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Chapitre 8 L’assassinat d’Elvire

Le marquis de Las Cisternas avait fait en vain toutes les recherches possibles, Agnès était à jamais perdue pour lui. Son désespoir fut si violent, qu’il fut atteint d’une longue et cruelle maladie. Son état l’empêcha de voir Elvire, comme il se l’était proposé : cette négligence, dont elle ignorait la cause, l’affligeait sensiblement. Lorenzo, occupé de la mort de sa sœur, n’avait pu instruire son oncle de ses desseins sur Antonia : les ordres d’Elvire ne lui permettaient pas de se présenter devant elle sans le consentement du duc ; et celle-ci n’entendant plus parler de ses propositions, en concluait qu’il avait trouvé un meilleur parti, ou qu’on lui avait défendu de penser à sa fille. Chaque jour augmentait ses inquiétudes sur Antonia. Tant qu’elle avait conservé la protection du prieur, elle avait supporté avec courage le mauvais succès de ses espérances, relativement à Lorenzo et au marquis ; bientôt cette ressource lui avait manqué. Elle s’était convaincue qu’Ambrosio avait médité la perte de sa fille, et lorsqu’elle pensait que sa mort devait laisser Antonia sans ami, sans défense, au milieu d’un monde vil et pervers, son cœur se remplissait de crainte et d’amertume. Dans ces occasions, assise pendant des heures entières, les yeux attachés sur son aimable fille, elle paraissait écouter son innocent babil ; mais sa pensée n’était remplie que des chagrins dans lesquels un instant suffirait peut-être à la plonger : jetant alors brusquement ses bras autour d’elle, elle la serrait contre son sein, se penchait sur elle, et l’arrosait de ses larmes.

Un événement se préparait alors, qui, si elle l’eût connu, l’aurait soulagée de ses inquiétudes. Lorenzo n’attendait qu’une occasion pour informer le duc de ses projets de mariage ; mais une circonstance qui se présenta à cette époque l’obligea de différer de quelques jours cette explication.

La maladie de don Raymond semblait devoir être longue. Lorenzo était constamment à côté de son lit, et le traitait avec une amitié vraiment fraternelle : le mal, ainsi que sa cause, affligeaient également le frère d’Agnès. Théodore n’était guère moins affecté ; cet aimable enfant ne quittait pas un instant son maître, et mettait tout en œuvre pour alléger ses peines. Le marquis avait conçu pour la malheureuse Agnès une passion si vive, que chacun était convaincu qu’il ne pourrait lui survivre. La seule chose qui l’eût empêché jusqu’alors de succomber à sa douleur, était la certitude qu’elle vivait encore, et qu’elle avait besoin de lui. Quoique certains du contraire, les gens qui l’entouraient l’entretenaient par pitié dans une opinion qui faisait sa seule consolation : chaque jour on l’assurait qu’on faisait sur le sort d’Agnès de nouvelles recherches. On inventait des histoires sur les diverses tentatives que l’on supposait avoir faites pour pénétrer dans le couvent ; on lui en rapportait des circonstances qui, sans promettre d’une manière positive que l’on dût la retrouver, suffisaient du moins pour nourrir son espoir. Le marquis tombait toujours dans des accès terribles de colère lorsqu’on l’informait du mauvais succès de ces efforts supposés ; mais, loin de penser que d’autres dussent avoir le même sort, il s’obstinait à croire que quelques-uns seraient moins malheureux.

Théodore était le seul qui songeât à réaliser les chimères de son maître. Il s’occupait sans cesse à faire de nouveaux projets pour entrer dans le couvent, ou pour obtenir des religieuses quelques nouvelles d’Agnès. Ce souci était le seul qui pût l’engager à s’éloigner de don Raymond. Véritable Protée, chaque jour il changeait de forme ; mais toutes ces métamorphoses avaient peu de succès. Il revenait régulièrement au palais de Las Cisternas sans apporter aucune nouvelle qui confirmât les espérances de son maître. Un jour, il s’avisa de se déguiser en mendiant, se mit un emplâtre sur l’œil gauche, prit avec lui sa guitare, et se plaça à la porte du couvent.

« Si Agnès est réellement enfermée ici, se disait-il à lui-même, et si elle entend ma voix, elle la reconnaîtra, et trouvera peut-être quelque moyen de m’apprendre qu’elle y est. »

Dans cette idée, il se mêla à une troupe de mendiants qui tous les jours s’assemblaient à la porte de Sainte-Claire pour y recevoir la soupe que les religieuses avaient coutume de leur donner à midi : chacun avait son écuelle pour emporter sa pitance ; mais Théodore, n’ayant aucun ustensile de ce genre, demanda à manger sa part à la porte du couvent. On y consentit sans difficulté. Sa voix douce et sa figure encore jolie, malgré son large emplâtre, lui gagnèrent le cœur de la bonne vieille portière, qui, aidée d’une tourière, distribuait aux pauvres leurs portions. On dit à Théodore d’attendre que les autres s’en aillent, après quoi on lui promit de lui donner ce qu’il demandait. Le jeune homme ne demandait pas mieux, puisque ce n’était pas pour manger la soupe qu’il se présentait au couvent. Il remercia la portière, et, s’éloignant un peu de la porte, il s’assit sur une grande pierre, où il s’amusa à accorder sa guitare pendant qu’on servait les mendiants.

Aussitôt que la foule fut dissipée, on appela Théodore à la porte, et on l’invita à entrer. Il obéit avec grand plaisir, mais affectant un grand respect en passant le vénérable seuil, et paraissant être fort intimidé par la présence des révérendes dames. Son embarras simulé flatta la vanité des religieuses, qui prirent à tâche de le rassurer. La portière le fit entrer dans son petit logement, pendant que la tourière allait à la cuisine, d’où elle revint avec une double portion de soupe, meilleure que celle qu’on avait donnée aux mendiants. La portière y ajouta quelques fruits et quelques confitures à elle : l’une et l’autre engagèrent le jeune homme à manger de bon cœur. Il répondit à toutes ces attentions par les témoignages d’une vive reconnaissance, et par mille bénédictions pour ses bienfaitrices. Pendant qu’il mangeait, les sœurs admiraient la délicatesse de ses traits, la beauté de ses cheveux, et la grâce de son maintien. Elles se disaient tout bas l’une à l’autre, combien il était fâcheux qu’un si joli homme fût exposé à toutes les séductions du monde, et pensaient qu’il serait très propre à devenir une colonne de la sainte Église. Elles finirent par convenir que ce serait faire une œuvre méritoire que d’engager leur supérieure à prier Ambrosio de recevoir le jeune mendiant dans l’ordre des dominicains.

Après cette décision, la portière, qui avait grand crédit dans le couvent, courut en hâte à la cellule de l’abbesse : elle y fit du jeune homme un portrait si flatteur, que la vieille dame fut curieuse de le voir. La portière eut ordre de le conduire au parloir. Cependant le mendiant supposé sondait la tourière sur le destin d’Agnès, et sa déposition confirmait les assertions de l’abbesse. Agnès, suivant elle, était tombée malade en revenant de confesse. Depuis ce moment, elle n’avait plus quitté son lit, et la tourière elle-même avait été à son enterrement ; elle avait vu même son corps mort, et avait aidé de ses propres mains à la mettre dans la bière. Ce récit découragea Théodore ; mais ayant poussé l’aventure aussi loin, il crut devoir continuer.

Bientôt la portière revint, et lui ordonna de la suivre. Elle le conduisit à un parloir, derrière la grille duquel l’abbesse était déjà assise. Elle était entourée de quelques religieuses, venues avec empressement à une scène qui leur promettait quelque amusement. Théodore salua respectueusement, et sa présence eut le pouvoir d’adoucir un instant l’air sévère de l’abbesse. Elle lui fit quelques questions sur ses parents, sur sa religion, sur les raisons qui l’avaient réduit à la mendicité. Ses réponses furent satisfaisantes ; aucune n’était vraie. On lui demanda ce qu’il pensait de la vie monastique : il montra pour cet état le plus grand respect, la plus singulière vénération. Sur cela, l’abbesse lui dit qu’il ne serait peut-être pas impossible d’obtenir pour lui l’entrée dans un ordre religieux ; qu’à sa recommandation, on passerait par-dessus sa pauvreté, et qu’il pouvait à l’avenir compter sur sa protection, s’il la méritait par sa conduite. Théodore l’assura qu’il n’aurait pas de plus grande ambition que de se rendre digne de ses bontés. L’abbesse, après lui avoir ordonné de revenir le lendemain, sortit du parloir.

Les religieuses, que le respect pour leur supérieure avait jusque-là tenues dans le silence, se précipitèrent alors à la grille, et accablèrent le jeune homme de questions : déjà il les avait toutes examinées avec attention. Mais, hélas ! Agnès n’était point parmi elles. Les interrogations se succédaient si vite, qu’il lui était presque impossible de répondre. L’une lui demandait où il était né, son accent prouvant qu’il était étranger. Une autre voulait savoir pourquoi il portait sur l’œil gauche un emplâtre. La sœur Hélène lui demanda s’il avait une sœur, attendu qu’elle serait bien aise d’avoir une compagne qui lui ressemblât. La sœur Rachel était persuadée que le frère était plus aimable que ne le serait la sœur. Théodore s’amusait à débiter aux crédules nonnes toutes les folies qui lui passaient par la tête. Il leur racontait ses aventures, parlait des géants qu’il avait vus, des pays merveilleux où il avait été. Né dans une terre inconnue, il avait été à l’université des Hottentots, et avait passé deux ans parmi les Américains de la Silésie.

— Quant à la perte de mon œil, dit-il, c’est une juste punition de mon irrévérence pour la Sainte Vierge, lorsque je fis mon second pèlerinage à Lorette. J’étais près de l’autel, dans la chapelle miraculeuse. Les religieux mettaient à la sainte image ses plus beaux habits. On avait commandé aux pèlerins de fermer les yeux pendant la cérémonie ; mais, quoique naturellement pieux, je n’ai pu résister à ma curiosité. Au moment où… Mes révérendes mères, je vais vous glacer d’horreur en vous racontant mon crime. Au moment où les moines changeaient la chemise de la Sainte Vierge, je hasardai d’ouvrir mon œil gauche, et de jeter sur la statue un regard furtif. Ce fut le dernier de mon œil. La gloire qui entourait la Sainte Vierge était si brillante, que je ne pus en supporter l’éclat. Je fermai vite mon œil sacrilège, et je ne l’ai jamais pu rouvrir.

Au récit de ce miracle, les religieuses se signèrent, et promirent d’intercéder auprès de la Sainte Vierge pour obtenir qu’elle lui rendit l’usage de son œil. Elles admiraient l’étendue des voyages du jeune homme, et la bizarrerie des aventures qu’il avait eues dans un âge si tendre. Remarquant alors sa guitare, elles lui demandèrent s’il était habile musicien. Il répondit modestement que ce n’était pas à lui à décider de ses talents ; mais il les pria de vouloir bien en juger, et on y consentit sans peine.

— Mais au moins, dit la vieille portière, n’allez pas nous chanter quelque chose de profane.

— Vous pouvez compter sur ma discrétion, répondit Théodore. Vous allez apprendre, par l’histoire d’une demoiselle qui devint amoureuse d’un chevalier inconnu, combien il est dangereux pour de jeunes personnes de s’abandonner à leurs passions.

— Mais l’histoire en est-elle vraie ? demanda la portière.

— À la lettre ; elle est arrivée au Danemark, et l’héroïne en était si belle, qu’on ne la connaissait que sous le nom de l’aimable fille.

Théodore accorda son instrument. Il avait lu l’histoire de Richard, roi d’Angleterre, découvert dans sa prison par un ménestrel, et il se flattait d’avoir auprès d’Agnès le même succès. Il choisit une ballade qu’elle lui avait apprise dans le château de Lindenberg, dans l’espoir qu’elle pourrait entendre sa voix et répondre à ses chants.

Après avoir accordé sa guitare, il fit un court exposé de son sujet, préluda quelques instants ; puis donnant à sa voix toute l’étendue dont elle était susceptible, pour tâcher de la faire parvenir jusqu’aux oreilles d’Agnès, il chanta la romance danoise Le Roi des Eaux :

Qui n’a pas su dans le pays,

La fin tragique d’Anaïs ?

Dans ses roseaux, le roi de l’onde,

Aperçut Anaïs la blonde

Qui côtoyait ses bords fleuris,

Et voilà qu’il est d’elle épris.

Mais dans son cœur au mal enclin,

L’Amour n’est qu’un désir malin,

Par la puissance de sa mère,

Une vapeur vaine et légère,

Se transforme en un coursier blanc,

Qui le reçoit en bondissant

Anaïs cueillait des roseaux

Il l’aborde, et lui dit ces mots :

« Jeune beauté, vous semblez lasse ;

« Il va pleuvoir, le ciel menace ;

« Sur mon cheval daignez monter.

« Il sera fier de vous porter. »

Anaïs répond : « Je ne dois

« Refuser seigneur si courtois :

« Je m’abandonne à votre zèle. »

Vite il descend, et sur sa selle

Place Anaïs à son côté :

L’animal s’échappe, emporté.

« Seigneur, dit-elle, il est bien vif,

« Oui, répond l’autre, assez rétif. »

Un torrent s’offre à leur passage,

L’ardent coursier s’y jette et nage :

Anaïs pousse un cri perçant,

Et se résigne en frémissant.

Son compagnon rit de sa peur ;

Et pourtant le torrent trompeur

S’accroît, s’accroît ; plus on avance,

S’élargit, devient fleuve immense :

Anaïs, d’un œil effrayé,

Voit déjà l’eau mouiller son pied.

« Hélas ! dit-elle, où sommes-nous ?

« Seigneur, j’en ai jusqu’aux genoux.

« – Comptez sur moi. – Vraiment j’y compte.

« Mais, regardez comme elle monte !

« Juste ciel ! elle atteint mon bras... »

Le déloyal en rit tout bas.

« Dieux ! le cheval qui disparaît...

« Moi-même, hélas ! Ah ! c’en est fait...

« À moi donc ! par pitié, par grâce ! »

Le monstre alors s’en débarrasse,

La précipite dans les flots,

Puis content, rentre au sein des eaux.

Jeunes fillettes, son malheur

Doit vous garder de même erreur.

Anaïs périt par un traître

Qu’elle écouta sans le connaître.

Il est des séducteurs plus doux :

Mais, pourtant, prenez garde à vous.

Le jeune homme cessa de chanter. Les religieuses charmées, louèrent la douceur de sa voix et l’habileté de son jeu ; mais quelque flatteurs qu’eussent pu être leurs éloges dans une autre circonstance, Théodore les trouva insipides ; son artifice n’avait pas réussi. En vain s’arrêtait-il entre chaque stance, aucune voix ne répondit à la sienne ; et il renonça à l’espoir d’être aussi fortuné que Blondel.

La cloche du couvent avertit alors les religieuses qu’il était temps de descendre au réfectoire. Obligées de quitter la grille, elles le remercièrent du plaisir que leur avait donné sa chanson, et lui firent promettre de revenir le lendemain. Pour le mieux engager à tenir sa parole, les sœurs lui dirent qu’il pourrait compter pour sa subsistance, sur les bienfaits du couvent, et chacune d’elles lui fit un petit présent. L’une lui donna une boîte de bonbons, l’autre un agnus-Dei,quelques-unes lui apportèrent des reliques, des images, de petits crucifix ; d’autres lui donnèrent de petits ouvrages de religieuses, comme des broderies, des rubans et des fleurs. On lui conseilla de vendre tout cela pour se procurer quelque argent, ajoutant qu’il trouverait aisément à s’en défaire, parce que les Espagnols faisaient grand cas des ouvrages de religieuses. Ayant reçu ces dons avec des témoignages de respect et de reconnaissance, il observa que n’ayant point de panier, il serait embarrassé pour les emporter. Plusieurs des sœurs allaient partir pour lui en chercher, lorsqu’elles furent retenues par le retour d’une femme âgée, que Théodore jusqu’alors n’avait pas remarquée. Sa figure douce et son air respectable le prévinrent sur-le-champ en sa faveur.

— Ah ! dit la portière, voilà la mère Sainte-Ursule avec un panier.

La religieuse approcha de la grille, et présenta le panier à Théodore. Il était d’osier, bordé de satin bleu, et sur les quatre coins étaient peints des sujets tirés de la légende de sainte Geneviève.

— Voilà mon présent, dit-elle en le lui offrant, jeune homme, ne le dédaignez pas : quoiqu’il paraisse de peu de valeur, il a plusieurs vertus cachées.

Elle accompagna ces mots d’un regard expressif qui ne fut pas perdu pour Théodore. En recevant le présent, il s’approcha de la grille autant qu’il le put.

— Agnès, lui dit la religieuse, si bas qu’il eut peine à l’entendre.

Il la comprit cependant, et conclut que quelque mystère était caché dans le panier : son cœur palpita de joie et d’impatience. Dans ce moment l’abbesse rentra : elle avait l’air mécontent, et paraissait, s’il eût été possible, plus sévère qu’à son ordinaire.

— Mère Sainte-Ursule, j’ai à vous parler en particulier.

La religieuse changea de couleur et parut déconcertée.

— À moi ! dit-elle d’une voix chancelante.

L’abbesse lui ordonna de la suivre, et se retira. La mère Sainte-Ursule obéit. Bientôt après la cloche du réfectoire sonna pour la deuxième fois. Les religieuses quittèrent la grille, et Théodore se trouva libre d’emporter son butin. Enchanté d’avoir enfin obtenu quelques nouvelles à porter au marquis, il vola plutôt qu’il ne courut à l’hôtel de Las Cisternas. En quelques minutes il fut au chevet du lit de son maître avec son panier à la main. Lorenzo était dans la chambre, occupé à consoler son ami d’un malheur qu’il ne sentait lui-même que trop amèrement. Théodore exposa son aventure, et l’espoir que lui avait donné le présent de la mère Sainte-Ursule. Le marquis se souleva sur son oreiller. Ce feu qui, depuis la mort d’Agnès, semblait éteint, parut se ranimer, et l’espoir étincela dans ses yeux. Lorenzo ne paraissait guère moins affecté. Il attendait avec une impatience inexprimable la solution de ce mystère. Raymond prit le panier des mains de son page, en vida le contenu sur son lit, et examina le tout avec une attention minutieuse. Il s’attendait à trouver une lettre au fond ; mais il n’aperçut rien : on recommença à chercher, et toujours sans succès. Enfin don Raymond remarqua qu’un coin de la bordure de satin bleu était un peu renflé, il l’arracha vivement, et trouva dessous un petit morceau de papier, qui n’était ni plié ni cacheté. Il était adressé au marquis de Las Cisternas, et contenait ce qui suit :

« Ayant reconnu votre page, je me hasarde à vous envoyer ce billet. Procurez-vous un ordre pour me faire arrêter ainsi que l’abbesse ; mais qu’on ne l’exécute pas avant vendredi à minuit. C’est ce jour-là que nous fêtons sainte Claire. Les religieuses feront une procession aux flambeaux, et je serai parmi elles. Prenez soin qu’on ne connaisse pas votre projet. Si vous lâchiez un seul mot qui pût éveiller les soupçons de l’abbesse, vous n’entendriez jamais parler de moi. Soyez prudent si vous chérissez la mémoire d’Agnès et si vous désirez punir ses assassins. Ce que j’ai à vous dire vous glacera d’horreur.

« Sainte-Ursule. »

Le marquis n’eut pas plutôt lu le billet, qu’il retomba sans connaissance sur son oreiller. L’espérance, qui jusqu’alors avait soutenu sa vie, s’évanouissait, et ces mots ne le convainquaient que trop positivement qu’Agnès n’était plus. Lorenzo fut moins frappé de cette circonstance, parce qu’il était depuis longtemps persuadé que sa sœur avait péri par quelque moyen criminel. Lorsqu’il vit, par la lettre de la mère Sainte-Ursule, combien ses soupçons étaient fondés, leur confirmation n’excita en lui d’autre sentiment qu’un désir ardent de punir les assassins comme ils le méritaient. Il ne fut pas aisé de faire revenir le marquis ; aussitôt qu’il eut recouvré la parole, il se répandit en imprécations contre les meurtriers de sa bien-aimée, et jura d’en tirer une vengeance exemplaire. Il s’abandonna tellement à son impuissante fureur, que, son corps affaibli ne pouvant supporter la violence des sentiments qui l’agitaient, il retomba bientôt dans sa première insensibilité. Sa situation affectait tendrement Lorenzo ; il aurait voulu ne point sortir de l’appartement de son ami : mais d’autres soins réclamaient sa présence. Il fallait se procurer un ordre pour arrêter la prieure de Sainte-Claire. Ayant donc laissé Raymond entre les mains des meilleurs médecins de Madrid, il quitta l’hôtel de Las Cisternas, et courut au palais du cardinal-duc.

Son mécontentement fut excessif lorsqu’il trouva que des affaires d’État avaient obligé le cardinal à partir pour une province éloignée. Il n’y avait que cinq jours jusqu’au vendredi. Cependant il se flatta de pouvoir, en marchant nuit et jour, être de retour pour le pèlerinage de sainte Claire ; il partit donc à l’instant, trouva le cardinal-duc, et lui peignit des plus vives couleurs le crime présumé de l’abbesse, ainsi que les effets qu’il avait produits sur la santé du marquis. Il ne pouvait employer d’argument plus péremptoire. De tous les neveux du cardinal, le marquis était celui qu’il aimait le plus tendrement, et la prieure ne pouvait à ses yeux commettre un plus grand crime que de mettre en danger la vie de ce neveu bien-aimé. En conséquence il accorda l’ordre sans difficulté. Il donna aussi à Lorenzo une lettre pour le principal officier de l’Inquisition, qu’il priait de veiller à l’exécution de cet ordre. Muni de ces pièces, Médina se rendit en hâte à Madrid, où il arriva le vendredi, peu d’heures avant la nuit. Il trouva le marquis un peu mieux, mais si faible, si épuisé, qu’il ne pouvait qu’avec la plus grande peine se mouvoir et parler. Ayant passé une heure à côté de son lit, Lorenzo le quitta pour aller instruire son oncle de son projet, et pour donner à don Ramirez de Mello la lettre du cardinal. Le premier fut saisi d’horreur en apprenant le sort de sa malheureuse nièce. Il encouragea Lorenzo à punir ses assassins, et lui promit de l’accompagner le soir au couvent de Sainte-Claire. Don Ramirez lui promit de le seconder de tout son pouvoir, et choisit une troupe d’archers de confiance pour prévenir toute opposition de la part du peuple.

Tandis que Lorenzo s’occupait à démasquer les hypocrisies religieuses, il ne savait pas quels chagrins un autre hypocrite lui préparait. Aidé des agents infernaux de Mathilde, Ambrosio avait résolu la perte de l’innocente Antonia. Son heure fatale approchait. Elle avait souhaité le bonsoir à sa mère. En l’embrassant, elle se sentit saisie d’une espèce de découragement involontaire. Après l’avoir quittée, elle vint sur-le-champ la retrouver, se jeta dans ses bras et baigna ses joues de ses pleurs. Elle ne pouvait se résoudre à la quitter. Un secret pressentiment lui faisait craindre de ne la jamais revoir. Elvire remarqua ces vaines terreurs, et tâcha de tourner en ridicule ces préjugés de l’enfance. Elle la reprit doucement de ce qu’elle s’abandonnait à cette tristesse sans objet, et lui fit observer combien il était dangereux de se livrer à de pareilles idées.

À toutes ses remontrances, elle ne recevait d’autre réponse que :

— Maman, ma chère maman ! Ah ! Dieu veuille qu’il n’en soit rien !

Elvire, dont les inquiétudes au sujet de sa fille retardaient beaucoup la guérison, ressentait encore les suites de la cruelle maladie qu’elle venait d’avoir. Se trouvant ce soir plus souffrante, elle se coucha plus tôt qu’à l’ordinaire. Antonia sortit à regret de la chambre de sa mère ; jusqu’à ce que la porte fût fermée, elle fixa sur elle des yeux pleins d’une expression mélancolique. Elle se retira dans sa chambre. Son cœur était rempli d’amertume ; il lui semblait que tout espoir était éteint pour elle, et que le monde ne contenait plus rien qui pût lui faire chérir son existence. Elle tomba sur un siège, la tête appuyée sur son bras, regardant sans le voir le parquet, tandis que les plus tristes idées assiégeaient son imagination. Antonia était encore dans cet état d’insensibilité, lorsqu’elle en fut tirée par quelques sons d’une musique douce qui se faisaient entendre sous sa fenêtre. Elle se leva et s’approcha de la croisée pour la mieux entendre ; ayant couvert son visage de son voile, elle se permit de regarder dans la rue. À la lumière de la lune, elle aperçut plusieurs hommes jouant du luth et de la guitare. Un peu plus loin était un autre, enveloppé dans son manteau, dont la taille et la tournure ressemblaient à celles de Lorenzo ; elle ne se trompait pas dans cette conjecture : c’était Lorenzo lui-même qui, lié par la promesse qu’il avait faite de ne se point présenter devant Antonia sans le consentement de son oncle, tâchait de temps en temps d’apprendre à sa maîtresse, par quelques sérénades, que son attachement durait toujours. Son stratagème n’opéra pas l’effet qu’il en attendait. Antonia était loin de supposer qu’elle fût l’objet de cette musique nocturne. Trop modeste pour se croire digne de ces attentions recherchées, elle supposait qu’elles s’adressaient à quelque belle dame du voisinage, et s’affligeait de l’idée qu’elles vinssent de Lorenzo.

L’air que l’on jouait était doux et triste ; il s’accordait avec la situation d’esprit d’Antonia, et elle l’écouta avec plaisir. Après quelques moments de symphonie, plusieurs voix se firent entendre, et Antonia distingua les paroles suivantes de La Sérénade :

Je t’invoque, ô ma lyre !

Rends des accords heureux ;

Peins le tendre délire

De mon cœur amoureux.

Sur tous les cœurs, régner par l’espérance,

De ses regards faire aimer le poison,

Troubler l’indifférence,

Égarer la raison,

Promettre le bonheur à l’amant qui soupire,

Asservir le plus sage au joug qu’il a bravé,

De la beauté tel est l’empire.

Hélas ! je l’ai trop éprouvé.

Je t’invoque, etc.

Brûler longtemps pour d’insensibles charmes,

Dans les tourments passer de tristes nuits,

Languir, baigné de larmes

Et consumé d’ennuis,

Sentir son esclavage en adorant ses chaînes,

À des maux sans relâche être enfin réservé,

Cruel amour, voilà tes peines !

Et mon cœur l’a trop éprouvé.

Je t’invoque, etc.

Voir une belle à nos yeux favorable,

Lire en ses yeux qu’enfin son cœur se rend,

Presser sa bouche aimable

D’un baiser dévorant,

Recueillir dans ses bras les douces récompenses

D’un feu respectueux qu’on a su captiver,

Amour, voilà tes jouissances,

Mon cœur doit-il les éprouver !

Je t’invoque,etc.

Le chant ayant cessé, les musiciens se dispersèrent, et le calme recommença à régner dans la rue. Antonia ne quitta qu’à regret la croisée ; elle se recommanda, comme à l’ordinaire, à la protection de sainte Rosalie, fit ses prières accoutumées, et alla se coucher. Le sommeil ne se fit pas longtemps attendre ; bientôt sa présence la soulagea de ses terreurs et de ses inquiétudes.

Il était près de deux heures quand le luxurieux capucin se mit en marche vers la demeure d’Antonia. On a déjà dit que le couvent était peu éloigné de la rue Saint-Iago. Il gagna la maison sans être aperçu. Là, il s’arrêta, et, pendant quelques instants, il hésita, il réfléchit sur l’énormité du crime qu’il allait commettre, sur le danger qu’il courait s’il était découvert, et sur la probabilité qu’Elvire, après ce qui s’était passé, le soupçonnerait d’avoir déshonoré sa fille. D’un autre côté, le vice lui suggérait qu’elle ne pourrait faire que le soupçonner ; qu’on ne pourrait produire aucune preuve de son crime ; qu’il paraîtrait impossible que l’attentat eût été commis sans qu’Antonia sût quand, où, et par qui. Sa réputation enfin lui paraissait trop bien établie, pour être ébranlée par les accusations isolées de deux femmes inconnues. À cet égard, il était dans l’erreur : il ne savait pas combien est incertaine la faveur populaire, et qu’un instant suffit pour faire détester du public celui qui la veille était son idole. Le résultat de la délibération du moine fut de persister dans son projet. Il monta les marches qui conduisaient à la maison. Aussitôt qu’avec son myrte d’argent il eut touché la porte, elle s’ouvrit d’elle-même pour le laisser passer. Il entra, et d’elle-même la porte se referma derrière lui.

Aidé du clair de lune, il monte avec précaution les marches de l’escalier ; à tout moment il s’arrête, il regarde autour de lui avec crainte et inquiétude. Dans chaque ombre il croit voir un espion ; il prend pour le son d’une voix le moindre murmure de l’air. La conscience de l’action infâme dont il est occupé glace son cœur, et le rend plus timide que celui d’une femme. Cependant il avance, il parvient à la porte de la chambre d’Antonia. Là, il s’arrête encore ; il écoute ; aucun bruit ne se fait entendre. Ce silence absolu le persuade que sa victime est endormie, et il se hasarde à lever le loquet. La porte était verrouillée au-dedans, elle résiste à ses efforts ; mais il ne l’a pas plutôt touchée avec le talisman, que le verrou se retire. Il entre enfin, et se trouve dans la chambre où l’innocente créature dormait paisiblement, ne se doutant guère du danger qui était si près d’elle. La porte se referme sans bruit, et le verrou va de lui-même se replacer dans sa gâche.

Ambrosio s’avance à pas lents ; il prend soin que le parquet ne murmure point sous ses pieds ; il retient son haleine jusqu’à ce qu’il soit auprès du lit. Il s’empresse de remplir les rites mystérieux que Mathilde lui a prescrits. Ayant soufflé trois fois sur le myrte d’argent et prononcé en même temps le nom d’Antonia, il le pose sur son oreiller. Les effets qu’il en avait obtenus ne lui permettaient pas de douter qu’il ne réussît à prolonger le sommeil de sa victime. Aussitôt que l’enchantement fut fini, il la regarda comme étant absolument en son pouvoir. Le désir impur étincela dans ses yeux ; il osa alors les fixer sur la belle endormie. Une lampe, qui brûlait devant l’image de sainte Rosalie, jetait dans la chambre une faible lumière, et lui permettait d’examiner tous les charmes exposés à sa vue. Antonia, fatiguée par la chaleur, avait jeté sa couverture ; la main insolente du religieux écarte le drap qui la couvrait encore. Un de ses bras soutenait sa tête ; l’autre penchait avec grâce sur le côté du lit. Quelques tresses de ses cheveux, échappées de la mousseline destinée à les contenir, tombaient jusque sur son sein, qui se soulevait doucement dans les mouvements d’une respiration tranquille. L’air brûlant de la saison avait animé ses joues de couleurs plus vives qu’à l’ordinaire. Un léger sourire errait sur ses lèvres vermeilles, qui de temps en temps s’entrouvraient pour laisser passer un soupir ou prononcer quelques mots inarticulés. Un air de candeur et d’innocence régnait sur toute sa personne, et sa nudité même avait une sorte de pudeur qui était un aiguillon de plus pour les désirs du moine.

Il resta quelque temps à dévorer des yeux ces charmes qui devaient bientôt être la proie de sa passion effrénée. La bouche demi-close d’Antonia semblait appeler le baiser. Il se pencha sur elle, il posa ses lèvres sur les siennes, et respira avec délices le parfum de son haleine. Ce prélude du plaisir ne fit qu’exciter son ardeur pour de plus vives jouissances. Ses désirs exaltés devinrent pareils à ceux de la brute en fureur. Résolu à ne pas différer un instant de les satisfaire, il se hâta de se débarrasser des vêtements qui l’importunaient…

— Grand Dieu ! s’écrie une voix derrière lui ; ne me trompé-je pas ? Est-ce une illusion ?

La terreur, l’étonnement et la confusion frappèrent à la fois Ambrosio, lorsqu’il entendit ces paroles. Il se retourne vers la voix qui les prononçait ; il aperçoit Elvire qui, debout à la porte de la chambre, le regardait avec horreur et indignation.

Un songe affreux lui avait représenté Antonia auprès d’un précipice. Elle la voyait sur le bord, tremblante, prête à tomber ; elle l’entendait crier : « Sauvez-moi, maman, sauvez-moi ; encore un instant et il sera trop tard. » Elvire, épouvantée, s’était éveillée. L’illusion avait fait sur elle une impression trop forte pour lui permettre de reposer, jusqu’à ce qu’elle se fût assurée de la tranquillité d’Antonia. Sortant à la hâte de son lit, elle avait jeté sur elle une robe ; et passant dans le cabinet où couchait la femme de chambre d’Antonia, elle arriva précisément assez à temps pour l’arracher des bras de son ravisseur.

La honte d’un côté, et de l’autre la surprise, semblaient avoir changé en statues et le moine et Elvire ; ils se regardaient en silence. La dame le rompit la première :

— Ce n’est point un songe, dit-elle enfin, c’est véritablement Ambrosio que je vois ; c’est l’homme que tout Madrid regarde comme un saint, que je trouve à cette heure indue près de la couche de ma malheureuse fille. Monstre d’hypocrisie ! je soupçonnais déjà vos desseins ; mais, par égard pour la faiblesse humaine, j’avais la bonté de ne pas vous accuser ; le silence aujourd’hui serait un crime. Toute la ville sera instruite de votre incontinence. Je vous démasquerai, misérable, et je ferai connaître à l’Église le serpent qu’elle nourrit dans son sein.

Pâle et confus, le coupable restait interdit et tremblant devant elle. Il aurait bien voulu trouver quelque justification ; mais sa conduite n’en admettait aucune : il ne pouvait prononcer que des phrases sans suite et des excuses vagues qui se détruisaient l’une par l’autre. Elvire était trop irritée pour accorder le pardon qu’il lui demandait ; elle déclara qu’elle allait éveiller le voisinage, et faire de lui un exemple pour les hypocrites présents et à venir. Courant alors vers le lit, elle appela Antonia pour l’éveiller, et trouvant que sa voix n’en venait pas à bout, elle la prit par le bras, et la souleva de dessus son oreiller. Mais le charme opérait encore : Antonia ne parut rien sentir ; et lorsque sa mère eut cessé de la soutenir, elle retomba sur son lit.

— Ce sommeil n’est pas naturel, dit Elvire étonnée, dont l’indignation croissait à chaque instant. Il y a là-dessous quelque mystère. Mais tremblez, hypocrite : bientôt votre scélératesse sera dévoilée… Au secours ! au secours ! s’écria-t-elle, venez ici, Flore ! Flore !

— Madame, écoutez-moi un instant, lui dit le moine rappelé à lui-même par l’urgence du danger. Je vous jure, par ce qu’il y a de plus sacré, que l’honneur de votre fille est encore intact. Pardonnez-moi ma faute, épargnez-moi la honte de la publicité, et permettez-moi de regagner le couvent. Par pitié, accordez-moi cette grâce, et je vous promets que non seulement Antonia sera pour toujours à l’abri de toute poursuite de ma part, mais que ma vie entière vous prouvera…

Elvire l’interrompit brusquement.

— Antonia à l’abri de vos poursuites ! Ah ! je saurai bien l’en garantir. Vous ne trahirez plus la confiance des mères : votre iniquité sera dévoilée ; tout Madrid frémira de votre perfidie, de votre hypocrisie et de votre incontinence. Quelqu’un, holà ! quelqu’un ! Flore ! Flore ! holà !

Pendant qu’elle parlait, Ambrosio tout d’un coup se souvint d’Agnès. C’était ainsi qu’elle avait imploré sa pitié ; c’était ainsi qu’il avait rejeté ses prières ; c’était son tour alors de souffrir, et il était forcé de reconnaître que sa punition était juste. Cependant Elvire continuait d’appeler Flore à son secours ; mais sa voix était tellement étouffée par la colère, que cette fille, ensevelie dans un profond sommeil, n’entendit point ses cris. Elvire n’osait pas rentrer dans le cabinet où Flore était couchée, dans la crainte que le moine ne prît ce moment pour s’échapper. Il en avait en effet le projet ; il se flattait que, s’il pouvait regagner son couvent sans être vu de personne autre qu’Elvire, le témoignage de celle-ci ne suffirait pas seul pour détruire une réputation aussi bien établie que l’était la sienne dans Madrid. Dans cette idée, il rassembla à la hâte les vêtements dont il s’était déjà dépouillé, et marcha vers la porte. Elvire s’aperçut de son dessein ; elle le suivit, et avant qu’il pût tirer le verrou, elle le saisit par le bras et l’arrêta.

— Ne croyez pas fuir, lui dit-elle ; vous ne quitterez pas cette chambre sans qu’il y ait des témoins de votre crime.

Ambrosio essaya en vain de se dégager. Elvire ne lâchait point sa prise ; elle redoublait ses cris pour obtenir du secours. Le danger du moine était pressant ; il croyait à tout moment voir le voisinage accourir à la voix d’Elvire, et, devenu furieux par l’approche du péril, il prit une résolution funeste et terrible. Se retournant tout à coup, d’une main il saisit Elvire à la gorge, de manière à l’empêcher de crier, et de l’autre, la renversant par terre, il l’entraîna vers le lit. Surprise par cette brusque attaque, elle put à peine faire quelques efforts pour se débarrasser, tandis que le moine, arrachant l’oreiller de dessous la tête d’Antonia, en couvrait le visage d’Elvire, et de son genou lui pressant fortement la poitrine, tâchait de l’étouffer. Il ne réussit que trop bien. Elvire, naturellement vigoureuse, et puissamment excitée par la douleur, lutta longtemps pour se dégager ; mais ses efforts furent inutiles. Le moine resta ferme, le genou toujours appuyé sur son sein ; il vit sans pitié les mouvements convulsifs de ses membres tremblants, et soutint sans frémir le spectacle de ce corps palpitant, prêt à se séparer de l’âme qui l’habitait. Cette terrible agonie se termina : Elvire cessa de disputer sa vie. Le moine ôta l’oreiller, et la considéra. Son visage était couvert d’une noirceur effrayante ; ses membres n’avaient plus aucun mouvement ; le sang était glacé dans ses veines ; son cœur avait cessé de battre, et ses mains étaient froides et roides. Cette figure, jadis si noble, si majestueuse, n’était plus qu’un cadavre insensible, froid et dégoûtant.

Cette action horrible ne fut pas plutôt consommée, qu’Ambrosio aperçut toute l’énormité de son crime. Une sueur froide se répandit sur son corps ; ses yeux se fermèrent ; il s’appuya en chancelant sur une chaise, et s’y laissa tomber presque aussi immobile que la malheureuse qui était étendue à ses pieds. La nécessité de fuir, et la crainte d’être trouvé dans l’appartement d’Antonia, l’arrachèrent à cet état. Il ne fut point tenté de profiter de son crime. Antonia lui parut alors un objet révoltant ; le froid de la mort avait remplacé cette chaleur dont naguère il était dévoré. Il ne se présentait à son esprit que des idées sinistres de crime, de mort, de honte pour le présent, et de punition pour l’avenir. Partagé entre la crainte et le remords, il se prépare à fuir. Cependant ces terreurs ne dominaient pas tellement sa pensée qu’elles l’empêchassent de prendre les précautions nécessaires à sa sûreté. Il replaça l’oreiller sur le lit, prit ses habits, et, le fatal talisman à la main, dirigea vers la porte ses pas mal assurés. Troublé par la crainte, il croyait voir mille fantômes s’opposer à sa fuite. De quelque côté qu’il se tournât, le cadavre défiguré semblait se trouver sur son passage, et il fut longtemps avant d’arriver à la porte. Le myrte enchanté produisit son effet ordinaire. La porte s’ouvrit. Il se hâta de descendre l’escalier, sans rencontrer personne ; il se rendit au couvent, et s’étant enfermé dans sa cellule, il abandonna son âme aux tourments d’un inutile remords, et à la crainte d’une publicité prochaine.

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