est entrée, et combien elle m’a paru laide, lorsqu’en voyant ce dessin elle m’a querellée pour l’avoir faite si ressemblante.

» Ici elle me montra une figure grotesque de vieille femme dans une attitude de terreur.

» En dépit de la mélancolie qui pesait sur mon âme, je ne pus m’empêcher de rire en apercevant ce fruit de l’imagination vive et gaie d’Agnès. Elle avait parfaitement conservé la ressemblance de Cunégonde ; mais elle avait si ingénieusement exagéré les défauts de son visage et rendu chaque trait si ridicule, que je conçus sans peine quelle avait dû être la colère de la duègne.

— La figure est admirable, ma chère Agnès ; je ne savais pas que vous possédiez à ce point le talent de saisir le ridicule.

— Un moment, dit-elle en se levant, je veux vous montrer une figure encore plus ridicule, et dont vous pourrez disposer à votre gré. Venez avec moi.

» Elle entra alors dans un cabinet un peu écarté, ouvrit un tiroir, ensuite une boîte, et en tira un médaillon contenant un dessin couvert d’un cristal.

— Connaissez-vous l’original de ce portrait ? dit-elle en souriant.

— C’est vous-même, m’écriai-je ; et vous me le donnez, Agnès !…

» Transporté de joie, je le pressai contre mes lèvres ; et, me jetant à ses pieds, je lui témoignai, avec les expressions les plus tendres, ma reconnaissance. Elle m’écoutait avec bonté, et m’assurait qu’elle partageait mes sentiments, lorsque je fus tout à coup réveillé par un cri perçant qu’elle poussa en retirant sa main, que je pressais dans les miennes, et en se sauvant par une porte qui donnait sur le jardin. Étonné de ce mouvement, je me relève, et j’aperçois près de moi la baronne, presque suffoquée par l’excès de sa fureur jalouse. Au sortir de son évanouissement, elle avait mis son imagination à la torture pour deviner quelle pouvait être sa rivale. Agnès était la première sur qui devaient naturellement se porter ses conjectures, qui se changèrent alors en certitude. Se proposant d’interroger Agnès, elle était entrée à petit bruit, précisément au moment où celle-ci me donnait son portrait ; elle avait entendu mes tendres protestations, elle m’avait vu à ses genoux.

— Mes soupçons étaient donc justes, dit-elle après quelques instants de silence ; la coquetterie de ma nièce a triomphé, et c’est à elle que je suis sacrifiée. Cependant j’ai, dans mon malheur, quelques motifs de consolation ; je ne serai pas seule trompée dans mon attente ; et vous aussi, vous connaîtrez ce que c’est que l’amour sans espoir : j’attends tous les jours pour Agnès l’ordre de se rendre près de ses parents ; aussitôt après son arrivée elle prendra le voile, et vous pourrez, monsieur, porter votre tendresse ailleurs. Épargnez-vous, de grâce, des sollicitations, ajouta-t-elle sans me permettre de parler, ma résolution est inébranlable. Votre amante restera jusqu’à son départ prisonnière dans ma chambre. Quant à vous, don Alphonso, je dois vous informer que votre présence ici ne peut plus être agréable au baron ni â son épouse. Ce n’est pas pour conter des douceurs à ma nièce que vos parents vous ont envoyé en Allemagne, c’est pour y voyager ; et je me reprocherais de mettre plus longtemps obstacle à un si louable dessein. Adieu, monsieur, souvenez-vous que demain, dans la matinée, nous devons nous voir pour la dernière fois.

» Quand elle m’eut ainsi donné mon congé en bonne forme, elle me lança un regard à la fois méprisant et malicieux, et sortit. Je me retirai dans mon appartement, et passai la nuit à rêver aux moyens de soustraire Agnès au pouvoir tyrannique de sa tante.

» Après la déclaration formelle de la baronne, il m’était impossible de faire un plus long séjour au château de Lindenberg ; j’annonçai donc dès le lendemain matin mon intention de partir sur-le-champ. Cette résolution parut faire sincèrement de la peine au baron ; il me montra même, à cette occasion, un attachement si vif, que je crus devoir le mettre, s’il était possible, dans mes intérêts ; mais à peine eus-je prononcé le nom d’Agnès, qu’il m’interrompit brusquement, en me déclarant qu’il lui était impossible de se mêler de cette affaire. Je vis que je perdrais mon temps ; la baronne le gouvernait despotiquement, et la réponse du baron m’annonçait clairement qu’elle avait déjà parlé.

» Agnès ne parut point : je demandai la permission de prendre congé d’elle ; ma demande fut rejetée. Je fus obligé de partir sans la voir.

» Le baron, en me quittant, me prit la main affectueusement, et m’assura qu’aussitôt que sa nièce serait partie, je pouvais regarder sa maison comme la mienne.

— Adieu, don Alphonso, me dit la baronne en me tendant la main.

» Je pris cette main, je la portais à mes lèvres ; elle ne le permit pas, voyant son mari à l’autre bout de l’appartement.

— Prenez soin de vous-même, continua-t-elle, mon amour s’est changé en haine, et ma vanité blessée ne restera pas oisive. Allez où vous voudrez, ma vengeance vous suivra ; adieu.

» Ces mots furent accompagnés d’un regard foudroyant. Je ne répondis point, je me hâtai de quitter le château.

» En sortant de la cour, dans ma chaise de poste, je regardai aux fenêtres de votre sœur ; elle n’y était pas. Je m’enfonçai désespéré dans la voiture.

» J’avais alors, pour toute suite, un domestique français, que j’avais pris à Strasbourg, à la place de Stéphano, et le petit page dont je vous ai déjà parlé. La fidélité, l’intelligence et la bonne humeur de Théodore me l’avaient déjà rendu cher ; mais en ce moment il me rendait à mon insu, un service bien propre à me le faire aimer encore davantage. À peine avions-nous fait une demi-lieue au sortir du château, qu’après avoir galopé à toute bride, il nous rejoignit, et s’approchant de ma chaise :

— Prenez courage, me dit-il en langue espagnole, qu’il commençait à parler très couramment ; tandis que vous étiez avec le baron, j’ai épié le moment où la dame Cunégonde était descendue, et suis monté à la chambre au-dessus de celle de mademoiselle Agnès. Je me suis mis à chanter, aussi haut que je l’ai pu, un air allemand qu’elle chante souvent, espérant qu’elle reconnaîtrait ma voix. Elle l’a reconnue en effet ; sa fenêtre s’est ouverte ; j’ai laissé tomber un cordon dont je m’étais pourvu. Ayant entendu, après quelques instants, sa fenêtre se refermer, j’ai retiré doucement, et sans me laisser voir, le cordon, au bout duquel j’ai trouvé ce petit billet attaché.

» Il me présenta alors un papier à mon adresse. Je l’ouvris avec impatience ; il contenait les mots suivants, écrits au crayon :

« Cachez-vous dans quelque village voisin pendant une quinzaine ; ma tante croira que vous avez quitté Lindenberg, et me rendra la liberté. Dans la nuit du 30 de ce mois, je serai à minuit au pavillon de l’Ouest. Ne manquez pas de vous y trouver ; et nous pourrons concerter ensemble nos plans pour l’avenir. Adieu.

« Agnès. »

» La lecture de ce billet me causa la joie la plus vive ; je ne trouvai point de mots pour témoigner à Théodore l’excès de ma reconnaissance. Son attention et son adresse méritaient véritablement les plus grands éloges. Vous croirez aisément que je ne lui avais point fait confidence de ma passion pour Agnès ; mais son coup d’œil était fort juste, il avait deviné mon secret ; et, aussi discret qu’il était clairvoyant, il avait gardé pour lui seul ses remarques. Notez encore qu’ayant observé en silence tout le progrès de cette affaire, il ne s’en était mêlé qu’à l’instant même où mon intérêt avait exigé indispensablement son intervention. J’admirai également son bon sens, sa pénétration, son adresse et sa fidélité. Ce n’était pas la première preuve qu’il me donnait de sa promptitude et de sa capacité. Durant mon séjour à Strasbourg, je vous l’ai dit, il avait appris en très peu de temps, et avec beaucoup de succès, les éléments de la langue espagnole ; il passait la plus grande partie de son temps à lire ; il était fort instruit pour son âge, et réunissait aux avantages d’une jolie tournure, d’une figure agréable, ceux d’un jugement fort sain et d’un excellent cœur. Son âge est à présent quinze ans ; il est toujours à mon service, et quand vous le verrez, je suis sûr qu’il vous plaira. Excusez cette digression ; je reviens à mon sujet.

» Fort empressé de suivre exactement les instructions d’Agnès, je fis route jusqu’à Munich. Là, je laissai ma chaise sous la garde de Lucas, mon domestique français, et revins à cheval jusqu’à un petit village éloigné de deux lieues tout au plus du château de Lindenberg. Après avoir retenu dans une auberge l’appartement le plus isolé, je racontai à l’aubergiste une histoire imaginaire, afin qu’il ne s’étonnât point de notre long séjour dans sa maison. Le bonhomme était heureusement crédule et peu curieux ; il crut tout ce que je lui dis, et ne chercha point à en savoir plus. Théodore seul était avec moi ; nous étions tous deux déguisés, et sortant rarement l’un et l’autre de notre appartement, nous n’excitâmes aucun soupçon : la quinzaine se passa de cette manière. Cependant j’eus dans cet intervalle l’occasion de me convaincre par moi-même qu’Agnès était rendue à la liberté ; je la vis passer dans le village, accompagnée de la vieille Cunégonde.

— Quelles sont ces dames ? dis-je à mon hôte, comme la voiture passait.

— La nièce du baron de Lindenberg, répondit-il, avec sa gouvernante. Elle va régulièrement tous les vendredis au couvent de Sainte-Catherine, où elle a été élevée, et qui n’est qu’à un quart de lieue d’ici.

» Vous imaginez aisément avec quelle impatience j’attendis le vendredi suivant. Je vis de nouveau ma chère Agnès ; elle-même m’aperçut comme elle passait devant la porte de l’auberge. La rougeur qui couvrit tout à coup ses joues m’annonça qu’elle m’avait reconnu à travers mon déguisement. Je la saluai profondément : elle me répondit par un léger mouvement de tête, comme on rend le salut à un inférieur, et regarda d’un autre côté, jusqu’à ce que la voiture fût passée.

» Cette soirée, si longtemps attendue, si longtemps désirée, arriva. Elle était calme, et la lune brillait de tout son éclat. Aussitôt qu’il fut onze heures, je partis pour le rendez-vous. Théodore s’était pourvu d’une échelle ; j’escaladai sans difficulté les murs du jardin : le page me suivit et tira l’échelle après lui. Je gagnai alors le pavillon de l’Ouest, et là, j’attendis impatiemment l’arrivée d’Agnès. À chaque léger souffle dont le vent agitait les arbres, à chaque feuille qu’il faisait tomber, je croyais entendre son pas, et me levais pour aller au-devant d’elle. Ainsi, je passai une heure entière dont les moments me parurent autant de siècles. L’horloge du château sonna enfin minuit ; et, après un autre quart d’heure passé dans les mêmes transes, j’entendis enfin le pied léger d’Agnès, qui s’approchait avec beaucoup de précaution. Elle parut, je la conduisis à un siège, et là, me jetant à ses pieds, je lui exprimai ma reconnaissance.

— Nous n’avons pas de temps à perdre, Alphonso, dit-elle en m’interrompant ; les moments sont précieux ; je ne suis plus, à la vérité, consignée dans ma chambre, mais Cunégonde épie toutes mes démarches. Un exprès est arrivé de la part de mon père ; je dois partir incessamment pour Madrid, et c’est avec beaucoup de peine que j’ai obtenu une semaine de délai. La superstition de mes parents, soutenue par les représentations de ma cruelle tante, ne me laisse aucun espoir de parvenir à les fléchir. J’ai donc résolu, dans cette alternative, de me confier à votre honneur ; fasse le ciel que je n’aie jamais lieu de me repentir de ma résolution ! La fuite est mon unique ressource pour me sauver des horreurs de l’esclavage monastique, et l’imminence du danger doit faire excuser mon imprudence.

— Oh ! partons, lui dis-je, partons dès ce soir même, ma chère Agnès…

— Non, répondit-elle en m’interrompant, les mesures ne sont pas prises pour une prompte fuite. Il y a d’ici à Munich au moins deux journées de chemin ; les émissaires actifs de ma tante nous auraient arrêtés peut-être avant que nous fussions sortis des dépendances du baron. D’ailleurs, mon absence du château ne souffrirait qu’une seule interprétation, il n’y aurait point de doute sur le motif de ma disparition. Pour ne rien confier au hasard, et pour égarer plus sûrement l’attention des surveillants, j’ai conçu un autre projet qui vous paraîtra peut-être bizarre, mais que je regarde comme infaillible, et que j’aurai le courage d’exécuter. Écoutez-moi :

— Nous sommes aujourd’hui au 30 avril. C’est dans la nuit du 5 mai, c’est-à-dire dans cinq jours, que doit avoir lieu l’apparition de cette religieuse fantastique. Dans ma dernière visite au couvent, je me suis procuré un habit convenable pour jouer ce rôle : une amie que j’y ai laissée, et à qui je n’ai pas hésité à confier mon secret, a consenti à me prêter un de ses habits religieux ; j’ai trouvé ailleurs le reste de l’accoutrement, et ma taille et ma stature répondent assez bien à ce qu’on rapporte de la nonne…

— Cette idée me réjouit infiniment.

— Dans cet intervalle, continua Agnès, vous aurez le temps de vous procurer une voiture bien attelée, avec laquelle vous m’attendrez à peu de distance de la grande porte du château. Aussitôt que l’horloge sonnera une heure, je sortirai de ma chambre dans mon attirail de spectre ; tous ceux que je pourrai rencontrer seront trop effrayés pour s’opposer à ma sortie. J’atteindrai aisément la porte principale, et me remettrai alors sous votre protection. Ainsi notre fuite sera plus prompte et plus sûre : dans le trouble, on s’apercevra moins promptement de ma disparition ; les soupçons du moins se partageront ; peut-être même la regardera-t-on comme un événement surnaturel. Je ne doute pas du succès. Mais s’il était possible, Alphonso, que vous me trompiez, si vous ne voyiez qu’avec mépris mon imprudente confiance, si elle n’était payée par vous que d’ingratitude, jamais, non jamais le monde n’aurait vu un être plus malheureux que moi. Je sens tout le danger auquel je m’expose ; je sens que je vous donne le droit de me traiter avec légèreté : mais je me confie à votre amour, à votre honneur. La démarche que je vais faire allumera contre moi la colère de mes parents. Si vous m’abandonniez, si vous me trahissiez, je n’aurais point d’ami pour prendre ma défense : sur vous seul repose toute mon espérance ; si votre cœur ne vous parlait pas en ma faveur, je serais perdue sans retour.

» Elle prononça ces derniers mots d’un ton si touchant, que, malgré la joie que me causait en ce moment sa promesse de me suivre, j’en fus profondément affecté. Elle laissait tomber languissamment sa tête sur mon épaule ; je vis à la clarté de la lune que des larmes coulaient de ses yeux. Après lui avoir dit que j’allais employer tous mes moyens pour seconder l’exécution de son projet, qui me paraissait fort bien conçu, je lui jurai, dans les termes les plus solennels, que sa vertu et son innocence seraient toujours en sûreté sous ma garde ; que, jusqu’au moment où le don libre et légal de sa main m’aurait fait son heureux époux, son honneur serait aussi sacré pour moi que celui d’une sœur ; que mon premier soin serait de vous chercher, Lorenzo, et de vous intéresser à notre union.

» Je continuais à lui faire ces tendres et sincères protestations, lorsqu’un bruit venant du dehors excita notre attention. La porte du pavillon s’ouvrit tout à coup, et nous aperçûmes Cunégonde. Ayant entendu Agnès sortir de sa chambre, elle l’avait suivie dans le jardin et l’avait vue entrer dans le pavillon. À la faveur de l’obscurité, elle s’était approchée le long des arbres en silence et sans être aperçue de Théodore, qui se tenait à quelque distance près de l’échelle. Cunégonde avait encore entendu toute notre conversation.

— Fort bien, s’écria-t-elle d’une voix presque étouffée par la colère. Admirable, mademoiselle ! Sainte Barbe, vous avez d’excellentes inventions ! Vous voulez contrefaire la Nonne sanglante !Quelle impiété ! quelle incrédulité ! Je suis en vérité tentée de vous laisser poursuivre votre projet, pour voir comment la vraie nonne vous arrangera si elle vous rencontre. Et vous, don Alphonso, n’êtes-vous pas honteux de séduire ainsi une jeune créature sans expérience, de l’exciter à quitter sa famille et ses amis ? Pour cette fois du moins je renverserai vos projets malicieux ; la bonne dame sera informée de toute cette affaire, et mademoiselle Agnès sera obligée d’attendre pour jouer la religieuse une meilleure occasion. Adieu, monsieur. Allons, très chère sœurdoña Agnès, voulez-vous me permettre de vous reconduire à l’instant à votre cellule ?

» En disant ces mots, elle s’approcha du sofa sur lequel était assise sa tremblante pupille, la prit par la main, et se prépara à l’emmener avec elle hors du pavillon.

» Je la retins ; j’employais pour la gagner sollicitations, flatteries, promesses : tout fut inutile. Après avoir épuisé ma rhétorique, je renonçai aux moyens de douceur.

— Eh bien, lui dis-je las de sa résistance, votre obstination trouvera sa punition. Il me reste un seul moyen de sauver Agnès, de me sauver moi-même ; vous m’y forcez, et je n’hésiterai pas à l’employer.

» Épouvantée de cette menace, Cunégonde fit de nouveaux efforts pour sortir du pavillon ; mais alors je la saisis par le milieu du corps et la retins de force. Au même instant, Théodore, qui était entré après elle dans le pavillon, en ferma la porte. Prenant alors le voile d’Agnès, je me hâtai d’en entortiller la tête de la duègne, qui poussait des cris si perçants, que je craignis qu’ils ne fussent entendus du château malgré la distance qui le séparait du pavillon. À la fin je parvins, avec le secours de Théodore, à bâillonner si complètement la pauvre Cunégonde, qu’il ne lui fut plus possible de pousser un seul cri.

» Nous eûmes beaucoup plus de peine à lui lier, avec nos mouchoirs de poche, les pieds et les mains ; nous y parvînmes cependant. J’invitai Agnès à se retirer promptement dans sa chambre, lui promettant qu’il n’arriverait point d’autre mal à sa gouvernante, et lui rappelant que, conformément à son plan, je me trouverais exactement la nuit du 5 mai à la grande porte du château. Nous nous dîmes un tendre adieu. Tremblante, respirant à peine, il ne lui restait que la force nécessaire pour me promettre de nouveau qu’elle accomplirait son projet. Le cœur plein de trouble et de confusion, elle se rendit à son appartement.

— Il faut avouer, dit Théodore en riant, que nous avons fait là une riche capture. Eh ! qu’allons-nous faire de cette antiquaille ?

» Je lui dis de m’aider sans perdre de temps. Nous la hissâmes par-dessus le mur ; et ne trouvant aucun moyen de la transporter à notre auberge, nous prîmes le parti de l’attacher en travers sur la croupe de mon cheval en guise de portemanteau ; et je partis avec elle au galop. La malheureuse duègne n’avait de sa vie fait un voyage aussi désagréable : elle fut tellement secouée et ballottée, qu’à son arrivée elle n’avait plus l’air que d’une momie vivante, sans parler de son effroi lorsque nous traversâmes une petite rivière que nous ne pouvions éviter de passer pour nous rendre au village. Pour l’introduire dans l’auberge sans être vu de notre hôte, il fallut user d’un stratagème. Nous descendîmes de cheval l’un et l’autre à l’entrée de la rue. Théodore me précéda de quelques pas ; l’aubergiste ouvrit la porte, tenant une lampe dans sa main.

— Donnez-moi cette lumière, dit le page ; voici mon maître qui vient.

» Il prit la lampe des mains de l’aubergiste et la laissa tomber, conformément à mes instructions. Tandis que le bonhomme était allé la rallumer à la cuisine, j’eus le temps de monter la duègne dans mes bras sans être aperçu, et de l’enfermer dans le cabinet le plus reculé de l’appartement. Bientôt l’aubergiste et Théodore reparurent avec des lumières. Le premier manifesta sa surprise de nous voir rentrer si tard ; mais il ne fit point de questions indiscrètes, et nous laissa dans l’enchantement que nous causait le succès de notre expédition.

» Je rendis aussitôt visite à ma prisonnière et l’invitai à se soumettre patiemment à une réclusion qui ne serait que momentanée. Ma tentative fut vaine : ne pouvant ni parler ni se mouvoir, quoiqu’elle pût aisément respirer, elle m’exprimait par ses regards l’excès de sa furie. Je n’osais ni la délier ni la débrider, si ce n’est pour lui laisser prendre quelque nourriture ; mais alors je tenais une épée nue sur son sein, en lui signifiant que si elle osait pousser un seul cri je la perçais de part en part. Aussitôt qu’elle avait mangé, nous lui replacions ce que Théodore appelait sa bride. Ce procédé était cruel sans doute ; il ne peut être justifié que par l’urgence des circonstances, et par la nécessité d’arrêter le mal que cette intraitable mégère voulait nous faire. Quant à Théodore, il n’avait pas sur ce sujet le plus léger scrupule. La captivité de Cunégonde l’amusait infiniment. Pendant son séjour au château, ils avaient été, la duègne et lui, continuellement en guerre. À présent qu’il tenait son ennemie en son pouvoir, il en triomphait sans miséricorde, et ne paraissait occupé que du soin de lui faire à chaque moment quelque nouvelle espièglerie : quelquefois il affectait d’avoir pitié de son infortune, et tout à coup riait aux éclats ; d’autres fois il lui peignait le trouble et surtout les regrets que devait occasionner au château sa disparition. Cette dernière conjecture n’était pas totalement dénuée de fondement ; car Agnès seule pouvait savoir ce qu’était devenue sa gouvernante, et j’ai su depuis qu’on l’avait cherchée dans tous les coins et recoins du château ; qu’on avait inutilement séché les puits et fait une battue dans les bois pour la trouver. Agnès gardait le secret et je gardais la duègne. La baronne resta donc dans une ignorance totale sur le sort de sa vieille protégée, et finit par soupçonner qu’elle s’était volontairement donné la mort. Ainsi se passèrent les cinq jours durant lesquels j’avais tout préparé pour la grande entreprise.

» En quittant Agnès, mon premier soin avait été de dépêcher à Munich un paysan avec une lettre à Lucas, par laquelle je lui ordonnais de m’envoyer au plus tôt une voiture attelée de quatre chevaux, en sorte qu’elle arrivât à dix heures du soir au plus tard, le 5 mai, au village de Rosenvald. Lucas exécuta ponctuellement mes ordres ; la voiture arriva à l’heure fixée.

» Cunégonde devenait encore plus furieuse à mesure que s’approchait le moment qui devait remettre en mes mains la garde de sa pupille. Parfois je craignais que la colère ne la suffoquât ; cependant, ayant assez heureusement découvert qu’elle avait beaucoup de goût pour l’eau-de-vie de cerises, je m’empressai de lui en fournir en abondance, ce qui me permit quelquefois de la débrider. Cette liqueur avait la vertu d’adoucir merveilleusement l’acrimonie de son humeur ; et faute d’un autre amusement, elle s’enivrait dès le matin.

» Le 5 mai arriva : cette date ne sortira jamais de ma mémoire. Minuit n’était pas encore sonné que j’étais déjà au rendez-vous. Théodore m’accompagnait à cheval. Je cachai la voiture dans une caverne qui se trouve sur le côté de la montagne où le château de Lindenberg est situé. Cette caverne est spacieuse et profonde. Les paysans la nomment caverne de Linden.

» Le ciel était serein et la nuit calme. Des rayons de la lune tombaient à pic sur les tours antiques du château, dont ils argentaient les sommets. On n’entendait que le bruissement des feuilles agitées par le vent frais de la nuit, quelques aboiements qui partaient des villages voisins, et le cri d’un hibou qui s’était établi sur un des angles de la tour de l’Est. Ce cri lugubre me fit lever les yeux : je l’aperçus sur la corniche d’une fenêtre que je reconnus pour être celle de l’appartement réservé à la nonne sanglante, dont cette particularité me retraça en un moment toute l’histoire. Je poussai un soupir, en réfléchissant sur le pouvoir de la superstition et sur la faiblesse de la raison humaine. Bientôt aussi j’entendis d’autres sons venant du château, et qui paraissaient les reflets d’un concert de voix et d’instruments.

— Quelle est cette musique ? dis-je à Théodore ; à quelle occasion y a-t-il ce soir concert au château ?

— J’ai appris aujourd’hui, me répondit le page, qu’un étranger de distinction y était arrivé. Il est passé ce matin à Rosenvald. On dit que c’est le père de doña Agnès. Le baron lui aura probablement donné cette fête à son arrivée.

» Bientôt après la cloche du château annonça minuit. À ce signal, toute la famille avait l’habitude d’aller au lit. Je vis en effet par tout le château des lumières allant et venant dans diverses directions, d’où je conjecturai que la compagnie se séparait. J’entendis les grilles pesantes s’ouvrir et se fermer à grand bruit sur leurs gonds rouillés, et faire tressaillir les vitraux. La chambre d’Agnès donnait sur le côté opposé du château. Je craignis qu’elle n’eût pu se procurer la clef de l’appartement abandonné de la tour de l’Est, ce qui lui était cependant indispensablement nécessaire pour pouvoir descendre de la grande salle par le petit escalier. Occupé de cette idée, je tenais les yeux constamment fixés sur la fenêtre, espérant apercevoir à tout instant la lueur si désirée d’une lampe dans les mains d’Agnès. Au milieu de mon impatience, j’entendis retirer les énormes verrous de la porte principale, et je distinguai le vieux Conrad, portier du château. Tenant une chandelle à la main, il ouvrit toutes les portes, et se retira. Insensiblement les lumières disparurent l’une après l’autre, et bientôt le château fut totalement dans l’obscurité.

» J’étais assis sur une grosse pierre détachée de la montagne. L’aspect tranquille des objets qui m’environnaient m’inspirait des idées mélancoliques, mais douces. Le château, que j’avais en pleine perspective, m’offrait un objet également imposant et pittoresque. Ses murailles massives, teintes par les pâles rayons de la lune, ses tourelles à demi ruinées, dont les pointes étaient voisines des nuages et semblaient les défier ; ces créneaux, ces bastions couverts de lierre, et particulièrement ces portes ouvertes en l’honneur d’une apparition surnaturelle, tous ces objets contribuèrent à me pénétrer d’une lugubre et respectueuse horreur. Ces sensations se joignaient à mon impatience pour me faire sentir plus vivement avec quelle extrême lenteur le temps semblait s’écouler. J’approchai davantage du château et me déterminai à en faire le tour. J’aperçus encore une lueur légère à la fenêtre de la chambre d’Agnès. Comme je continuais à regarder vers ce point, je vis l’ombre d’une personne s’approcher de la vitre et fermer plus exactement le rideau pour cacher totalement une lampe allumée. Convaincu par cette observation qu’Agnès n’avait point abandonné notre plan, je revins joyeux à mon poste.

» La demie sonna, ensuite les trois quarts. Le cœur me battait d’espoir et de crainte. À la fin, l’instant si longtemps attendu arriva. L’horloge sonna une heure : le son fut répété par tous les échos du château et des environs. Je tins mes yeux fixés sur la fenêtre de l’appartement de la tour de l’Est. Cinq minutes s’étaient à peine écoulées, que j’y vis paraître de la lumière. J’étais en ce moment le plus près possible de la tour. La fenêtre n’était pas fort élevée ; je crus apercevoir une figure de femme portant une lampe en sa main, et marchant lentement le long de l’appartement. La lumière s’éloigna par degrés, et bientôt elle disparut.

» Je reconnus à quelques lueurs que je vis briller aux fenêtres de l’escalier que mon aimable revenantle descendait. Je suivis également la lumière tout le long de la grande salle ; elle atteignit la porte principale, elle la passa : je vis Agnès.

» Elle était costumée exactement comme elle m’avait décrit le spectre. Un chapelet était pendu à son bras, sa tête était couverte d’un long voile blanc ; son vêtement était parsemé de gouttes de sang ; elle tenait d’une main une lampe et de l’autre un poignard. Je courus à sa rencontre et la pris dans mes bras.

— Agnès, lui dis-je en la pressant contre mon cœur, Agnès, Agnès, tu es à moi ; je suis à toi pour la vie. Tant qu’une goutte de sang restera dans mes veines, mon cœur, mon âme, tout mon être est à toi.

» Effrayée, pouvant à peine respirer, elle laissa tomber sa lampe et son poignard ; et sans proférer une seule parole tomba elle-même sur mon sein. Je la portai dans mes bras et la plaçai dans la voiture. Alors j’ordonnai à Théodore de retourner à l’instant même au village, et de remettre dans deux jours Cunégonde en liberté. Je le chargeai aussi de faire porter lui-même à la baronne une lettre dans laquelle je lui expliquai toute l’affaire, et la priai instamment d’obtenir le consentement de don Gaston à mon union avec sa fille ; je lui découvrais mon véritable nom, ma naissance et mes espérances, et l’assurais que s’il n’était pas en mon pouvoir de répondre à son amour, je saurais du moins ne rien négliger pour obtenir son estime et son amitié.

» Je montai en voiture aussitôt après y avoir placé Agnès. Théodore ferma la portière, et les chevaux partirent au galop. Ils couraient avec la plus étonnante vitesse. J’en fus charmé au commencement ; cependant, réfléchissant que très probablement nous n’étions pas poursuivis, je criai aux postillons que rien ne nous pressait si fort, et leur ordonnai de modérer leur pas. Les postillons voulurent en vain m’obéir : les chevaux, comme effrayés, n’étaient plus sensibles au frein ; ils continuèrent à courir, à souffler, à hennir. Les conducteurs, redoublant vainement d’efforts pour les contenir, furent tous à la fois jetés par terre. Les cris qu’ils poussèrent en tombant m’avertirent de la grandeur du danger que je courais. En ce moment-là même de sombres nuages obscurcirent le firmament. J’entendis mugir horriblement les vents déchaînés ; les éclairs brillaient en se croisant, le tonnerre grondait. Jamais je n’avais vu une aussi effroyable tempête. Plus effrayés encore par ce choc universel des éléments, les chevaux semblaient à chaque instant redoubler de vitesse ; rien ne les arrêtait : les haies, les fossés, les plus dangereux précipices, ils franchissaient tout avec la rapidité de l’éclair.

» Malgré tout ce désordre, je continuais à tenir dans mes bras ma triste compagne, qui paraissait être toujours sans mouvement et sans connaissance. Excessivement alarmé, plus encore pour elle que pour moi, je fis tous mes efforts pour la faire revenir de son évanouissement ; mais en ce moment un craquement épouvantable vint terminer bien douloureusement mes inquiétudes. L’essieu se rompit ; la voiture se brisa en mille pièces, et ma tête, en tombant, frappa contre une pierre. La violence du coup, mes craintes pour Agnès, m’eurent bientôt fait perdre connaissance. Je restai étendu sur la place sans mouvement et sans aucune apparence de vie.

» Il est probable que je demeurai longtemps en cet état, car il faisait grand jour quand j’ouvris les yeux. J’aperçus alors autour de moi plusieurs paysans qui débattaient entre eux la question de savoir si j’en reviendrais ou si je n’en reviendrais pas. Je parlais allemand passablement. Aussitôt que je pus articuler un mot, je demandai des nouvelles d’Agnès. Quels furent ma surprise et mon chagrin lorsque les paysans m’assurèrent qu’ils n’avaient vu personne qui ressemblât au portrait que j’en faisais ! Ils me dirent qu’en allant à leur travail journalier ils avaient été étonnés de trouver sur leur chemin les débris de ma voiture, et attirés par les gémissements d’un des chevaux, le seul qui fût resté vivant, les trois autres étant morts presque à mes côtés. Les paysans m’avaient trouvé seul avec eux, étendu sur le chemin. Extrêmement inquiet sur le sort d’Agnès, je donnai aux paysans son signalement ; je leur décrivis son habillement et sa figure, et les priai de se disperser dans les environs, promettant une récompense considérable à celui qui m’en apporterait quelques nouvelles. Quant à moi, il me fut impossible de joindre mes recherches aux leurs ; je m’étais, en tombant, enfoncé deux côtes ; un de mes bras était démis, et j’avais reçu à la jambe gauche une si forte contusion, que je n’espérais pas en jamais recouvrer l’usage.

» Les paysans firent ce que je leur demandais. Tous me quittèrent, à l’exception de quatre, qui, ayant formé avec des branches une espèce de brancard, se disposèrent à me transporter à la ville la plus proche. J’en demandai le nom ; ils me dirent que c’était Ratisbonne. « Ratisbonne ! m’écriai-je, est-il possible que j’aie fait en une demi-nuit autant de chemin ? Ce matin, à une heure, et même après, j’ai traversé le village de Rosenvald. » À ces mots les paysans secouèrent la tête en se faisant entendre par signes que mon esprit n’était pas bien remis.

» Je fus déposé dans une assez bonne auberge et placé dans un lit. On fit venir un chirurgien, qui raccommoda mon bras avec assez de succès, et pansa de même mes autres blessures. Il me dit qu’aucune n’était absolument dangereuse ; mais il m’ordonna de rester tranquille et de me préparer à un traitement long et peu amusant. Il n’est qu’un moyen, lui dis-je, de me tranquilliser, c’est de me procurer quelques nouvelles de la jeune personne qui, la nuit dernière, a quitté Rosenvald en ma compagnie, et qui était avec moi dans la voiture au moment où elle s’est brisée en pièces. Il me promit qu’on ferait toutes les recherches possibles ; mais bientôt j’entendis dans l’appartement voisin le chirurgien, l’hôtesse et les paysans, qui étaient tous revenus sans avoir rien découvert, convenir unanimement que je n’étais pas en mon bon sens ; et j’ai appris depuis qu’à compter de ce moment, on ne s’était plus donné la peine de faire de nouvelles recherches.

» Mes équipages étaient restés à Munich, sous la garde de Lucas ; mais, comme je m’étais préparé pour un long voyage, ma bourse était garnie. Ma mise d’ailleurs annonçait un homme de distinction, et d’après cela l’on eut pour moi à l’auberge toutes les attentions possibles. Voyant cette journée passée sans qu’il me vînt aucune nouvelle d’Agnès, ma crainte se changea en un désespoir profond et concentré. Les personnes qui me gardaient, me voyant silencieux et tranquille en apparence, conjecturèrent que mon délire avait baissé, et que ma maladie prenait un tour favorable. Conformément à l’ordonnance du médecin, elles me firent avaler un cordial, et peu de temps après que la nuit fut venue, elles se retirèrent et me laissèrent reposer.

» Ce fut en vain que j’invoquai le repos : l’agitation de mon cœur ne permettait point au sommeil de s’appesantir sur mes yeux. Quoique extrêmement fatigué, je ne fis toute la nuit que me retourner sur un côté, puis sur l’autre, sans pouvoir m’endormir. J’entendis l’horloge d’une église voisine sonner une heure. Comme j’écoutais le son lugubre de cette cloche mourir en tremblotant, et se perdre insensiblement dans les vents, un froid mortel me saisit. Je frissonnai involontairement, et sans savoir la cause de mon effroi : une sueur froide coula de mon front, mes cheveux se hérissèrent. Par un mouvement involontaire, je me levai sur mon séant et j’ouvris mon rideau. Une seule lampe antique, posée sur la cheminée, répandait une faible lueur sur toute la chambre et sur la tapisserie de couleur sombre dont elle était tendue. Tout à coup, ma porte s’ouvre avec violence ; quelqu’un entre et s’approche de mon lit d’un pas grave et mesuré. Je jette en tremblant les yeux sur ce visiteur nocturne : Dieu tout-puissant ! c’était la nonne sanglante ; c’était ma compagne de la dernière nuit ! Son visage était toujours voilé ; mais elle ne portait plus ni sa lampe ni son poignard. Elle leva lentement son voile. Que vis-je ? Un corps inanimé ; sa figure était longue, son air hagard ; ses joues et ses lèvres étaient totalement décolorées. La pâleur de la mort était répandue sur ses traits, et les deux prunelles de ses yeux, fixées obstinément sur moi, étaient creuses et sans couleur.

» Frappé d’une inexprimable horreur, je sentis, à la vue du spectre, mon sang se glacer dans mes veines. Je voulais appeler du secours, les sons expiraient sur mes lèvres : toutes les fibres de mon corps étaient en contraction. Je demeurai sur mon lit dans la même attitude, inanimé comme une statue.

» Ma terrible nonne me regarda pendant quelques minutes en silence ; quelque chose de pétrifiant était dans son regard. À la fin, elle prononça d’une voix sépulcrale les mots suivants : « Raymond, Raymond, tu es à moi : Je suis à toi pour la vie. Tant qu’une goutte de sang restera dans mes veines, ton cœur, ton âme, tout ton être est à moi. »

» La nonne répétait mes propres expressions. Elle s’assit presque en face de moi sur le pied de mon lit, et garda le silence. Ses yeux restaient constamment fixés sur les miens ; ils avaient sans doute la même vertu que ceux du serpent à sonnettes, car je m’efforçais en vain d’en détourner mes regards, et ne pouvais regarder qu’elle.

» Elle resta dans cette attitude une heure entière, sans parler et sans se mouvoir ; je fus de même pendant tout ce temps, sans parole et sans mouvement. L’horloge sonna deux heures ; le spectre alors se leva, s’approcha de moi, saisit ma main de ses doigts glacés, et, de ses lèvres plus glacées encore, pressa les miennes en répétant : « Raymond, Raymond, tu es à moi ; je suis à toi pour la vie, etc.

» Quittant alors ma main, elle sortit de l’appartement, et la porte se referma sur elle.

» Toutes mes facultés physiques avaient été jusqu’à ce moment suspendues : mon âme seule était vivante. Après son départ, le charme cessa d’opérer, mon sang recommença à circuler ; mais il se porta à mon cœur avec une violence extraordinaire. Je poussai un profond gémissement, et tombai sans connaissance la tête sur mon oreiller.

» La chambre voisine n’était séparée de la mienne que par une légère cloison ; elle était occupée par l’aubergiste et sa femme. Le premier, éveillé par mon gémissement, entra aussitôt dans ma chambre ; sa femme le suivit de près. Ce ne fut pas sans peine qu’ils purent me faire revenir de mon évanouissement : ils envoyèrent chercher le médecin, qui déclara que ma fièvre avait beaucoup augmenté, et que, si je continuais à me livrer à d’aussi violentes agitations, il ne répondait pas de ma vie. Il me fit prendre quelques médicaments qui contribuèrent un peu à me tranquilliser. J’eus au point du jour quelques instants de sommeil ; mais des songes affreux m’assiégeaient, et ce sommeil ne me procura point de soulagement ; Agnès et la nonne sanglante se présentaient tour à tour à mon imagination et concouraient l’une et l’autre à me tourmenter. L’agitation de mon esprit empêchait que je ne pusse renouer les fils rompus de mes espérances. J’avais fréquemment des faiblesses, et le médecin ne me quittait pas plus de deux heures dans toute la journée.

» Bien assuré que mon aventure ne serait point crue, je me déterminai à n’en faire confidence à aucune des personnes qui m’approchaient. Cependant j’étais fort inquiet pour Agnès. Qu’avait-elle dû penser de moi en ne me trouvant pas au rendez-vous ? Était-il possible qu’elle ne suspectât pas ma fidélité ? Je comptais sur la discrétion de Théodore, et j’espérais que ma lettre à la baronne la convaincrait de la pureté de mes intentions. Ces considérations calmaient un peu mes inquiétudes relativement à Agnès ; mais l’impression qu’avait laissée dans mon esprit mon nocturne visiteur devenait à chaque instant plus vive et plus douloureuse. La nuit approchait, et je craignais une nouvelle visite : quelquefois aussi j’espérais que le spectre ne reparaîtrait plus. À tout hasard, je demandai qu’un des garçons de l’auberge passât la nuit dans ma chambre.

» La fatigue dont j’étais accablé, jointe aux fortes doses d’opium que me fit prendre mon médecin, me procurèrent enfin le repos dont j’avais tant besoin. Je tombai dans un assoupissement profond, et j’avais déjà dormi pendant quelques heures, quand l’horloge me réveilla en sonnant une heure. Ce son rappela à ma mémoire toutes les horreurs de la nuit précédente ; le même frisson me saisit ; je me levai de même sur mon lit, et apercevant près de moi le garçon profondément endormi dans un grand fauteuil, je l’appelai par son nom ; il ne répondit point ; je le tirai violemment par le bras ; insensible à mes efforts, il continua de dormir, et je ne pus l’éveiller. Alors j’entendis quelqu’un monter l’escalier à pas pesants : la porte s’ouvrit comme la veille, et la nonne reparut devant moi. La même scène fut répétée avec les mêmes circonstances, non seulement cette nuit, mais, hélas ! toutes les nuits suivantes sans interruption. Loin de m’accoutumer à ces visites, la présence du spectre m’inspirait chaque jour une nouvelle horreur ; son idée me poursuivait continuellement. Je tombai dans une noire mélancolie ; l’agitation constante de mon esprit retarda le rétablissement de ma santé.

» Plusieurs mois s’écoulèrent avant que je fusse en état de sortir de mon lit ; et lorsque enfin je pus me placer sur un canapé, je me trouvai si faible et si amaigri, qu’il m’eût été impossible de traverser la chambre, si quelqu’un ne m’eût pas soutenu. Les regards de ceux qui me servaient annonçaient assez clairement combien ils conservaient peu d’espoir de ma guérison. La profonde tristesse dans laquelle j’étais plongé fit croire à mon médecin que j’étais hypocondriaque. Ne connaissant aucun remède à mon malheur, j’en gardais soigneusement le secret. Le spectre n’était alors visible que pour moi. Souvent j’avais fait coucher plusieurs personnes dans ma chambre ; toutes demeuraient plongées dans un insurmontable sommeil dès que l’horloge sonnait une heure, et il n’était possible de les réveiller qu’après que le spectre était disparu. Dans cet intervalle, j’obtins, par le moyen de Théodore, qui, après beaucoup de peines et de recherches, était parvenu à me trouver, quelques informations qui me rassurèrent sur le sort de votre sœur, mais d’après lesquelles je fus convaincu que toute tentative pour la soustraire à la captivité serait vaine, jusqu’à ce que je fusse en état de retourner en Espagne. Je vais vous raconter les particularités de son aventure, telles que je les tiens, partie d’elle-même, et partie de Théodore.

» La nuit fatale où son évasion devait avoir lieu, un léger accident ne lui avait pas permis de quitter sa chambre précisément au moment convenu ; cependant elle n’avait pas tardé à se rendre à l’appartement de la tour de l’Est ; elle avait descendu l’escalier, traversé la grande salle, trouvé les portes ouvertes, comme elle s’y était attendue, et gagné, sans être observée, la porte principale du château. Quelle fut sa surprise, lorsqu’elle ne m’y trouva point pour la recevoir ! Elle examina la caverne, parcourut toutes les allées du bois voisin, et passa deux heures entières à me chercher ; elle ne put trouver aucune trace ni de moi ni de la voiture.

» Inquiète, alarmée, son unique ressource fut de retourner au château avant que la baronne pût s’apercevoir de son absence. Mais ici elle éprouva un nouvel embarras. L’heure déterminée pour la promenade de la nonne était passée, et le soigneux portier avait depuis longtemps refermé les portes. Après beaucoup d’irrésolution, elle se hasarda à frapper doucement. Heureusement pour elle, Conrad était encore éveillé ; il entendit le bruit, se leva en murmurant, et ouvrit un des battants. Mais il n’eut pas plutôt aperçu le spectre supposé, qu’il poussa un grand cri et tomba à genoux. Agnès, profitant de sa terreur, sauta légèrement par derrière lui, courut à son appartement, se dépouilla de son habit religieux, et se mit au lit, cherchant en vain à s’expliquer comment et pourquoi elle ne m’avait point trouvé au rendez-vous.

» Théodore, après avoir vu partir ma voiture avec la fausse Agnès, était retourné joyeusement à Rosenvald. Deux jours après, il remit Cunégonde en liberté, et l’accompagna jusqu’au château. En y arrivant, il trouva le baron, la baronne et don Gaston qui disputaient entre eux sur la relation que le portier leur avait faite. Tous les trois étaient d’accord sur l’existence des spectres. « Mais qu’un revenant ait eu besoin, disait don Gaston, de frapper à une porte pour entrer, c’est un procédé jusqu’à présent sans exemple, et totalement incompatible avec la nature immatérielle des esprits. » Ils étaient encore occupés à discuter sur ce sujet, lorsque le page arriva avec Cunégonde et contribua beaucoup à éclaircir ce mystère. Après qu’on eut entendu sa déposition, il fut unanimement convenu que l’Agnès que Théodore avait vue monter dans ma voiture était indubitablement la nonne sanglante, et que le spectre qui avait tant effrayé Conrad n’était autre que la fille de don Gaston.

» Après le premier instant de surprise que causa cette découverte, la baronne résolut de profiter de cet événement même pour engager sa nièce à prendre le voile. Craignant que la proposition d’un établissement aussi avantageux pour elle ne fît renoncer don Gaston à sa résolution, elle ne communiqua ma lettre à personne, et continua à me représenter comme un aventurier peu riche et inconnu. Une vanité romanesque ou puérile m’avait engagé à cacher mon nom, même à Agnès. Je voulais être aimé pour moi-même, et non comme le fils et l’héritier du marquis de Las Cisternas. Ma naissance et mon rang n’étaient donc connus dans le château que de la baronne, qui eut grand soin de garder ce secret pour elle seule. Don Gaston approuva son dessein ; Agnès fut appelée à comparaître devant eux ; on l’accusa formellement d’avoir médité une évasion. Obligée d’en faire l’aveu, elle fut étonnée de la douceur avec laquelle cet aveu était reçu. Mais quelle fut son affliction, lorsqu’on lui eut donné à entendre que si le projet avait échoué, c’était à mon indifférence seule ou à ma mauvaise foi qu’il fallait l’attribuer ! Cunégonde, d’après les instructions de la baronne, déclara qu’en la remettant en liberté, je l’avais chargée d’annoncer à sa jeune maîtresse que toute liaison entre elle et moi était désormais rompue, que tout ce qui avait eu lieu n’était que l’effet d’un malentendu, et que ma situation ne me permettait pas d’épouser une personne sans fortune et sans espérances.

» Ma disparition soudaine rendait cette fable très vraisemblable. Doña Rodolpha avait ordonné que Théodore, qui aurait pu la contredire, fût tenu éloigné d’Agnès, et soigneusement gardé à vue. Une lettre de vous-même, arrivée en ce moment, et par laquelle vous déclariez n’avoir aucune connaissance d’Alphonso d’Alvarada, vint confirmer leurs assertions. Ces preuves réitérées de ma prétendue perfidie, soutenue par les insinuations artificieuses de sa tante, par les flatteries de Cunégonde, par les menaces et le courroux de son père, surmontèrent totalement la répugnance de votre sœur pour le couvent. Irritée contre moi, dégoûtée du monde, après un autre mois passé au château de Lindenberg, elle partit avec son père pour l’Espagne, et consentit à recevoir le voile. Théodore, remis alors en liberté, se rendit promptement à Munich, où j’avais promis de lui laisser de mes nouvelles ; mais ayant appris de Lucas que je n’y étais point arrivé, il continua ses recherches avec un zèle infatigable, et me rejoignit enfin à Ratisbonne.

» J’étais tellement changé, qu’il put à peine se rappeler mes traits. Les siens portaient aussi visiblement l’empreinte du chagrin et du tendre intérêt qu’il prenait à mon sort. La société de cet aimable enfant, que j’avais toujours regardé plutôt comme un compagnon que comme un serviteur, fut alors ma seule consolation. Il était à la fois gai et sensé ; sa conversation était agréable et ses observations piquantes. Il savait passablement la musique et chantait fort bien. Il avait du goût pour la poésie, il faisait même quelquefois de petites ballades espagnoles qu’il me chantait en s’accompagnant de sa guitare. Ses vers étaient assez médiocres, à la vérité, mais ils me plaisaient par leur nouveauté et par l’accent dont il savait les embellir en les chantant. Théodore s’apercevait bien que mon âme était en proie à quelque chagrin ; il cherchait à l’adoucir sans s’informer quelle en était la cause.

» Un après-midi, comme j’étais couché sur mon lit de repos et plongé dans de tristes réflexions, Théodore s’amusait à observer de la fenêtre deux postillons qui se battaient dans la cour de l’auberge. Apercevant en ce moment auprès d’eux un homme qui les regardait aussi :

— Oh ! oh ! s’écria-t-il, voilà le Grand Mogol !

— Que dites-vous, Théodore ?

— Oui, oui, c’est lui-même. Oh ! monsieur, c’est un homme qui m’a tenu, à Munich, un propos fort étrange. Je me le rappelle à présent ; c’était une sorte de message pour vous, mais qui me parut mériter fort peu d’attention. Je crois, quant à moi, que le papa est un peu fou. Comme je vous cherchais à Munich, je le rencontrai à l’auberge du Roi des Romains ;et l’aubergiste me fit sur son compte un récit extraordinaire. On devine aisément à son accent qu’il est étranger : mais de quel pays, c’est ce que personne ne peut dire. Il ne paraissait pas avoir une seule connaissance dans la ville : il parlait rarement, et jamais on ne le voyait sourire. Il n’avait ni serviteurs ni équipages, mais sa bourse paraissait bien garnie ; il faisait beaucoup de bien par toute la ville. Quelques-uns prétendaient que c’était un astrologue arabe ; d’autres, un marchand voyageur ; d’autres, le docteur Faustus, que le diable avait renvoyé en Allemagne ; mais mon hôte, se prétextant mieux instruit que tous les autres, me dit qu’il avait les plus fortes raisons de croire que c’était le Grand Mogol qui voyageait incognito.

— Et ce propos étrange qu’il vous a tenu, Théodore ?…

— Ah ! je n’y songeais plus ; mais l’eussé-je oublié tout à fait, il n’y aurait pas grande perte. Tandis que je prenais, relativement à vous, des informations, cet étranger vint à passer. Il s’arrêta, et me regardant attentivement : « Jeune homme, me dit-il, celui que vous cherchez a trouvé autre chose que ce qu’il cherchait. Ma main seule peut étancher le sang. Dites à votre maître qu’il doit désirer de me connaître toutes les fois que l’horloge sonne une heure. »

» Ces dernières paroles m’annonçaient que l’étranger était instruit de mon secret.

— Comment ? m’écriai-je fort étonné, et me levant brusquement : courez à lui, mon enfant ; descendez vite, et dites-lui que je lui demande quelques moments d’entretien.

» Théodore, surpris de ma vivacité, s’empressa de m’obéir. J’attendais son retour avec impatience. Après un court espace de temps il revint, et introduisit l’étranger dans ma chambre.

» Cet homme offrait en effet dans toute sa personne quelque chose d’extraordinaire. Sa démarche était grave ; ses traits étaient fortement prononcés ; ses yeux grands, noirs et brillants. On remarquait je ne sais quoi dans son regard qui, du moment que je le vis, m’inspira du respect, pour ne pas dire de l’effroi. Sa mise était simple, ses cheveux épars et sans poudre. Une bande de velours noir, qui lui couvrait tout le front, ajoutait encore à la sombre expression de sa physionomie. On lisait sur son visage les traces d’une profonde mélancolie.

» Il me salua poliment, et après les honnêtetés d’usage, pria Théodore de nous laisser seuls : le page sortit à l’instant.

— Je sais toute votre affaire, me dit-il sans me donner le temps de parler. J’ai le pouvoir de vous affranchir de vos visites nocturnes ; mais je ne puis rien faire avant dimanche. Ce jour-là, dès qu’il commence, les esprits de ténèbres ont moins d’influence sur les mortels. Samedi passé, la nonne ne vous visitera plus.

— Puis-je vous demander, lui dis-je, par quels moyens vous avez pu connaître un secret que je n’ai confié à qui que ce soit ?

— Comment puis-je ignorer votre peine, lorsque je vois celle qui la cause en ce moment même à côté de vous ?

» Je tressaillis. L’étranger continua :

— Quoiqu’elle ne soit visible pour vous qu’une heure sur vingt-quatre, sachez qu’elle ne vous quitte ni jour ni nuit, et qu’elle ne vous quittera qu’après que vous lui aurez accordé sa demande.

— Et quelle est cette demande ?

— Je l’ignore ; elle-même vous l’expliquera ; mais attendez avec patience la nuit du samedi : alors tout s’éclaircira.

» Je n’osai pas le presser davantage ; il changea aussitôt de conversation, et nous parlâmes de choses et d’autres. Il me nommait des personnes qui depuis plusieurs siècles avaient cessé d’exister, et qu’il paraissait avoir connues. Je ne pouvais lui parler d’un pays si éloigné, qu’il ne l’eût visité ; je ne me lassai point d’admirer toute l’étendue et la variété de son savoir.

— Vos voyages, lui dis-je, qui vous ont procuré tant et de si utiles connaissances, doivent avoir été pour vous une source intarissable de plaisirs.

— Des plaisirs, reprit-il en secouant tristement la tête, je n’en connais point. Nul ne peut imaginer la rigueur de mon sort. Je n’ai point d’amis dans ce monde, et n’en puis jamais avoir. Oh ! s’il m’était permis d’abjurer ma misérable vie ! Sans repos et sans asile, combien je porte envie à ceux qui peuvent jouir de la paix du tombeau ! Mais la mort m’évite ; elle est sourde à mes prières. C’est en vain que je me précipite au milieu des dangers. Si je me plonge dans l’Océan, les vagues me rejettent avec horreur sur le rivage ; si je saute au milieu des flammes, elles s’éteignent autour de moi ; si je m’expose à la fureur des brigands, leurs poignards s’émoussent ou se rompent contre mon sein. Les tigres affamés frissonnent à mon approche, et le crocodile recule à l’aspect d’un monstre plus horrible que lui. Dieu a appliqué sur moi le sceau de sa réprobation, et toutes ses créatures respectent ce fatal stigmate.

» Il porta alors sa main au velours qui couvrait son front, et j’aperçus dans ses yeux l’expression si marquée de la fureur, du désespoir, de la malveillance, que j’en fus frappé d’horreur. L’étranger s’en aperçut.

— Tel est, dit-il, l’effet de la malédiction qui pèse sur moi. Malgré la bienfaisance naturelle de mon cœur, mon sort est de ne pouvoir jamais être aimé. La terreur, la haine, c’est tout ce qu’il m’est permis d’inspirer. Vous avez déjà senti l’influence du charme ; chaque moment ne ferait que l’accroître. Je ne veux pas ajouter à vos souffrances par ma présence. Adieu, jusqu’à samedi ; à l’heure juste de minuit, je serai à la porte de votre chambre.

» Il sortit, et me laissa fort étonné de la singularité de ses manières et de sa conversation ; mais la promesse positive qu’il m’avait faite de me débarrasser de mon affreuse apparition avait déjà opéré sensiblement sur ma santé. Théodore s’en aperçut en rentrant, et se félicita beaucoup de m’avoir procuré la connaissance du Grand Mogol. Il y avait encore trois grands jours à passer avant d’être au samedi. J’attendis cette nuit avec impatience. Dans cet intervalle, la nonne sanglante continua ses visites nocturnes ; mais l’espérance m’ayant rendu quelque courage, sa vue produisit sur moi des effets moins violents.

» La nuit du samedi étant arrivée, pour prévenir tout soupçon, je me mis au lit à mon heure ordinaire ; mais dès que je fus seul, je me rhabillai et me préparai à recevoir l’étranger. Il entra vers minuit, tenant dans ses mains une boîte qu’il plaça sur un coin de la cheminée. Il me salua sans parler ; je lui rendis le salut en silence. Il ouvrit sa boîte. La première chose qu’il en tira fut un petit crucifix de bois ; il s’agenouilla, le regarda tristement, et éleva les yeux au ciel. Après quelques instants de prière fervente, il se courba jusqu’à terre, baisa trois fois le crucifix et se releva. Tirant alors de sa boîte un gobelet couvert, qui contenait une liqueur rouge, il en arrosa légèrement le plancher, et après avoir trempé dans le vase l’extrémité du crucifix, il en traça un cercle au milieu de la chambre ; il tira enfin une large Bible, et me fit signe de le suivre dans le cercle, ce que je fis aussitôt.

— Gardez-vous, me dit-il à voix basse, de proférer une seule parole ; ayez soin de ne pas sortir du cercle, et si vous vous aimez vous-même, ne me regardez point au visage.

» Tenant le crucifix d’une main, et la Bible de l’autre, il paraissait lire fort attentivement. L’horloge sonna une heure. J’entendis, comme de coutume, les pas du spectre le long de l’escalier ; mais je ne me sentis pas saisi du frisson ordinaire. J’attendis son approche avec confiance. La nonne entra dans la chambre, évita le cercle, et s’arrêta. L’étranger marmotta quelques mots que je ne compris point. Alors, levant la tête, et présentant le crucifix au spectre, il dit à haute et intelligible voix :

— Béatrice ! Béatrice ! Béatrice !

— Que me veux-tu ? répondit le spectre d’une voix profonde et tremblante.

— Qui trouble ainsi ton sommeil ? Pourquoi viens-tu tourmenter ce jeune homme ? Comment peut-on rendre le repos à ton esprit inquiet ?

— Je n’ose, répondit-elle, je ne dois pas le dire. Oui, je voudrais reposer dans mon tombeau ; mais des ordres éternels prolongent ma punition.

— Connais-tu, Béatrice, cette liqueur ? Sais-tu de quelles veines elle provient ? Béatrice, en son nom, je t’ordonne de me répondre ?

— As-tu le droit de me commander ?

» Il ôta alors de son front la bande de velours. En dépit de ses injonctions, je ne pus résister à ma vive curiosité, et, jetant un coup d’œil sur son visage, je pus apercevoir une petite croix de couleur de feu imprimée entre ses deux sourcils. Cette vue, quoique rapide comme l’éclair, me frappa d’une horreur si subite et si violente, que, si l’exorciseur ne m’eût pas retenu par le bras, je serais infailliblement tombé hors du cercle.

» Quand j’eus repris mes sens, je m’aperçus que la croix de feu avait produit un effet non moins violent sur la nonne sanglante. Tout en elle exprimait l’horreur et l’effroi ; tous ses membres étaient frappés d’un insurmontable tremblement.

— Oui, dit-elle à la fin, je tremble devant ce signe, et je vous obéirai. Sachez donc que mes os sont toujours sans sépulture ; ils pourrissent obscurément dans la caverne de Linden. Ce jeune homme a seul le droit de les déposer dans un tombeau ; il m’a, de sa propre bouche, fait et déclaré maîtresse de tout son être.Je ne le tiendrai point quitte de son engagement ; il ne passera pas une seule nuit exempte de terreur, jusqu’à ce qu’il se soit solennellement engagé à recueillir mes ossements, et à les déposer dans le caveau de famille de son château d’Andalousie. Il fera dire ensuite trente messes pour le repos de mon âme ; alors je ne le troublerai plus, ni lui ni personne en ce monde. À présent, laisse-moi partir ; ces flammes sont dévorantes.

» Après que l’exorciseur eut abaissé lentement le crucifix qu’il tenait d’une main, et qu’il lui avait toujours présenté, la nonne courba la tête, et s’évanouit aussitôt dans l’air comme une ombre. Il me reconduisit hors du cercle, replaça son attirail dans la boîte, et s’adressant ensuite à moi :

— Don Raymond, me dit-il, vous avez entendu à quelles conditions le repos vous est accordé ; il s’agit maintenant de promettre ce qu’elle exige de vous. Je fis cette promesse dans les termes et avec les formalités qu’exigea de moi l’étranger.

» À présent, continua-t-il, il ne me reste plus qu’à vous dévoiler ce que l’histoire du spectre vous présente d’obscur. Sachez donc que Béatrice, lorsqu’elle vivait, portait le nom de Las Cisternas ; elle était la grande tante de votre trisaïeul. Étant votre parente, ses cendres demandent de vous du respect, quoique l’énormité de ses crimes dût exciter votre horreur. Personne n’est plus en état que moi de vous expliquer de quelle nature étaient ces crimes. J’ai connu personnellement le saint homme qui proscrivit ses excès nocturnes dans le château de Lindenberg, et je tiens de sa bouche le récit suivant :

» Béatrice de Las Cisternas prit le voile étant encore jeune, non d’après son choix, mais d’après l’ordre exprès de ses parents. Elle était alors trop peu formée pour regretter les plaisirs dont la privait son entrée en religion. Mais lorsque son tempérament ardent et voluptueux eut commencé à se développer, elle s’abandonna totalement à son impulsion, et se détermina à saisir la première occasion qui se présenterait de le satisfaire. Cette occasion se présenta ; après avoir aplani tous les obstacles, elle sortit clandestinement de son couvent, et s’enfuit en Allemagne avec un baron de Lindenberg. Pendant plusieurs mois elle vécut publiquement avec lui en qualité de sa maîtresse. Toute la Bavière fut scandalisée de sa conduite impudente et licencieuse. Ses fêtes et ses festins égalaient en luxe ceux de Cléopâtre, et Lindenberg devint le théâtre de la débauche la plus effrénée. Peu satisfaite des excès de son incontinence, elle professait hautement l’athéisme, se faisait un amusement de tourner en ridicule ses vœux religieux, et même les cérémonies les plus sacrées du culte.

» Avec un caractère aussi dépravé, Béatrice ne pouvait borner ses affections à un seul objet. Bientôt après son arrivée au château, le plus jeune frère du baron attira son attention par sa taille gigantesque et ses formes athlétiques. Elle n’était pas d’humeur à tenir sa passion longtemps concentrée dans son cœur ; mais elle trouva dans Otto de Lindenberg son égal au moins en dépravation. Il ne répondit à la passion de Béatrice qu’autant qu’il était nécessaire d’y répondre pour l’accroître ; et quand il la vit au point désiré, il fixa pour condition expresse du don de son cœur, l’assassinat de son propre frère. La malheureuse consentit à cet horrible arrangement. Une nuit fut fixée pour l’accomplissement de cet affreux projet. Otto, qui résidait sur une petite terre à quelques milles du château, promit qu’à une heure du matin il se trouverait, pour l’attendre, à la caverne de Linden ; qu’il y amènerait avec lui un certain nombre de ses amis les plus fidèles, à l’aide desquels il lui serait aisé de s’emparer du château, et qu’alors son premier soin serait d’épouser Béatrice. Ce fut cette dernière promesse qui surmonta tous ses scrupules, le baron ayant déclaré hautement que, malgré son affection pour elle, il n’en ferait jamais sa femme.

» Dans la nuit du jour fixé, et à l’heure convenue, comme le baron dormait dans les bras de sa perfide maîtresse, elle tira un poignard de dessous son chevet, et le plongea dans le cœur de son amant. Le baron ne poussa qu’un gémissement, il expira à l’instant. La meurtrière sortit du lit à la hâte, prit une lampe dans une main, et dans l’autre le poignard sanglant, et se rendit à la caverne. Le portier n’osa refuser d’ouvrir la porte à une personne que l’on craignait dans le château plus que le baron lui-même. Béatrice atteignit sans obstacle la caverne de Linden, elle y trouva Otto, qui l’attendait selon sa promesse ; il la reçut, écouta son récit avec transport : mais avant qu’elle eût le temps de lui demander pourquoi il venait seul, Otto lui fit voir qu’il n’avait pas besoin de témoins pour cette entrevue. Voulant prévenir tout soupçon de complicité, et désireux surtout de se débarrasser d’une femme dont le caractère violent et atroce le faisait trembler pour lui-même, il avait pris la résolution de briser sans délai ce dangereux instrument. Se jetant sur elle à l’improviste, il lui arracha le poignard, et tout rouge encore du sang de son frère, le plongea dans le sein de Béatrice, et la tua à coups redoublés.

» Otto succéda alors à la baronnie de Lindenberg. Le meurtre ne fut attribué qu’à la religieuse fugitive, et personne ne le soupçonna d’avoir eu part à cette action ; mais si elle resta impunie de la part des hommes, la justice divine ne permit pas qu’il jouît en paix des fruits sanglants de son crime. Les ossements de Béatrice, gisant sans sépulture dans la caverne, se levèrent, et son esprit continua d’habiter le château. Vêtue de ses habits religieux, en mémoire de ses vœux enfreints, armée du poignard qu’elle avait enfoncé dans le cœur de son amant, et tenant toujours la lampe qui avait éclairé sa sortie du château, chaque nuit elle restait debout devant le lit d’Otto. La plus épouvantable confusion régna par toute la maison. Les salles voûtées retentissaient de cris et de gémissements ; en traversant les longues et antiques galeries, l’esprit de Béatrice proférait un mélange incohérent de prières et de blasphèmes. Otto ne put soutenir longtemps l’effroi d’une aussi terrible vision. Chaque apparition nouvelle en augmentait l’horreur ; enfin, sa situation devint telle, qu’une nuit son cœur se glaça. Le matin suivant on le trouva dans son lit, totalement privé de chaleur et de vie. Sa mort ne mit point fin aux excès nocturnes de Béatrice, qui continua de revenir dans le château.

» Les terres de Lindenberg échurent alors à un collatéral, qui, épouvanté des récits qu’on lui fit de la nonne sanglante, implora le secours d’un célèbre exorciseur. Ce saint homme sut la réduire à ne sortir de son appartement qu’à certaines époques. Condamnée à souffrir pendant cent années, elle allait ainsi tous les cinq ans, à l’heure même où elle avait commis le crime, visiter la caverne qui contenait ses ossements.

» La période de son temps de souffrance est à présent révolue ; il ne vous reste plus qu’à remplir votre tâche. Je vous ai délivré du tourment de ses visites, et, au milieu de tous les chagrins qui m’oppressent, j’éprouve quelque consolation en songeant que j’ai pu vous être utile. Adieu, jeune homme ; je fais des vœux pour votre bonheur.

» Ici l’étranger se disposa à sortir de ma chambre.

— Arrêtez, je vous prie, lui dis-je, encore un moment ! Vous avez satisfait ma curiosité en tout ce qui regarde le spectre ; mais daignez m’apprendre à qui je suis redevable d’un aussi important service. La singularité de votre destinée, votre âge, vos longs voyages, votre immortalité, et cette croix enflammée sur votre front !…

» Sur tous ces points il refusa, mais sans sévérité, de me satisfaire ; puis, apparemment vaincu par mes instances, il consentit à me donner le jour suivant les éclaircissements que je désirais. Je me contentai de cette promesse, et il me quitta. Mon premier soin, la matin suivant, fut de faire demander le mystérieux étranger. Imaginez mon regret, lorsqu’on m’apprit qu’il avait quitté Ratisbonne. Je fis faire des recherches ; on ne découvrit aucune trace du fugitif. Depuis ce moment, je n’ai plus entendu parler de lui.

— Quoi ! dit Lorenzo en interrompant son ami, vous n’avez pu découvrir quel était cet homme, ni même le deviner ?

— Quand je racontai, répondit le marquis, cette aventure à mon oncle le cardinal-duc, il ne douta point, d’après toutes ces particularités, que cet homme ne fût le personnage si universellement connu sous le nom de Juif errant ;et je n’ai pu, quant à moi, former d’autres conjectures. Je reviens à ce qui me concerne.

» Après cette heureuse rencontre, je recouvrai promptement mes forces et ma santé. Ne voyant plus la nonne, je fus bientôt en état de retourner à Lindenberg. Le baron me reçut à bras ouverts. Je lui confiai toute mon aventure. Ce fut pour lui une grande satisfaction d’apprendre que sa maison serait débarrassée des visites du fantôme. Je m’aperçus avec chagrin que l’absence n’avait point affaibli l’imprudente passion de doña Rodolpha. Dans une conversation particulière que nous eûmes ensemble, elle chercha de nouveau à gagner mon affection. Depuis que je la regardais comme la première cause de toutes mes souffrances, sa présence, et même son souvenir, ne m’inspiraient que le dégoût. Le squelette de Béatrice fut trouvé dans la caverne ; c’était tout ce que je cherchais alors à Lindenberg. Dès que je l’eus à ma disposition, je me hâtai de sortir des domaines du baron, et pris la route d’Espagne, suivi encore une fois des menaces de l’implacable Rodolpha, mais plein du secret espoir de retrouver ma chère Agnès.

» Lucas était venu me rejoindre avec mes équipages à Lindenberg. J’arrivai sans accident dans mon pays natal, et descendis au château de mon père, situé en Andalousie. Après avoir fait déposer, avec les cérémonies convenables, les cendres de Béatrice dans le caveau de la famille ; après avoir fait dire, pour le repos de son âme, le nombre de messes que j’avais promises, je me rendis à Madrid, et n’eus plus d’autre soin que de découvrir la retraite d’Agnès.

» La baronne m’avait assuré que sa nièce avait déjà pris le voile ; mais j’avais de justes soupçons sur la réalité de ce fait, et j’espérais encore retrouver Agnès libre et maîtresse d’accepter ma main. Le résultat des informations que je pris relativement à sa famille, fut qu’avant l’arrivée d’Agnès à Madrid, doña Inésilla n’était plus. J’appris que vous, mon cher Lorenzo, voyagiez à l’étranger ; mais à quel endroit vous adresser une lettre, c’est ce que je ne pus découvrir. Votre père était allé au fond d’une de nos provinces rendre visite au duc de Médina ; et quant à Agnès, personne ne put ou ne voulut me dire ce qu’elle était devenue.

» Théodore, conformément à sa promesse, était revenu à Strasbourg, où il avait trouvé son grand-père mort, et Marguerite en possession de sa fortune. Elle chercha vainement à le retenir auprès d’elle, il la quitta une seconde fois, et me suivit à Madrid. Théodore fit des recherches de son côté pour découvrir la retraite d’Agnès, mais ce fut également sans succès. Je commençais à renoncer à toutes mes espérances, lorsqu’un événement imprévu vint les ranimer, tout en me jetant dans un nouveau dédale de peines et de dangers.

» Il y avait environ huit mois que j’étais de retour de Madrid. Sortant un soir de la comédie, je revenais seul, à pied, à mon hôtel ; la nuit était noire. Plongé dans de tristes réflexions, je ne m’aperçus point que trois hommes m’avaient suivi depuis le théâtre. Au détour d’une rue peu fréquentée, ils m’attaquèrent tous à la fois avec une excessive furie. Je fis quelques pas en arrière, et mis l’épée à la main, tenant mon manteau plié sur mon bras gauche. L’obscurité de la nuit me fut favorable ; la plupart de leurs coups portèrent dans mon manteau, et ne m’atteignirent point. J’eus le bonheur de renverser à mes pieds un de mes adversaires. Cependant j’avais reçu quelques blessures, et les autres me poursuivaient si vivement que j’aurais inévitablement succombé, si un noble cavalier, averti par le bruit des épées, ne fût accouru à mon secours ; plusieurs domestiques le suivaient avec des flambeaux. À leur approche, les deux spadassins prirent la fuite, et se perdirent dans l’obscurité.

» L’inconnu s’adressa à moi avec beaucoup de politesse, et me demanda si j’étais blessé. Déjà affaibli par la perte de mon sang, j’eus à peine la force de le remercier. Je le priai d’ordonner que quelques-uns de ses serviteurs me transportassent à l’hôtel de Las Cisternas ; mais je n’eus pas plutôt prononcé ce nom, que l’inconnu, se disant ami de mon père, ne voulut pas permettre qu’on me transportât si loin avant que mes blessures eussent été examinées. Il ajouta que sa maison était peu éloignée, et me pria de l’y accompagner. Il me fit cette offre d’une manière si obligeante, que je ne pus le refuser ; et, appuyé sur son bras, il me conduisit en quelques minutes à la porte d’un magnifique hôtel.

» En entrant, je remarquai qu’un vieux serviteur à cheveux blancs, qui avait l’air d’attendre mon conducteur, lui demanda si M. le duc reviendrait bientôt à Madrid. « Non, répondit-il, je sais qu’il se propose de rester encore quelques mois à la campagne. » Mon libérateur fit alors appeler le chirurgien de la maison. Je fus conduit dans un fort bel appartement, et placé sur un lit de repos. Le chirurgien ayant visité mes blessures, déclara qu’elles étaient fort peu dangereuses ; cependant, il me conseilla de ne point m’exposer à l’air frais de la nuit, et l’inconnu me pressa de si bonne grâce de prendre un lit dans sa maison, que je consentis à ne retourner chez moi que le lendemain.

» Étant resté seul avec lui, je lui fis mes remerciements en termes plus expressifs que je n’avais pu le faire jusqu’alors.

— Ne parlez pas de cela, je vous prie, dit-il ; c’est moi qui dois m’estimer heureux d’avoir pu vous rendre ce petit service, et j’ai des obligations à ma fille de m’avoir retenu si tard au couvent de Sainte-Claire. J’ai toujours fait profession de la plus haute estime pour le marquis de Las Cisternas et quoique je n’aie pas eu l’occasion de me lier aussi particulièrement avec lui que je l’aurais désiré, je suis fort aise de pouvoir faire connaissance avec son fils. Croyez, monsieur, que mon frère, dans la maison duquel vous êtes en ce moment, regrettera de ne s’y être point trouvé ; mais en l’absence du duc, c’est à moi d’en faire les honneurs, et j’ose vous assurer en son nom que tout ce que contient l’hôtel de Médina est parfaitement à votre disposition.

» Imaginez, s’il se peut, ma surprise, Lorenzo, lorsque je découvris dans la personne de mon libérateur don Gaston de Médina, le père d’Agnès et le vôtre ; lorsque j’appris ainsi de sa bouche qu’Agnès habitait le couvent de Sainte-Claire ! La joie que me causa cette découverte fut un peu affaiblie, lorsque, répondant à quelques questions que je lui faisais d’un air assez indifférent, il me dit que sa fille avait non seulement pris le voile, mais encore prononcé ses vœux. Cependant je ne m’affectai que modérément de cette nouvelle, soutenu par l’idée que le crédit de mon oncle à la cour de Rome aurait bientôt aplani cet obstacle, et que j’obtiendrais aisément la révocation de ses vœux. Je ne laissai donc voir aucune inquiétude, et ne parus occupé que du soin de témoigner ma reconnaissance à don Gaston, et de gagner son amitié.

» Un domestique, entrant en ce moment dans ma chambre, m’annonça que le spadassin que j’avais blessé donnait encore quelques signes de vie, et même qu’il recommençait à parler. Je priai qu’on le fît porter à l’hôtel de mon père, désirant l’interroger moi-même, et savoir quels motifs l’avaient porté à attenter à ma vie. Don Gaston, curieux aussi de les connaître, me pressa d’interroger l’assassin en sa présence ; mais il me trouva peu disposé, pour deux raisons, à satisfaire sa curiosité : la première, c’est que, soupçonnant déjà d’où partait le coup, je ne crus pas devoir exposer ainsi sous ses yeux le crime de sa sœur ; la seconde, c’est que je craignais que, me reconnaissant pour Alphonso d’Alvarada, il ne prît des précautions extraordinaires pour m’empêcher de voir Agnès. Lui faire l’aveu de ma passion pour sa fille, entreprendre de lui faire accepter mes projets, ce que je connaissais du caractère de don Gaston suffisait pour me convaincre que c’eût été une démarche imprudente. Je lui donnai donc à entendre que, soupçonnant une certaine dame d’être mêlée dans cette affaire, et ayant quelques raisons de désirer que son nom restât inconnu, je croyais devoir interroger cet homme en particulier. La délicatesse ne permit pas d’insister sur ce point, et l’assassin fut transporté à mon hôtel.

» Le lendemain matin, je pris congé de mon hôte, qui devait, le même jour, retourner auprès du duc. Mes blessures avaient été si légères, que j’en fus quitte pour porter quelque temps mon bras en écharpe. Le chirurgien qui examina celle du spadassin, la déclara mortelle. Il mourut en effet quelques minutes après avoir avoué que doña Rodolpha avait été l’instigatrice du complot.

» Je n’eus plus alors d’autre affaire que celle de retrouver Agnès, de la revoir. Je ne vous ferai point mystère, Lorenzo, des moyens que j’employai pour y parvenir ; je corrompis à prix d’argent le vieux jardinier, qui m’introduisit dans le couvent de Sainte-Claire, déguisé sous un habit de paysan. Je fus même présenté à l’abbesse, et accepté par elle en qualité de garçon jardinier. Je revis Agnès, je la vis plusieurs fois avant qu’elle pût me reconnaître. Plusieurs fois j’entendis sa vieille et austère abbesse, se promenant avec elle, la réprimander avec aigreur sur sa continuelle mélancolie ; lui reprocher que, dans sa situation, pleurer la perte d’un amant était un crime, et qu’en toute situation, pleurer celle d’un infidèle était une folie. Agnès enfin me reconnut ; et c’est ici, Lorenzo, que j’ai besoin d’en appeler, pour ma justification, à notre longue amitié, à la connaissance que vous avez de mon inaltérable honneur ; c’est ici que je dois implorer votre indulgence. Je supprime d’inutiles détails : Agnès m’aimait. Lorsque j’eus trouvé l’occasion favorable de lui parler sans témoins, obéissante aux volontés de son père, fidèle à ses vœux, elle refusa de m’écouter ; elle m’écouta cependant, pressée par mes sollicitations. Je me justifiai pleinement à ses yeux ; je lui exposai tous mes motifs d’espérance ; je la fis consentir à seconder mes projets. Chaque nuit elle se rendait dans un réduit écarté que m’avait procuré le jardinier. Là, plus libre qu’au milieu du monde, je lui jurais une éternelle tendresse. Rappelez-vous, Lorenzo, notre amour si violemment contrarié, mes souffrances, la pureté de mes intentions, ma ferme résolution de n’avoir jamais qu’Agnès pour épouse ; rappelez-vous sa candeur, la violence faite à ses sentiments. Que vous dirai-je enfin ? Dans un moment de délire, nous ne reconnûmes le danger auquel nous exposait notre mutuelle tendresse, qu’en nous apercevant que l’amour nous avait égarés l’un et l’autre, que les vœux d’Agnès étaient enfreints, et qu’elle était déjà mon épouse.

Ici Lorenzo donna des marques visibles de mécontentement. Le marquis l’apaisa en le nommant son ami, son frère, et continua.

» Après les premiers instants de délire, cet accident fit frémir Agnès. L’amour faisant tout à coup place aux regrets et à la crainte, elle me fit des reproches amers ; frappée de terreur, elle s’échappa de mes bras, et s’enfuit à sa cellule. Depuis ce moment, je n’ai pu la revoir qu’une seule fois, et c’était en plein jour, comme elle se promenait appuyée sur le bras d’une de ses compagnes qui paraissait être son amie, et avec laquelle je l’avais déjà vue plusieurs fois. Elle jeta sur moi un triste regard, et détourna la tête.

» Dès le soir de ce jour-là, le jardinier me notifia qu’il ne pouvait plus me servir. « La jeune sœur, dit-il, m’a déclaré que si je continuais à vous admettre dans le jardin, elle-même découvrirait tout à madame l’abbesse. Elle m’a dit encore que votre présence désormais lui était pénible, et que, si vous conserviez quelque respect pour elle, vous ne deviez plus chercher à la voir. Excusez-moi donc si je vous déclare qu’il ne m’est plus possible de favoriser votre déguisement. Si l’abbesse venait à savoir ce que j’ai fait pour vous, non contente de me renvoyer, elle m’accuserait d’avoir profané son couvent, et me ferait jeter dans les prisons de l’inquisition. »

» Je combattis vainement sa résolution ; il me refusa toute entrée dans le jardin, et Agnès persévéra à ne vouloir plus ni me voir ni m’entendre. Environ quinze jours après, une maladie violente, dont mon père fut attaqué, m’obligea de partir pour l’Andalousie ; je m’y rendis, et trouvai le marquis à l’article de la mort. Quoique dès les premiers symptômes sa maladie eût été déclarée mortelle, elle traîna pendant plusieurs mois. Ensuite la nécessité où je me trouvai de mettre ordre à mes affaires après son décès, ne me permit pas de quitter l’Andalousie. Mais de retour à Madrid depuis quatre jours, j’ai trouvé, en arrivant à mon hôtel, la lettre que voici. Ici le marquis ouvrit le tiroir d’un secrétaire, en tira un papier plié qu’il présenta à Lorenzo ; celui-ci l’ouvrit, reconnut la main de sa sœur, et lut :

« Dans quel abîme de maux vous m’avez plongée ! Raymond, vous m’avez rendue aussi criminelle que vous. J’avais résolu de ne vous revoir de ma vie, de vous oublier, s’il était possible, et même de vous haïr. Un être pour lequel je sens déjà une tendresse maternelle, me sollicite de pardonner à mon séducteur, et de réclamer son amour. Raymond, votre enfant vit déjà dans mon sein. Je redoute la vengeance de l’abbesse ; je tremble pour moi-même, et plus encore pour l’innocente créature dont l’existence dépend de la mienne. Nous serions perdus l’un et l’autre, si l’on venait à découvrir mon état. Conseillez-moi donc, dites-moi ce que je dois faire, mais ne cherchez point à me voir. Le jardinier qui s’est chargé de vous remettre cette lettre est renvoyé ; celui qui le remplace est d’une fidélité incorruptible. L’unique moyen de me faire passer votre réponse, est de la cacher sous la grande statue de saint François, dans l’église des Capucins, où je vais à confesse tous les jeudis. Je pourrai aisément la prendre là sans être aperçue. Je sais que vous êtes absent de Madrid ; est-il nécessaire que je vous prie de m’écrire aussitôt après votre retour ? Je ne le pense pas. Ah ! Raymond, ma situation est cruelle. Forcée d’embrasser une profession dont je me sens peu propre à remplir les devoirs, pénétrée de la sainteté de ces devoirs, et séduite, hélas ! par l’homme que j’aimais le plus, je me vois réduite à opter entre la mort et le parjure. Ma faiblesse, l’affection maternelle, ne me permettent pas d’hésiter. La mort de mon pauvre père, survenue depuis notre séparation, écarte un des plus grands obstacles à notre union. Mon père repose dans le tombeau, et je n’ai plus à redouter sa colère ; mais la colère de Dieu, ô Raymond ! qui pourra m’y soustraire ? Qui me protégera contre le cri de ma propre conscience ? Je n’ose m’appesantir sur ces réflexions, elles me rendraient folle. Ma résolution est prise ; obtenez la résiliation de mes vœux, je suis prête à vous suivre. Écrivez-moi, ô mon époux ! dites-moi que l’absence n’a point affaibli votre amour ; dites-moi que vous allez sauver de la mort votre innocent enfant et sa malheureuse mère. Je suis en proie à toutes les angoisses de la terreur. Il me semble que tous les yeux qui se fixent sur moi lisent sur mon visage mon secret et ma honte. Vous êtes la cause, Raymond, de toutes mes souffrances. Oh ! que j’étais loin de soupçonner, quand mon cœur commença à vous aimer, ces tristes effets de l’amour !

Agnès. »

Après avoir lu cette lettre, Lorenzo la rendit en silence. Le marquis la replaça dans son secrétaire, et continua :

» Cette nouvelle si peu attendue, mais si ardemment désirée, me combla de joie. Mon plan fut aussitôt arrêté.

» Lorsque j’appris la retraite d’Agnès, ne doutant pas qu’elle ne fût disposée à quitter le couvent, j’avais déjà fait confidence de toute l’affaire au cardinal-duc de Lerme, qui aussitôt s’était occupé d’obtenir la bulle nécessaire. J’ai heureusement négligé d’arrêter ses démarches ; une lettre que je viens de recevoir de lui, m’annonce qu’il attend tous les jours l’ordre de la cour de Rome. J’étais assez d’avis d’attendre patiemment cet ordre ; mais le cardinal me conseille de faire sortir, s’il est possible, Agnès du couvent, à l’insu de la supérieure, ne doutant point que celle-ci ne voie, avec un extrême déplaisir, sortir de sa maison une jeune personne d’un rang aussi distingué, et qu’elle ne regarde son abjuration comme une insulte faite à la communauté de Sainte-Claire. Il me représente cette abbesse comme une femme d’un caractère violent et vindicatif. J’ai à craindre qu’en enfermant Agnès dans son couvent, elle ne frustre toutes mes espérances, et ne rende vaines les lettres du pape. D’après ces considérations, j’ai résolu d’enlever Agnès, et de la tenir cachée dans une des terres du cardinal-duc jusqu’à l’arrivée de la bulle ; il approuve mon dessein, et m’assure qu’il est prêt à donner asile à la belle fugitive. J’ai donc fait, pour opération première, arrêter secrètement, et transporter à mon hôtel, le nouveau jardinier de Sainte-Claire. Par ce moyen, je tiens en ma possession la clef de la porte du jardin ; il ne me restait plus qu’à préparer Agnès à son évasion, et c’est ce que je faisais par la lettre que vous m’avez vu placer pour elle à l’endroit qu’elle m’avait indiqué. Cette lettre lui annonce que je serai prêt à la recevoir demain à minuit, et que tout est préparé pour sa prompte et infaillible délivrance. »

Vous connaissez maintenant, Lorenzo, toute l’histoire de mes amours ; vous êtes à même de juger ma conduite, et de reconnaître la fausseté des récits qui vous ont été faits. Je vous répète ici que mes intentions, relativement à votre sœur, ont toujours été pures et honorables ; que mon dessein et mon unique désir ont toujours été, sont toujours de l’avoir pour femme. J’espère qu’en faveur de ces dispositions, vous me pardonnerez l’erreur d’un moment ; que vous-même m’aiderez à réparer mes torts envers elle, et à m’assurer un titre légitime à la possession de sa personne et de son cœur.

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