II
En tête des Annélides dorsibranches, on peut placer les Néréides, avec leurs tentacules en nombre pair attachés aux côtés de l'extrémité céphalique. Leurs branchies forment de petites lames. Chacun de leurs membres offre deux tubercules, deux faisceaux de soies et deux cirres. Lorsque tous ces organes s'unissent pour frapper la vague de concert, l'animal glisse à travers l'eau avec une aisance et une grâce au-dessus de toute expression.
Les Annélides dorsibranches présentent souvent des couleurs éclatantes. Une des plus riches par sa robe est la Nephthys perle[149], dont le corps est d'un jaune d'orpiment ou d'un rouge orangé, avec une ligne longitudinale plus sombre, courant le long du dos. Toute sa surface est chatoyante. Ses mâchoires sont noires et ses yeux bleus.
[149] Nephthys margaritacea Sars.
Une espèce voisine, l'Eunice géante[150] de la mer des Antilles, peut être regardée comme la plus grande Annélide connue; elle atteint jusqu'à un mètre et demi de longueur. Elle possède plus de quatre cent cinquante articulations. Elle est ornée de teintes irisées resplendissantes, qui rappellent les magnificences du soleil des tropiques. Sa tête est émaillée des plus vives couleurs. Il en sort une trompe énorme, rose, armée de trois paires de mâchoires. Autour de la bouche se font remarquer cinq tentacules. Les organes respiratoires, placés sur les deux flancs, paraissent comme des panaches vermillon, surtout lorsqu'ils sont remplis de sang. On peut suivre ce fluide jusque dans le grand vaisseau qui parcourt la région dorsale. L'animal possède dix-sept cents organes locomoteurs en forme de larges palettes, d'où sortent des faisceaux de dards qui lui servent de rames, et qui se meuvent tous à la fois avec une rapidité si grande, que l'œil ne peut pas les distinguer dans leur évolution. Quand l'Annélide ondule, qu'elle se tord en spirale, contractant et relâchant alternativement ses anneaux, elle projette par moments des éclats de lumière où brillent tour à tour les sept couleurs de l'arc-en-ciel.
[150] Eunice gigantea Cuvier.
Dans l'Eunice sanguine, dont nous avons déjà parlé, on compte deux cent quatre-vingts estomacs, trois cents cerveaux (ganglions) et trente mille muscles!.....
Regardez cette autre Annélide du même groupe, c'est peut-être la plus belle des espèces qui vivent sur nos côtes. On l'appelle Chenille de mer (Aphrodite hérissée[151]). Elle est ovoïde, assez pointue aux extrémités et déprimée. Elle a le dos légèrement convexe et le ventre plat. Il règne en dessus deux rangées longitudinales de larges écailles membraneuses, quelquefois boursouflées, mal à propos désignées sous le nom d'élytres. Ces écailles sont recouvertes par une fourrure épaisse, brune, semblable à de l'étoupe, qui prend naissance principalement sur les côtés. Ce manteau de feutre est perméable à l'eau. Des parties latérales naissent des groupes de fortes épines, qui percent en partie la fourrure, et des faisceaux de soies flexueuses, brillantes de tout l'éclat de l'or, et changeantes en toutes les teintes de l'iris (Cuvier). En effet, on y remarque le jaune, l'orangé, le bleu, le pourpre, l'écarlate, et surtout le vert doré. Ces nuances ont des reflets métalliques, et se jouent de mille manières, produisant les effets les plus merveilleux. L'Aphrodite hérissée ne le cède en beauté ni au plumage des Colibris, ni à ce que les pierres précieuses ont de plus vif. (Cuvier.)
[151] Aphrodite aculeata Baster.
L'animal offre sur les côtés quarante tubercules, d'où sortent des cônes charnus et des aiguilles de trois grosseurs différentes. Il a deux petits tentacules. Son œsophage est très-épais, musculeux et susceptible d'être renversé en dehors. Il peut alors servir de trompe. Ses organes respiratoires, au nombre d'une quinzaine, sont placés sur le dos et protégés par les fausses élytres dont nous avons parlé; ils ont la forme de petites crêtes charnues. Pendant qu'ils fonctionnent, les écailles s'élèvent et s'abaissent alternativement.
Les soies de l'Aphrodite sont aussi remarquables par leur structure que par leur éclat. On peut les regarder comme des harpons dont la pointe serait armée d'une double rangée de fortes barbes; de sorte que, lorsque l'Annélide hérisse ses piquants, l'ennemi le plus courageux hésite à attaquer ce petit Porc-Épic si bien défendu. Ces soies rentrent au besoin dans l'intérieur du corps. Chacune possède un fourreau particulier, lisse, corné, composé de deux lames, entre lesquelles l'instrument est rétracté sans blesser ni même irriter les chairs de l'animal. (Rymer Jones.)
L'Aphrodite est timide et paresseuse. Elle se remue à peine, au moins pendant le jour; elle reste habituellement dans la même position, blottie sous une pierre ou sous quelque coquille. L'extrémité postérieure de son corps est recourbée, et il sort constamment de l'orifice qui s'y trouve un courant d'eau si rapide, qu'il détermine tout autour un petit tourbillon.
Cependant ces Annélides peuvent nager avec facilité. Elles sortent ordinairement la nuit pour aller chercher leur proie. Elles sont très-voraces et n'épargnent même pas leur propre espèce.
M. Rymer Jones rapporte que deux individus, de taille inégale et probablement d'âge différent, avaient été mis dans un aquarium. Après avoir vécu en paix pendant deux ou trois jours, le plus grand essaya de manger son compagnon. Il en avait déjà introduit la moitié dans sa grande et robuste trompe œsophagienne. La victime faisait des efforts désespérés pour se dégager. L'agresseur, après l'avoir retenue pendant quelque temps, fut enfin obligé de rendre gorge. Mais le malheureux patient avait eu, dans le combat, quelques écailles arrachées et les reins cassés. Le lendemain, il n'en restait plus que la moitié, l'autre avait été dévorée. Le vainqueur dardait çà et là sa trompe affamée, pour saisir le reste de la pauvre bête qui gisait immobile dans un coin de l'aquarium.....