Chapitre 7 Le charme diabolique
Ambrosio revint à son couvent sans avoir été découvert, et l’imagination remplie des plus agréables images. Aveugle sur le danger auquel il s’exposait en voyant de si près les charmes d’Antonia, il ne songeait qu’au plaisir que lui avait déjà causé sa société, et se promettait bien de n’y pas renoncer. Il ne manqua pas de profiter de l’indisposition d’Elvire pour voir sa fille tous les jours. Il borna d’abord ses désirs à lui inspirer de l’amitié ; mais il ne fut pas plutôt convaincu qu’elle éprouvait pour lui ce sentiment dans toute son étendue, que son but devint plus décidé, et ses attentions plus vives et plus marquées. L’innocente familiarité de sa conduite avec lui irritait les désirs du moine, et sa modestie, à laquelle il s’était insensiblement accoutumé, ne lui inspirait plus le respect. Il l’admirait toujours, mais il songeait déjà aux moyens de dépouiller Antonia du plus doux de ses charmes. La chaleur de sa passion, et la subtile pénétration dont, malheureusement pour lui-même et pour Antonia, la nature l’avait abondamment pourvu, suppléèrent à son peu d’habileté dans l’art de la séduction. Distinguant aisément les émotions qui devaient être favorables à ses desseins, il saisissait avidement toutes les occasions de verser la corruption dans le cœur de cette jeune fille ; cependant il ne pouvait y parvenir. L’extrême simplicité d’Antonia empêchait qu’elle n’aperçût le but de ses insinuations ; mais les excellents principes de morale qu’Elvire avait pris soin de lui inculquer, la justesse et la solidité de son jugement, et le sentiment inné de ses devoirs, résistaient fortement aux maximes fausses et licencieuses. Souvent elle déconcertait, par quelques mots fort simples, les sophismes du dépravateur, et lui faisait intérieurement sentir combien les sophismes sont faibles devant les inaltérables préceptes de la vertu et de la vérité. Dans ces occasions, Ambrosio recourait à son éloquence ; il l’accablait sous un déluge de paradoxes philosophiques qu’elle n’entendait point, et auxquels il lui était par conséquent impossible de répondre. Il trouvait ainsi le moyen, sinon de la convaincre que ses raisonnements étaient justes, au moins d’empêcher qu’elle ne s’aperçût qu’ils étaient dangereusement faux. Antonia continuait à entretenir une idée également avantageuse de la solidité de son jugement, et il ne douta pas qu’avec le temps il ne parvînt à l’amener au point désiré.
Ambrosio ne se dissimulait point à lui-même que ses tentatives étaient criminelles, et que ses vues ne tendaient qu’à séduire l’innocence, mais sa passion était trop violente pour lui permettre d’y renoncer. Ne voyant aucun homme admis dans la société d’Elvire, et n’ayant pas ouï dire que quelqu’un eût recherché la main de sa fille, il ne doutait point que le cœur d’Antonia ne fût libre. Il se détermina donc à suivre l’exécution de son dessein, quelles que dussent en être les conséquences, et n’attendit que l’instant où il pourrait surprendre Antonia seule et sans défense.
Tandis que le moine était ainsi occupé de son nouvel amour, chaque jour voyait s’accroître sa froideur pour Mathilde. Plus il sentait intérieurement ses torts envers elle, plus il lui laissait voir d’éloignement ; il n’était pas assez maître de lui-même pour lui cacher l’état de son âme, et il craignait que, dans un accès de fureur jalouse, elle ne trahît un secret dont dépendait la conservation de sa réputation et même de sa vie. Il était impossible, en effet, que Mathilde ne remarquât point son indifférence ; il était persuadé qu’elle la remarquait ; et, pour se soustraire à ses reproches, il l’évitait soigneusement. Cependant, s’il l’eût moins évitée, il aurait pu se convaincre, en voyant son air de douceur et de résignation, qu’il n’avait rien à craindre de son ressentiment. Mathilde avait repris le caractère du doux et intéressant Rosario ; elle ne l’accusait point d’ingratitude. Seulement ses yeux se remplissaient involontairement de larmes, et la tendre mélancolie qu’exprimaient son maintien et sa voix portait à Ambrosio les reproches les plus touchants sur son infidélité. Celui-ci n’était point insensible à sa peine ; mais, n’y connaissant point de remède, il s’abstenait de montrer qu’il en fût affecté. Convaincu par sa conduite qu’il n’avait rien à craindre de son ressentiment, il continuait à la négliger ; et Mathilde, résistant à l’impulsion de sa jalousie, continuait à lui montrer la même tendresse.
La santé d’Elvire se rétablissait insensiblement. Elle n’éprouvait plus de convulsions, et Antonia ne tremblait plus pour la vie de sa mère. Ambrosio vit ce rétablissement avec un secret déplaisir. Il craignit qu’Elvire, dont l’œil était clairvoyant, ne fût pas longtemps dupe de son apparente sainteté, et ne soupçonnât ses vues ; il prit donc la résolution d’essayer sans délai l’étendue de son pouvoir sur le cœur d’Antonia.
Un jour qu’il avait trouvé Elvire presque entièrement rétablie, il la quitta plus tôt que de coutume. Ne trouvant point Antonia dans le lieu ordinaire de leurs conférences, il entra librement dans la chambre même de la jeune fille. Cette chambre n’était séparée de celle de sa mère que par un petit cabinet, où couchait ordinairement Flore, la femme de chambre. Antonia était assise sur un lit de repos, le dos tourné vers la porte. Ambrosio entra doucement, et s’assit auprès d’elle. Antonia tressaillit en l’apercevant, montra qu’elle était fort aise de le voir, et, se levant aussitôt, offrit de le conduire au salon. Ambrosio, lui prenant la main, la retint et l’engagea à se rasseoir sur le lit de repos. Elle se rassit près de lui sans difficulté. Antonia n’avait aucune raison de penser que, pour converser, une chambre fût plus convenable qu’une autre. Sûre de ses principes, et non moins sûre de ceux d’Ambrosio, elle se disposa à causer avec lui sans contrainte, et avec sa vivacité ordinaire.
Ambrosio examina le livre qu’elle lisait et qu’elle avait replacé sur la table : c’était la Bible en espagnol.
— Quoi ! dit le moine en lui-même, Antonia lit la Bible, et elle est encore si novice !
Mais, en l’examinant, il s’aperçut qu’Elvire avait fait exactement la même remarque. Cette prudente mère, tout en admirant les beautés des Saintes Écritures, était convaincue que ces livres, en leur entier, sont la plus dangereuse lecture qu’on puisse permettre à une jeune personne. Plusieurs des récits qu’ils contiennent ne tendent qu’à faire naître en elle les plus dangereuses idées ; tout y est appelé par son nom, et l’on trouverait à peine un choix plus complet d’expressions indécentes dans les annales d’un mauvais lieu. C’est ce livre cependant qu’on recommande plus particulièrement aux jeunes filles, celui qu’on met entre les mains des enfants dès qu’ils sont en état de l’entendre, celui qui leur inculque trop fréquemment les premières notions du vice, et donne le premier éveil à leurs passions. Elvire était si convaincue de la justesse de cette observation, qu’elle aurait préféré mettre dans les mains de sa fille Amadis de Gauleou Le vaillant champion Tyran le Blanc,ou même les exploits de don Galaoret les jeux lascifs de Damzer plazer di mi vida.Elle avait, en conséquence, pris deux déterminations relativement à la Bible : la première était de ne point permettre à Antonia de la lire avant qu’elle fût assez expérimentée pour en sentir les beautés et la moralité ; la seconde, de la copier de sa main, en ayant soin d’omettre tout ce qui s’y trouverait d’indécent. Elvire ne s’était point départie de cette résolution, et telle était la Bible que lisait Antonia. Ambrosio, s’apercevant de sa méprise, replaça le livre sur la table.
Antonia parla de la santé de sa mère et de la joie que lui causait son rétablissement.
— J’admire, dit le moine, votre piété filiale : elle prouve l’excellence de votre caractère et la sensibilité de votre cœur ; elle promet un trésor à celui que le ciel a destiné à posséder vos affections. Si votre cœur est capable de tant de tendresse pour une mère, que ne sentira-t-il pas pour un amant ? Mais peut-être ce tendre cœur est-il déjà donné. Dites, ma chère enfant, connaissez-vous ce que c’est que l’amour ? Parlez-moi sincèrement ; oubliez mon habit, et ne voyez en moi qu’un ami.
— L’amour ? dit-elle ; oh ! oui vraiment, je le sais : j’ai déjà aimé beaucoup, beaucoup de monde.
— Ce n’est pas là ce que j’entends : l’amour dont je parle ne peut être senti que pour une seule personne. N’avez-vous jamais vu l’homme que vous désireriez avoir pour époux ?
— Oh ! non, en vérité.
Antonia disait un mensonge ; mais c’était sans s’en douter : elle ignorait absolument de quelle nature étaient ses sentiments pour Lorenzo ; et comme elle ne l’avait point vu depuis sa première visite, l’impression qu’il avait faite sur son cœur s’affaiblissait de jour en jour. D’ailleurs, elle ne pensait à un mari qu’avec l’effroi d’une jeune vierge ; aussi répondit-elle non, sans hésiter, à la question d’Ambrosio.
— Et ne désirez-vous point voir cet homme, Antonia ? Ne sentez-vous point dans votre cœur un vide importun ? Ne soupirez-vous point sur l’absence de quelqu’un qui vous est cher, et cependant inconnu ? Ne vous apercevez-vous point que quelque chose qui vous plaisait autrefois n’a plus de charmes pour vous ? N’éprouvez-vous point dans votre sein mille nouvelles sensations, mille nouveaux désirs, que l’on sent, mais que l’on ne peut définir ? Serait-il possible, lorsque vous enflammez tous les cœurs autour de vous que le vôtre demeurât froid et insensible ? Non, je ne puis le croire. Ce doux éclat de vos yeux, cet aimable incarnat qui colore vos joues, cette mélancolie voluptueuse, enchanteresse, que l’on voit quelquefois répandue sur vos traits, tout trahit le secret de votre cœur. Vous aimez, Antonia, et vous cherchez en vain à me le cacher.
— Vous m’étonnez, mon père. De quelle nature est donc cet amour dont vous me parlez ? Je ne le connais pas ; mais si je le connaissais, quelle raison aurais-je d’en faire un mystère ?
— N’avez-vous jamais, Antonia, rencontré un homme qu’il vous semblât connaître depuis longtemps, quoique vous ne l’eussiez jamais vu ? dont la figure fût, dès le premier abord, familière à vos yeux ? dont le son de voix flattât votre oreille et pénétrât jusqu’à votre âme ? dont la présence vous causât de la joie et l’absence de la tristesse ? dans le sein duquel votre cœur aimât à s’épancher, à déposer toutes ses sollicitudes ? N’avez-vous point éprouvé ces sentiments, Antonia ?
— Oh ! oui, mon Père, assurément : j’ai ressenti tout cela la première fois que je vous ai vu.
Ambrosio tressaillit.
— Moi ! s’écria-t-il ; est-il possible, Antonia ?
Ses yeux brillèrent de plaisir et d’impatience. Il prit sa main et la baisa avec transport.
— Quoi ! vous avez éprouvé ces sensations pour moi ?
— Et plus vivement encore que vous ne pourriez l’exprimer. Dès l’instant même que je vous vis, je ressentis tant de plaisir, tant d’intérêt ! j’étais si impatiente d’entendre le son de votre voix, et quand je l’eus entendu, il me sembla si doux ! il porta à mon cœur une émotion si tendre ! il me sembla que cette voix me disait mille choses que je désirais d’entendre ; il me sembla que je vous connaissais depuis longtemps, que j’avais droit à votre amitié, à votre protection. Je pleurai quand je ne vous vis plus, et n’aspirai qu’après l’instant de vous revoir.
— Antonia, charmante Antonia ! s’écria le moine, en la pressant contre son sein, en croirai-je mes sens ? Oh ! répétez-moi, ma douce amie, dites-moi que vous m’aimez, que vous m’aimez tendrement.
— Oui, Ambrosio, je vous aime, et vous êtes, après ma mère, ce que j’ai de plus cher au monde.
À cet aveu naïf, Ambrosio ne se possède plus. Ivre de joie et brûlant de désirs, il la serre tremblante dans ses bras, couvre de baisers ses joues et sa bouche, pompe l’ambroisie de sa délicieuse haleine, viole d’une main hardie les trésors de son sein. Déjà il s’entourait des membres délicats et flexibles d’Antonia, qui, alarmée et surprise de la vivacité de son action cherchait à se soustraire à ses embrassements.
— Ambrosio, s’écria-t-elle, père Ambrosio, laissez-moi, au nom du ciel !
Le moine licencieux est sourd à ses prières, il persiste dans son dessein, et continue à prendre des libertés encore plus grandes.
Antonia prie, pleure, se débat ; épouvantée à l’excès, quoiqu’elle ne connût point la cause de son effroi, elle employait toute sa force pour repousser le moine ; elle était sur le point de crier pour obtenir du secours, lorsque la porte de la chambre s’ouvrit tout à coup. Ambrosio eut assez de présence d’esprit pour sentir en un clin d’œil le danger de sa situation. Lâchant aussitôt sa proie, il s’élance, d’un saut, du lit de repos jusqu’au milieu de la chambre. Antonia fait une exclamation de joie, court à la porte, et se jette dans les bras de sa mère.
Alarmée de quelques propos du prieur, qu’Antonia lui avait innocemment répétés, Elvire avait pris la résolution d’éclaircir ses soupçons. Elle connaissait trop le monde pour s’en laisser imposer par la grande réputation de vertu dont jouissait le moine. Elle avait réfléchi sur quelques particularités qui, assez peu importantes en elles-mêmes, étant réunies, semblaient autoriser ses craintes. Les visites fréquentes d’Ambrosio, qui, autant qu’elle pouvait le voir, ne visitait que sa famille, l’émotion qu’il laissait involontairement paraître toutes les fois qu’elle parlait d’Antonia, la vivacité de ses yeux, qui annonçait en lui toute la force de l’âge, et surtout les principes pernicieux qu’il inculquait à sa fille, et qui s’accordaient mal avec ceux qu’il professait en sa présence ; tous ces faits rassemblés lui avaient inspiré des doutes sur la pureté de l’amitié d’Ambrosio. Elle avait, en conséquence, résolu de l’épier la première fois qu’elle le saurait en tête-à-tête avec Antonia, et sa tentative lui avait réussi. Elvire ne l’avait pas, à la vérité, surpris comme il serrait Antonia dans ses bras ; mais le désordre des vêtements de sa fille, et la confusion peinte dans tous les traits du moine à son apparition, suffirent pour la convaincre de la légitimité de ses craintes. Cependant elle était trop prudente pour faire un éclat. Sentant combien il serait difficile, et même dangereux, de vouloir démasquer un imposteur en faveur duquel le public était tellement prévenu, et voulant éviter de se faire un aussi puissant ennemi, elle affecta de ne point remarquer son agitation, s’assit tranquillement sur le sofa, donna quelques raisons de son entrée inopinée dans la chambre de sa fille, et se mit à converser sur divers sujets, avec toute l’apparence du calme et même de la confiance.
Rassuré par cette conduite, le moine se remit peu à peu de son trouble ; il voulut répondre à Elvire sans aucune apparence d’embarras ; mais il était encore trop novice dans l’art de la dissimulation : s’apercevant lui-même qu’il devait avoir l’air contraint et emprunté, il rompit la conversation, et se leva pour partir, se promettant intérieurement de retrouver bientôt une occasion plus favorable. Quel fut son étonnement, lorsqu’Elvire, en le reconduisant lui dit, en termes polis, que sa santé étant à présent parfaitement rétablie, elle ne croyait pas devoir priver plus longtemps de sa présence d’autres personnes qui pourraient en avoir besoin.
— Je vous prie de croire, dit-elle, que je conserverai une éternelle reconnaissance de vos attentions et de l’heureux effet qu’ont produit sur ma maladie votre société et vos exhortations ; je regrette que l’obligation de vaquer à quelques affaires domestiques, et celle de vous laisser librement vaquer aux vôtres, me forcent à renoncer au plaisir de recevoir à l’avenir vos visites.
Ce langage, quoique doux, était fort clair. Cependant Ambrosio se disposait à répliquer ; mais un regard expressif d’Elvire arrêta subitement ses représentations. Convaincu par ce coup d’œil qu’il était découvert, et n’osant plus insister, il prit congé, et revint à son couvent, le cœur plein de honte, d’amertume et de fureur.
À son départ, Antonia sentit son esprit soulagé d’un grand poids ; cependant elle fut affligée d’un accident qui ne lui laissait plus l’espoir de le revoir. Elvire en ressentit aussi quelque chagrin ; elle avait eu trop de plaisir à le regarder comme son ami, pour ne pas regretter de s’être si étrangement trompée ; mais elle avait trop éprouvé l’ordinaire sincérité des amitiés du siècle, pour être longtemps affectée de l’issue de celle-ci. Elle fit alors sentir à sa fille le danger qu’elle avait couru ; mais ce fut avec la plus grande précaution, pour éviter, en ôtant le bandeau qui lui couvrait les yeux, de déchirer le voile de l’innocence. Elle se contenta de la mettre sur ses gardes, en lui ordonnant, si Ambrosio continuait ses visites, de ne jamais rester seule avec lui ; injonction à laquelle Antonia promit de se conformer.
Ambrosio, de retour à sa cellule, s’enferma, et se jeta désespéré sur son lit. Le désir, le regret, la honte, et la crainte d’être démasqué, l’agitant à la fois, remplirent son âme de trouble et de confusion. Plus d’espoir pour lui de satisfaire une passion qui faisait désormais partie de son existence. Son secret était au pouvoir d’une femme. La vue du précipice l’épouvantait ; mais en songeant que, sans Elvire, il serait maintenant possesseur de l’objet de ses désirs. Sans Elvire !… Avec les plus terribles imprécations, il jura vengeance contre elle ; il jura qu’en dépit d’elle, en dépit de l’univers, il posséderait Antonia. Après avoir prononcé ce serment, il se lève, marche à grands pas, bat les murs de sa cellule, rugit d’une impuissante fureur, et se livre à tous les transports de sa rage.
Cette tempête n’était point encore apaisée lorsqu’il entendit frapper doucement à la porte de sa cellule. Craignant qu’on ne l’eût entendu entrer des dortoirs, il n’osa refuser d’ouvrir ; il essaya de se remettre pendant quelques instants, tira le verrou, la porte s’ouvrit, et Mathilde parut.
Mathilde, en ce moment, était, de toutes les personnes qui habitaient le couvent, celle dont la présence devait le plus l’importuner. Il n’était pas assez maître de lui pour pouvoir la traiter avec ménagement ; il fit un pas en arrière en la voyant, et fronça le sourcil :
— Je suis occupé, dit-il, laissez-moi.
Mathilde, sans l’écouter, referma la porte au verrou, et s’avança vers lui d’un air doux et suppliant :
— Pardon, Ambrosio, dit-elle ; pour votre propre intérêt je ne dois pas vous obéir. Ne craignez point de plaintes de ma part : je ne viens pas pour vous reprocher votre ingratitude ; je vous pardonne de tout mon cœur, et n’étant plus votre amante, je demande la seconde place, c’est-à-dire, celle de votre confidente et de votre amie. Nous ne pouvons forcer nos inclinations. Le peu de beauté que vous avez trouvé en moi, s’est évanoui pour vous avec l’attrait de la nouveauté. Si Mathilde ne vous inspire plus de désirs, c’est sa faute et non la vôtre. Mais pourquoi me fuir ? Pourquoi éviter si soigneusement ma présence ? Vous avez des chagrins, et vous ne permettez pas que je les partage ! Vous avez des regrets, et vous ne voulez point de mes consolations ! Vous avez des désirs, et vous refusez mon secours ! C’est de tout cela que je viens me plaindre à vous, et non de votre indifférence envers moi. J’ai renoncé au droit d’une amante ; mais rien ne me fera renoncer à ceux d’une amie.
— Généreuse Mathilde, dit-il en lui prenant la main, combien vous vous montrez supérieure à la faiblesse de votre sexe ! Oui, j’accepte votre offre. J’ai besoin d’avis ; vous serez la confidente de mes pensées, de mes desseins. Vous voulez, dites-vous, m’aider à les exécuter ; hélas ! Mathilde, vous n’en avez pas le pouvoir.
— J’ai ce pouvoir, et je l’ai seule au monde. Votre secret, Ambrosio, n’en est pas un pour moi. Mon œil attentif a observé toutes vos démarches, toutes vos actions : vous aimez.
— Mathilde !
— Pourquoi le dissimuler ? Vous n’avez point à craindre de moi la puérile jalousie des autres femmes. Vous aimez, Ambrosio : Antonia Dalfa est l’objet de votre passion. Je connais toutes les particularités de votre nouvelle liaison ; toutes vos conversations avec elle m’ont été répétées. Je suis instruite de votre tentative sur la personne d’Antonia, de son peu de succès, du congé qui vous a été notifié par Elvire. Vous désespérez en ce moment de jamais posséder votre maîtresse ; je viens ranimer vos espérances et vous indiquer la route qui doit vous conduire au succès.
— Au succès ? Ah ! Mathilde, c’est là chose impossible.
— Rien n’est impossible à qui sait oser. Si vous voulez suivre mes conseils, vous pouvez encore être heureux. Le moment est venu, Ambrosio, de vous dévoiler, pour votre consolation, pour votre bonheur, une partie de mon histoire qui vous est encore inconnue. Écoutez-moi sans m’interrompre ; et si quelque chose dans mon récit vous paraît choquant, songez que mon unique but est de faciliter l’accomplissement de vos vœux et de rendre la paix à votre cœur. Je vous ai dit précédemment que mon tuteur était un homme extraordinairement savant ; il prit la peine de m’initier dès mon enfance à ses découvertes les plus mystérieuses. Parmi les sciences que sa curiosité le portait à approfondir, il ne négligea point celle que quelques-uns regardent comme impie, d’autres comme chimérique : je veux parler de l’art qui nous met en relation avec les esprits de l’autre monde. Ses profondes recherches sur les effets et les causes, son application continuelle à l’étude de la nature, la connaissance parfaite qu’il avait acquise des pierreries que la terre contient dans son sein, des simples qu’elle produit à sa surface, le conduisirent à la fin au but qu’il avait si ardemment désiré d’atteindre. Sa curiosité, son ambition, furent pleinement satisfaites : il donna des lois aux éléments, il fut en son pouvoir de renverser l’ordre de la nature, son œil pénétra dans l’avenir, et les esprits infernaux furent soumis à ses commandements…
» Mais je vous voir frémir ; j’entends le langage de vos yeux. Vos soupçons sont justes, quoique vos terreurs soient dénuées de fondement. Mon tuteur m’a communiqué ses plus précieuses découvertes ; cependant, si je n’avais jamais connu Ambrosio, jamais, non jamais je n’aurais fait usage de mon pouvoir. Le seul mot de magie me fait frissonner comme vous ; j’ai, comme vous, une idée terrible de l’évocation d’un démon. Un seul motif a pu me déterminer à mettre en pratique ces épouvantables leçons, le désir de conserver une vie dont vous m’avez appris à connaître le prix.
»Vous vous rappelez cette nuit que je passai dans les caveaux de Sainte-Claire. Ce fut dans cette nuit qu’entourée d’affreux débris j’osai faire l’essai de ma puissance, et accomplir ces rites mystérieux qui appelèrent à mon secours un ange de ténèbres : imaginez quelle dut être ma joie lorsque je découvris que mes terreurs étaient imaginaires. Je vis le démon, obéissant à mes ordres, trembler lorsque je fronçais le sourcil ; je vis qu’au lieu d’être réduite à vendre mon âme à un maître, j’avais conquis, par la force de mon courage, un esclave.
— Téméraire Mathilde, qu’avez-vous fait ? Vous avez encouru l’éternelle damnation ; vous avez échangé contre quelques instants de pouvoir votre bonheur éternel. Si vous ne m’offrez, pour satisfaire mes désirs, que le secours de la magie, je rejette votre offre ; les conséquences en sont trop affreuses. J’adore Antonia ; mais je ne suis point encore assez aveuglé par la passion pour lui sacrifier mon bonheur tant dans ce monde que dans l’autre.
— Ridicules préjugés ! Rougissez, Ambrosio, d’être assujetti à leur empire. Que risquez-vous en acceptant mes offres ? Est-ce d’après un motif qui me soit personnel que j’ose vous les faire ? S’il y a quelque danger, ce sera pour moi ; c’est moi qui invoquerai le ministère des esprits, pour moi seule sera le crime dont vous recueillerez le fruit. Mais il n’y a pas même l’ombre du danger ; l’ennemi du genre humain est mon esclave, vous dis-je, et non pas mon souverain. N’y a-t-il aucune différence entre donner des lois et les recevoir, entre servir et commander ? Sortez, Ambrosio, de votre triste rêverie ; dégagez-vous de ces terreurs qui conviennent mal à une âme comme la vôtre : laissez-les aux hommes vulgaires, et osez être heureux. Accompagnez-moi ce soir aux caveaux de Sainte-Claire : soyez-y témoin de mes enchantements, et Antonia est à vous.
— Je ne puis, je ne veux point l’obtenir par de tels moyens : cessez de me solliciter ; je n’ose employer le ministère de l’enfer.
— Vous n’osez ! Combien je me suis trompée sur votre compte ! Cette âme que je croyais si ferme, si supérieure aux erreurs vulgaires, est donc, à l’essai, plus faible que celle d’une femme !
— Quoi ! vous voulez que je m’expose à un danger que je connais ; que je renonce à mon salut éternel ; que j’ose regarder un spectacle dont la vue seule me rendrait aveugle ? Non, je ne ferai point alliance avec l’ennemi de Dieu.
— Croyez-vous donc être l’ami de Dieu ? N’avez-vous pas rompu tous vos engagements avec lui, déserté son service, cédé à l’impulsion de toutes vos passions ? N’avez-vous pas projeté la destruction de l’innocence, la ruine d’une jeune créature qu’il avait formée sur le modèle des anges ? De qui attendez-vous donc du secours, si ce n’est des démons, pour l’accomplissement d’un si louable dessein ? Espérez-vous que les séraphins vous prêteront leur appui, qu’ils conduiront Antonia dans vos bras, et sanctionneront, en vous prêtant leur ministère, vos illicites plaisirs ? Mais non. Je lis dans votre âme, Ambrosio. Ce n’est pas la vue du crime qui vous alarme, c’est celle du châtiment. Ce n’est pas le respect envers Dieu qui vous retient, c’est la crainte de sa vengeance. Vous l’offenseriez secrètement sans scrupule, et vous tremblez à l’idée de vous déclarer son ennemi. Opprobre sur l’être pusillanime qui n’a pas le courage d’être ami ferme ou ennemi déclaré !
— Si c’est être pusillanime que de ressentir de l’horreur pour le crime, alors, Mathilde, je me glorifie d’être pusillanime. Quoique les passions aient pu m’écarter du droit chemin, je n’en sens pas moins dans mon cœur l’amour inné de la vertu ; mais il vous sied mal de me rappeler mon parjure, à vous qui fûtes ma première séductrice, à vous qui avez éveillé mes vices assoupis, qui m’avez fait sentir le poids des chaînes de la religion, qui m’avez convaincu que le crime avait ses plaisirs. Mes principes ont pu fléchir devant la force de mon tempérament ; mais je frémis encore, grâce au ciel, à la seule idée de recourir à la sorcellerie. Je ne me rendrai point coupable d’un crime si monstrueux et si impardonnable.
— Impardonnable, dites-vous ? Et tous les jours vous nous vantez la miséricorde infinie de l’Être suprême ! L’a-t-il donc tout récemment restreinte ? Ne reçoit-il plus le pécheur avec joie ? Vous lui faites injure, Ambrosio ; vous aurez toujours le temps de vous repentir, et il a trop de bonté pour ne vous point pardonner ; offrez-lui une occasion glorieuse d’exercer sa miséricorde. Plus votre crime sera grand, plus il sera digne de sa clémence. Écartez donc ces scrupules enfantins ; laissez-vous persuader pour votre bien, et suivez-moi aux caveaux.
— Oh ! cessez, Mathilde ; ce ton dérisoire, ce langage impie et hardi sont révoltants dans toutes les bouches, mais surtout dans celle d’une femme. Terminons ici cette conversation, qui n’excite en moi d’autre sentiment que l’horreur et le dégoût. Je ne veux ni vous suivre, ni accepter les services de vos agents infernaux. Je posséderai Antonia ; mais je ne veux employer que des moyens humains.
— Alors vous ne la posséderez jamais. Vous êtes banni de sa présence : sa mère a les yeux ouverts sur vos desseins ; elle est en garde contre vous. Je dis plus : Antonia en aime un autre ; un jeune homme d’un mérite distingué est maître de son cœur, et, si vous n’y mettez obstacle, sous peu de jours elle sera son épouse. Cette nouvelle m’a été apportée par les invisibles serviteurs auxquels j’eus recours dès que je m’aperçus de votre indifférence. Au moyen de ce talisman, je ne vous ai pas perdu de vue un seul instant.
À ces mots, elle tira de dessous son habit un miroir d’acier poli, dont les bords étaient couverts de caractères étrangers et inconnus.
— Ce miroir, continua Mathilde, m’a aidée à soutenir les chagrins, les regrets que me causait votre indifférence. En y regardant, après avoir prononcé certains mots, on y voit la personne que l’on désire voir. Ainsi, quoique je fusse exilée de votre présence, vous n’en étiez pas moins, Ambrosio, présent à mes yeux.
La curiosité du moine fut ici vivement excitée.
— Ce que vous dites est incroyable, Mathilde ; ne vous jouez-vous pas de ma crédulité ?
— Faites-en l’essai vous-même.
Il prit le miroir dans ses mains, et désira, comme on peut le croire, de voir paraître Antonia. Mathilde prononça les mots magiques, aussitôt une fumée épaisse s’éleva des caractères tracés sur les bords et se répandit sur la surface. Elle se dispersa insensiblement : l’on aperçut alors un mélange confus de couleurs et d’images, qui, se rapprochant peu à peu, présentèrent enfin aux yeux du moine, Antonia en miniature.
Le lieu de la scène était un petit cabinet attenant à sa chambre ; elle se déshabillait pour se mettre au bain. Ses longues tresses de cheveux étaient déjà flottantes. Le moine amoureux pouvait observer sans obstacles les contours voluptueux et l’admirable symétrie de toute sa personne. Un voile léger restait seul sur ses épaules, laissant sa gorge à demi nue. Elle s’avança vers le bain, mit un pied dans l’eau ; la trouvant froide, elle le retira. Quoiqu’elle ne pût soupçonner qu’elle était observée, sa modestie naturelle la portait à tenir ses charmes voilés, et elle restait incertaine, sur le bord de la baignoire, dans l’attitude de la Vénus de Médicis. En ce moment, un petit serin qu’elle avait apprivoisé vola vers elle, s’enfonça la tête la première au milieu de son sein, la lutinant du bec et des ailes ; Antonia, souriant, voulut en vain se débarrasser de l’oiseau ; elle fut enfin obligée de déplacer ses mains pour le faire sortir et le voile glissa jusqu’à ses pieds.
Ambrosio considéra quelques instants ce spectacle ; mais bientôt ses désirs se changèrent en frénésie, et, n’y pouvant plus tenir, il laissa tomber le miroir :
— Je cède, s’écria-t-il, Mathilde, je vous suis ; faites de moi ce que vous voudrez.
Mathilde ne se fit pas répéter ce consentement. Il était déjà minuit ; elle courut à sa cellule, et revint bientôt avec sa corbeille et la clef de la porte du jardin, qui était demeurée en sa possession. Elle ne donna point au moine le temps de la réflexion.
— Allons, lui dit-elle en le prenant par la main, suivez-moi, et vous allez voir l’effet de votre résolution.
En disant ces mots, elle l’entraîna avec elle. Ils traversèrent, sans être vus, le lieu de sépulture, et arrivèrent au petit escalier du souterrain. La clarté de la lune les avait conduits jusqu’en cet endroit ; mais alors Mathilde ayant négligé de se munir d’une lampe, il leur fallut descendre dans l’obscurité.
— Vous tremblez, dit Mathilde à son compagnon, qu’elle conduisait par la main ; ne craignez rien : le lieu où nous devons nous rendre n’est pas éloigné.
Parvenus au bas de l’escalier, ils continuèrent à marcher en côtoyant les murs. Au détour d’un de ces chemins, ils perçurent dans le lointain une faible lueur, vers laquelle ils se dirigèrent ; c’était celle d’une petite lampe sépulcrale, que les religieuses tenaient constamment allumée devant la statue de sainte Claire. Cette lampe jetait une clarté triste et sombre sur les colonnes massives qui soutenaient la voûte en cet endroit, mais trop faible pour dissiper l’épaisse obscurité des caveaux voisins.
Mathilde prit la lampe.
— Attendez-moi, dit-elle, pendant quelques instants ; je reviendrai bientôt.
À ces mots, elle s’enfonça précipitamment dans un des passages qui, partant de ce lieu et s’étendant dans diverses directions, formaient une sorte de labyrinthe ; Ambrosio resta seul. Quand il se vit en ce lieu, environné de profondes ténèbres, ses craintes commencèrent à renaître. Il s’était laissé entraîner dans un moment de délire. Honteux de laisser voir ses terreurs à Mathilde, depuis son entrée dans les caveaux, il avait su les dissimuler ; mais alors elles reprirent sur lui tout leur empire. Il frémit en songeant à la scène dont il allait bientôt être témoin. Jusqu’à quel point ces terribles mystères ne pouvaient-ils pas faire impression sur son âme ! Ne pouvait-il pas se trouver entraîné à conclure quelque pacte qui élèverait une éternelle séparation entre le ciel et lui ? Implorer l’assistance de Dieu, c’est ce qu’il n’osait faire ; il sentait trop combien il avait peu de droits à cette protection. Retourner au couvent, c’est le parti qu’il aurait pris sans hésiter ; mais il désespérait de retrouver son chemin. Son sort était donc décidé. N’imaginant aucun moyen de s’y soustraire, il combattit sa crainte, et appela à son aide tous les raisonnements qui pouvaient ranimer son courage. Il se dit qu’Antonia serait la récompense de sa hardiesse ; il parcourut en imagination ses charmes les plus secrets ; il se dit encore, comme Mathilde l’avait observé, qu’il aurait le temps de faire pénitence ; et comme c’était le secours de Mathilde qu’il employait, et non celui des démons, que le crime de sorcellerie ne lui serait point imputé. Tout ce qu’il avait lu sur ce sujet le portant à croire que Satan n’avait de pouvoir sur un homme qu’autant qu’il existait entre eux un acte formel, Ambrosio était bien résolu à ne jamais souscrire un pareil acte, quelques menaces qu’on pût employer, ou quelques avantages qu’il en pût retirer.
Telles étaient ses méditations tandis qu’il attendait le retour de Mathilde. Elles furent interrompues par un murmure plaintif, qui paraissait partir de quelque endroit peu éloigné. Il prêta l’oreille et n’entendit plus rien. Après quelques minutes, le même murmure recommença. Ce bruit ressemblait au gémissement faible et prolongé d’un être souffrant. Dans toute autre situation, cette particularité aurait excité son attention et piqué sa curiosité ; il ne sentit en ce moment que de l’effroi. Son imagination était tellement remplie d’idées sombres et sinistres, qu’il ne douta point que cette voix ne fût celle de quelque âme en peine, qui rôdait autour de lui, ou peut-être même était-ce celle de Mathilde qui, victime de sa présomption, expirait entre les griffes des démons. Le bruit paraissait s’approcher ; cependant ce n’était que par intervalles : quelquefois on l’entendait plus clairement, à mesure sans doute que les souffrances de la personne qui poussait ces gémissements devenaient plus aiguës et plus insupportables. Ambrosio crut même distinguer de temps en temps des sons articulés. Une fois entre autres, il entendit fort clairement : « Oh ! Dieu ! grand Dieu ! point d’espoir, point de secours ! » Ces mots furent suivis de gémissements plus profonds, qui s’apaisèrent insensiblement, et bientôt il n’entendit plus rien.
— Que veut dire ceci ? dit le moine dans une extrême agitation.
En ce moment une idée, frappant son esprit avec la rapidité de l’éclair, glaça d’effroi tous ses sens.
— Serait-il possible ? s’écria-t-il en gémissant lui-même. Oui, je n’en puis douter. Cette voix… Oh ! quel monstre je suis !
Il jura cette fois d’éclaircir ses doutes et de réparer sa faute, s’il n’était pas trop tard. Mais il fut bientôt distrait de ces sentiments généreux par le retour de Mathilde, et n’eut plus alors à s’occuper que du danger et de l’embarras de sa propre situation. Il revit sur les murs la lueur de la lampe qui s’approchait ; et, dans l’espace de quelques instants, Mathilde fut près de lui. Elle avait quitté son habit religieux. Son vêtement alors était une longue robe garnie de fourrures, sur laquelle étaient tracés en broderie d’or un grand nombre de caractères étrangers, et que retenait au-dessous de son sein une ceinture de pierres précieuses, dans laquelle était fixé un poignard. Son cou, sa gorge et ses bras étaient nus. Elle portait en sa main une baguette d’or. Ses cheveux étaient épars et flottants sur ses épaules ; ses yeux brillaient d’un éclat effrayant : tout en elle inspirait à la fois le respect, la crainte et l’admiration.
— Suivez-moi, dit-elle au moine d’une voix grave et solennelle ; tout est prêt.
Ambrosio la suivit en tremblant. Elle le conduisit à travers différents passages étroits, sur chaque côté desquels la lueur de la lampe lui découvrait à chaque instant des tombeaux, des ossements et d’épouvantables images. Ils atteignirent à la fin une caverne spacieuse dont l’œil cherchait en vain à apercevoir le toit et les extrémités. Un vent impétueux bourdonnait dans le haut des voûtes ; d’épaisses et humides vapeurs portaient le froid jusqu’au cœur du moine. Ce fut en ce lieu que s’arrêta Mathilde. Se tournant alors vers lui, et s’apercevant de son effroi à la pâleur de ses joues et de ses lèvres, elle lui reprocha, par un regard mêlé de surprise et de colère, sa pusillanimité ; mais elle ne parla point. Après avoir placé la lampe à terre auprès de la corbeille, et fait signe à Ambrosio de garder le silence, elle commença les rites mystérieux. Elle traça un cercle autour d’elle, un autre autour de lui, et prenant dans sa corbeille une petite fiole, elle répandit quelques gouttes sur la terre. Ensuite elle se courba, prononça quelques paroles barbares, et aussitôt une flamme pâle et sulfureuse s’éleva de terre, s’accrut par degrés, et à la fin s’étendit sur toute la surface, excepté l’espace compris dans l’enceinte des cercles. La flamme monta le long des colonnes de pierres brutes, jusqu’au toit de la caverne, qui parut alors un immense édifice rempli d’une clarté bleue et tremblante. Ce feu était sans chaleur ; l’extrême fraîcheur du lieu ne faisait, au contraire, que s’accroître à chaque moment. Mathilde continua ses enchantements. Elle tira, par intervalles, de la corbeille divers objets dont les vertus et le nom étaient, pour la plupart, inconnus au moine. Parmi ceux qu’il put distinguer, il remarqua particulièrement trois doigts humains et un agnus-Deiqu’elle mit en pièces, et jeta devant elle dans les flammes, où ils furent à l’instant consumés.
Le moine la regardait d’un œil inquiet et attentif. Tout à coup elle poussa un cri perçant, et parut être saisie d’un accès de délire ; elle s’arracha les cheveux, se battit le sein avec des gestes frénétiques, et tirant le poignard de sa ceinture, le plongea dans son bras gauche. Le sang coula en abondance. Se tenant sur le bord du cercle, elle avait soin qu’il tombât à l’extérieur. Les flammes se retirèrent de l’endroit sur lequel le sang se répandait. Un nuage épais s’éleva de la place ensanglantée, et monta par degrés jusqu’à la voûte de la caverne. Au même instant, on entendit un grand coup de tonnerre qui se répéta dans tous les passages souterrains, et la terre trembla sous les pieds de la magicienne.
C’est alors qu’Ambrosio se repentit de son imprudente témérité. L’imposante singularité du charme l’avait préparé à voir quelque chose d’étrange et d’horrible. Il attendait avec crainte l’apparition de l’esprit infernal, dont la venue s’annonçait par le tonnerre et les tremblements de terre, et regardait autour de lui, s’attendant à quelque affreuse vision dont l’aspect le rendrait fou. Une sueur froide se répandit sur tout son corps ; il tomba sur les genoux, ne pouvant plus se soutenir.
— Il vient, dit Mathilde en le regardant d’un air joyeux.
Ambrosio tressaillit. Quelle fut sa surprise, lorsque, le tonnerre venant à cesser et le nuage à se dissiper, il entendit dans l’air une douce mélodie, et vit paraître une figure de la plus extraordinaire beauté : c’était celle d’un jeune homme âgé tout au plus de dix-huit ans. Son visage et toutes ses formes étaient d’une régularité parfaite. Il était nu : une étoile brillait sur son front ; à ses épaules étaient attachées deux ailes cramoisies. Un bandeau de plusieurs couleurs de feu retenait sa chevelure, dont les boucles ondoyantes jouaient autour de sa tête, et formaient une infinité de figures toutes plus brillantes que les pierres les plus précieuses. Des cercles de diamants entouraient ses bras et ses doigts ; il tenait dans sa main droite une branche d’argent imitant le myrte. Tout son corps était environné de rayons et de nuages couleur de rose, et au moment qu’il parut, un délicieux parfum se répandit par toute la caverne. Ambrosio, émerveillé, tenait les yeux fixés sur lui dans une muette admiration ; mais quelle que fût la beauté de la figure, il remarqua cependant dans ses yeux une sorte d’inquiétude farouche, et dans tous ses traits une mélancolie mystérieuse qui, annonçant en lui un ange déchu, inspirait un secret effroi.
La musique cessa. Mathilde, s’adressant à l’esprit, lui parla dans un langage inintelligible pour le moine. L’esprit lui répondit dans le même idiome. Elle avait l’air d’insister sur quelques points que le démon ne voulait pas lui accorder. Il lançait fréquemment à Ambrosio des regards de colère qui le faisaient frémir. Mathilde parut s’irriter par degrés contre lui : elle lui parlait à haute voix et d’un ton impérieux, et l’on devinait à ses gestes qu’elle le menaçait de sa vengeance. Ses menaces produisirent l’effet désiré ; l’esprit tomba à genoux, et, d’un air respectueux, lui présenta la branche de myrte. Aussitôt qu’elle l’eût reçue, la musique se fit entendre de nouveau : un nuage épais s’étendit sur l’apparition ; les flammes bleues disparurent, et l’obscurité régna de nouveau par toute la caverne. Ambrosio resta toujours à la même place. La surprise, l’inquiétude, la joie, tenaient toutes ses facultés enchaînées. Ses yeux à la fin percèrent l’obscurité ; il aperçut Mathilde à ses côtés, revêtue de ses habits religieux, et tenant le myrte dans sa main. Il ne restait aucune trace de l’enchantement ; les voûtes n’étaient plus illuminées que par la faible clarté de la lampe sépulcrale.
— J’ai réussi, dit Mathilde, quoique un peu plus difficilement que je ne m’y étais attendue. Lucifer, que j’ai évoqué, était d’abord peu disposé à m’obéir ; il m’a fallu, pour l’y contraindre, faire usage de mes charmes les plus forts.
» Ils ont produit leur effet ; mais je me suis formellement engagée à ne plus invoquer son ministère en votre faveur. Voyez donc à profiter convenablement de ce que j’ai fait pour vous. Mon art magique ne peut plus vous être d’aucune utilité. Vous ne pouvez, à l’avenir, espérer de secours surnaturels qu’autant que vous invoqueriez les démons vous-même, et accepteriez pour votre compte les conditions de leurs services. Mais c’est ce que vous ne ferez jamais. Vous n’avez point assez de force d’âme pour les contraindre à vous obéir ; et à moins que vous ne consentiez à leur payer le prix fixé, ils ne vous serviront point volontairement : pour cette fois seulement ils seconderont vos vues. Je vous donne le moyen de posséder votre maîtresse ; ayez soin de ne pas échouer dans votre tentative. Recevez ce myrte enchanté : quand vous le porterez en votre main, toutes les portes s’ouvriront devant vous ; il vous procurera accès, la nuit prochaine, dans la chambre d’Antonia. Après avoir soufflé trois fois sur cette branche en prononçant son nom, vous la placerez sur son oreiller. Aussitôt un sommeil profond lui ôtera le pouvoir de vous résister. Ce sommeil durera jusqu’au point du jour : ainsi vous ne risquerez point d’être découvert, puisque à l’instant où l’enchantement aura cessé, Antonia s’apercevra sans doute que quelqu’un a triomphé d’elle, mais ne pourra jamais découvrir quel est le ravisseur. Soyez donc heureux, mon Ambrosio, et puisse le service que je vous rends vous convaincre du désintéressement et de la pureté de mon amitié. La nuit doit être avancée, retirons-nous au couvent avant le jour, afin que notre absence ne puisse être remarquée.
Le moine reçut le talisman avec reconnaissance, mais sans parler. Ses idées étaient tellement troublées par les aventures de cette nuit, qu’il ne trouvait point de mots pour remercier Mathilde. Il est vrai qu’en ce moment il sentait peu la valeur du présent. Mathilde prit la lampe et sa corbeille, et conduisit son compagnon vers la caverne mystérieuse. Elle remit la lampe à sa première place, et continua sa route dans l’obscurité jusqu’au pied de l’escalier de marbre, qu’elle monta plus aisément à la faveur des premières lueurs du crépuscule. Ils traversèrent tous deux le lieu de sépulture, refermèrent la porte du jardin, gagnèrent le cloître occidental, et se retirèrent, chacun dans sa cellule, sans avoir été observés.
Ambrosio se sentit alors plus calme ; il se réjouit de l’heureuse issue de son aventure, et, réfléchissant sur les vertus du myrte d’argent, se crut déjà possesseur d’Antonia. Son imagination lui retraçant les charmes dévoilés à ses yeux par le miroir enchanté, il attendit impatiemment la nuit prochaine.
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