‹ Le monde de la merChapitre 139 sur 247 · CHAPITRE XXVII - I

CHAPITRE XXVII - I

LES ANNÉLIDES.

..... Tout ce grand mouvement, Qu'on jette un peu de sable, il cesse en un moment.

(DELILLE.)

Voici un groupe d'animaux vermiformes confondus pendant longtemps avec les Vers, à cause de leur physionomie.

Au premier abord, vous allez croire qu'ils sont fort laids et peu intéressants.--Fi donc! des animaux qui ressemblent à des vers!

Mais, comme le dit Aristote, la nature ne renferme rien de bas, ni de méprisable. Tout y est sublime, tout y est digne de notre admiration. Vous le verrez bientôt. Les Annélides sont peut-être, parmi les bêtes de la mer, celles qui présentent les formes les plus gracieuses, les appendices les plus élégants et les couleurs les plus brillantes[145].

[145] Voyez la planche XXI.

Cuvier, un des premiers, étudia ces animaux d'une manière sérieuse. Il les désigna sous le nom de Vers à sang rouge, parce qu'il avait remarqué dans beaucoup d'entre eux le fluide sanguin d'une teinte plus ou moins semblable à celle qu'il présente chez les animaux supérieurs. Mais, depuis l'illustre zoologiste, on a reconnu dans ces groupes des espèces à sang jaune, et d'autres à sang violet, à sang bleuâtre, et même à sang vert. Il y en a aussi dont le sang est sans couleur.

Lamarck a proposé, pour ces animaux, le nom d'Annélides (pourquoi pas Annelides? disait Constant Duméril), aujourd'hui généralement adopté. Ce nom est tiré de la structure particulière du corps, formé comme d'une suite d'anneaux. Ces anneaux sont au nombre de vingt, de trente, de soixante, de quatre-vingts..... Dans l'Eunice sanguine[146], il y en a au moins trois cents. Dans la Phyllodoce lamelleuse[147], on en compte jusqu'à neuf cents (l'animal offre à peine 8 décimètres de longueur).

[146] Eunice sanguinea Savigny.

[147] Phyllodoce laminosa Audouin et M. Edwards.

Ces anneaux sont des rides minces ou épaisses, aplaties ou saillantes, séparées par des étranglements. Chacun ressemble à celui qui le précède et à celui qui le suit. Ceux de la tête, ou partie céphalique, et ceux de la queue, sont ordinairement un peu modifiés.

Les zoologistes ont donné aux Annélides les désignations les plus euphoniques, empruntées à la mythologie: Amphitrite, Aphrodite, Polynoé, Euphrosine, Alciope, Néréis..... Il y a quelque chose de merveilleusement doux dans cette étude de la nature, qui attache un nom à tous les êtres, une pensée à tous les noms, une affection et des souvenirs à toutes les pensées. (Nodier.)

Le corps des Annélides est nu, ou bien protégé par un vêtement solide.

Les espèces nues sont celles qui ressemblent le plus à des Vers ou à des larves. Quelques-unes se creusent, dans la terre ou dans la vase, des galeries étroites, dans lesquelles elles se logent. D'autres s'établissent par centaines, par milliers, dans des mottes de sable, qui ressemblent alors à des gâteaux de ruche à miel.

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XXI. P. Lackerbauer del. d'après Mr. de Quatrefages. Picart fac-simile sc.

ANNÉLIDES.

1 Térébelle Emmaline. (T. Emmalina. Q.) 2 Eunice magnifique. (E. magnifica. Q.) 3 Hésione de Schmarda. (H. Schmardæ. Q.) 4 Hétéronéreïde vagabonde. (H. vagans. Q.) 5 Hermelles alvéolaires dans leurs tubes. (H. alveolata. Sav.) 6 Vermilies sociales groupées. (V. socialis. Q.) 7 Sabelle perforante. (S. terebrans. Q.) 8 Serpule fasciculaire. (S. fascicularis. Lamarck.) 9 Serpule triangulaire. (S. triangularis. Q.)]

Les espèces à vêtement solide possèdent un étui calcaire épais, droit ou flexueux, dans lequel elles peuvent se retirer entièrement, comme dans une coquille.

Cuvier fait remarquer que les Annélides nues ont les organes respiratoires sur la partie moyenne du corps, le long des côtés, et que les Annélides à vêtement solide offrent ces mêmes organes attachés à la tête ou à la partie antérieure. Ce grand naturaliste nomme les premières Dorsibranches, et les secondes Tubicoles[148].

[148] Voyez la planche XXII.

Le corps des Annélides est plus ou moins cylindrique, souvent déprimé. Il s'amincit en avant et en arrière. Il est susceptible de contraction et d'extension.

Ces animaux ont des yeux en nombre variable: chez plusieurs, on en compte jusqu'à soixante. M. Ehrenberg a fait connaître une curieuse espèce qui en porte deux à la tête et deux à la queue. Deux yeux à la queue! On en a décrit une autre, véritable petit Argus, qui a plusieurs yeux sur la tête, deux sur chaque anneau du corps et quatre sur la queue. Quelle richesse d'organes visuels!

Fourier n'a donc rien imaginé! L'idée d'un œil au bout d'une queue est, en définitive, une assez pauvre idée. Voyez la nature! Elle en a mis deux dans une bête, et quatre dans une autre!

Plusieurs Annélides possèdent le long du corps deux ou plusieurs rangées de soies courtes ou allongées, molles ou roides. D'autres sont entourées de mille petits filaments gracieusement mobiles, qui deviennent, suivant le besoin, des mains, des pieds ou des nageoires.....

Les Cirratules offrent de longs appendices capillaires qui s'agitent de toutes parts autour d'elles, et qu'elles étendent au loin comme autant de cordages animés. Ce sont à la fois des bras et des branchies, et le sang qui les remplit et les abandonne tour à tour, leur communique une belle teinte d'un rouge cramoisi, ou laisse après lui une couleur d'un jaune d'ambre. Voyez comme elles allongent leur mufle pointu, surmonté d'un double œil en fer à cheval, comme elles se ramassent pour échapper à l'éclat inaccoutumé de la lumière qui les frappe! Les voilà qui forment un peloton plus inextricable cent fois que le nœud tranché par Alexandre. Mais, ici, le câble est vivant; les replis glissent les uns dans les autres, se dénouant et se renouant sans cesse, et toujours renvoyant à votre œil de lumineux reflets. (Quatrefages.)

Les Annélides sont des animaux très-timides, un rien les effraye. Cependant elles sont destinées à vivre de rapine. Les unes se tiennent en embuscade, et attendent au passage les pauvres petites bêtes imprudentes qui s'aventurent dans leurs eaux, les enlacent avec leurs bras ou les saisissent avec leur trompe. Les autres perforent les coquilles les plus dures et dévorent les Mollusques les mieux abrités.

D'un autre côté, ces animaux sont en butte aux attaques d'un grand nombre d'ennemis; ils avaient donc besoin d'être armés d'une manière convenable. La Providence y a sagement et largement pourvu.

Il n'est peut-être pas d'arme blanche, dit un savant naturaliste, inventée par le génie meurtrier de l'homme, dont on ne puisse trouver le modèle dans la tribu des Annélides. Voilà des lames recourbées, dont la pointe présente un double tranchant prolongé, tantôt sur le bord concave, comme dans le yatagan des Arabes, tantôt sur le côté convexe, comme dans le cimeterre oriental. En voici qui rappellent la latte de nos cuirassiers, le sabre-poignard de nos artilleurs, ou le sabre-baïonnette des chasseurs de Vincennes. Et puis ce sont des harpons, des hameçons, des lames tranchantes de toute forme, légèrement soudées à l'extrémité d'une tige aiguë. Ces pièces mobiles sont destinées à rester dans le corps de l'ennemi, tandis que le manche qui les supporte deviendra une longue pique tout aussi acérée qu'auparavant. Voici encore des poignards droits ou ondulés, des crocs tranchants, des flèches barbelées à rebours, pour mieux déchirer la plaie, et qu'une gaîne protectrice entoure soigneusement, de peur que leurs fines dentelures ne viennent à s'émousser par le frottement ou à se briser dans quelque choc imprévu. Enfin, si l'ennemi méprise ces premières blessures et ces armes qui l'atteignent de loin, voilà que de chaque pied va sortir un épieu plus court, mais aussi plus fort, plus solide, et que des muscles particuliers mettent en jeu, dès qu'il s'agit de combattre tout à fait corps à corps..... (Quatrefages.)

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