‹ Le monde de la merChapitre 167 sur 247 · IV

IV

Les Poissons passent pour muets; cependant plusieurs d'entre eux produisent des sons bien caractérisés. Le Coin-coin[213] fait entendre un grognement particulier, que M. Valenciennes compare à la voix peu harmonieuse du Canard. La Vieille[214] jette un cri plaintif quand on s'empare d'elle. Les Thons[215] vagissent comme des enfants, quand on les tire de l'eau. Le Tambour[216] fait, en nageant, un bruit étrange qui ressemble au roulement d'une baguette sur une peau d'âne bien tendue. Ce n'est qu'à l'époque du frai que ce Poisson se fait entendre; le reste de l'année, il est muet: la basane est détendue.

[213] Pristipoma anas Valenciennes.

[214] Balistes vetula Linné.

[215] Scomber thynnus Linné.

[216] Pogonias chromis Linné.

On a découvert tout récemment en Amérique, dans la baie de Pailou, située au nord de la province d'Esmeraldas, dans la république de l'Équateur, de petits Poissons de couleur blanche, avec quelques taches bleuâtres vers le dos, qui ont non-seulement de la voix, mais une sorte de chant.

M. O. de Thoron longeait un jour une plage, au coucher du soleil, quand tout à coup un son étrange, très-grave et très-prolongé, vint frapper son oreille. Notre voyageur crut d'abord au voisinage de quelque insecte de grandeur extraordinaire. Il regarda autour de lui et ne vit rien; il questionna un rameur.

«Monsieur, répondit celui-ci, c'est un Poisson qui chante.

--Comment, un Poisson qui chante!

--Oui, monsieur, un Poisson, un véritable Poisson. Les uns l'appellent Sirène, les autres Musico (musicien).»

M. de Thoron fit arrêter sa pirogue, pour mieux apprécier le phénomène. Il entendit une multitude de voix qui formaient ensemble un singulier concert.

Ce chant est sonore; il ressemble, à s'y méprendre, aux sons moyens des orgues d'église entendus d'une certaine distance.

Les Poissons chantent sans sortir de l'eau, comme la sirène de M. Cagniard-Latour..... C'est vers le coucher du soleil qu'ils commencent à se faire entendre, et ils continuent pendant la nuit. La présence des auditeurs n'intimide nullement ces musiciens d'une nouvelle espèce[217]. (Thoron.)

[217] Les Nègres croient que ces petits Poissons, quand on les mange, rendent amoureux, au point qu'on aime toujours sans pouvoir jamais guérir.

Nous ne dirons plus: Muet comme un Poisson!

Les Poissons possèdent des espèces de rames appelées nageoires, qui leur servent à se soutenir dans l'eau et à nager. Le plus grand nombre en ont deux paires: deux devant (pectorales), qui sont les bras, et deux plus ou moins en arrière (abdominales), qui sont les jambes. Quand on redresse l'animal sur sa queue, la seconde paire se trouve placée, le plus généralement, à une certaine distance au-dessous de la première, comme le seraient les jambes postérieures par rapport aux antérieures, chez un Chien roquet qui danse sur ses pattes de derrière. Mais, dans plusieurs espèces, les nageoires abdominales et pectorales sont très-rapprochées, de manière à paraître les unes au-dessous des autres, quand l'animal est dans sa position habituelle, ou sur le même niveau, quand il est vertical.

[Illustration: AMPHACANTHE CERCLÉ

(Amphacanthus doliatus Cuvier et Valenciennes).]

Les autres nageoires sont ordinairement impaires: la caudale (c'est-à-dire la queue); l'anale (simple ou double), à la racine de cette dernière, en dessous; et la dorsale (simple, double ou triple), sur le bord supérieur.

Le nombre maximum des nageoires est donc de dix: quatre paires et six impaires.

Ces organes ont des rayons plus ou moins nombreux, tantôt durs, tantôt mous, qui représentent les doigts des mains et des pieds.

Les Poissons sont de parfaits nageurs..... Ils savent avancer et reculer sans effort, tourner en tous sens, bondir, s'élancer et s'arrêter brusquement. Les uns, comme de légères bulles d'air, remontent perpendiculairement du sein des plantes submergées. Les autres, comme des corps graves, semblent descendre jusqu'aux régions les plus profondes. Ceux-ci décrivent une route oblique et tortueuse; ceux-là se balancent mollement à la surface du liquide, comme des navettes d'or et d'argent ou comme des paillons d'acier poli. Tous s'avancent, reviennent, se pressent, se forment en escadrons, s'éparpillent, se réunissent de nouveau, s'égarent, disparaissent, et la trace de feu qu'ils ont laissée scintille encore à nos yeux émerveillés.

L'agitation et l'inconstance de la mer semblent s'empreindre, sur les êtres qui vivent au milieu de ses ondes, dans la souplesse, la rapidité et la vivacité de leurs allures. Que d'harmonies ravissantes dans le sein de l'Océan!

Quelques Poissons résistent aux vagues les plus fortes; d'autres, au contraire, sont entraînés par les courants les plus légers. On a vu des Bonites[218] et des Orbes[219] amenés par le Gulf-stream dans la Manche, sur la côte du Devonshire.

[218] Thynnus vagans Lesson.

[219] Diodon.

La queue des Poissons est plus ou moins longue, arrondie, carrée, échancrée ou bifide, mais, suivant les espèces, toujours comprimée, c'est-à-dire verticale.

Chez l'Hippocampe, cette nageoire est grêle et susceptible de s'enrouler autour des tiges de Corail ou de Fucus, comme la queue de certains singes autour des branches des forêts. Cette queue est prête à saisir tous les corps qu'elle peut embrasser. Lorsque deux Hippocampes se rencontrent étourdiment, ils s'entrelacent souvent l'un l'autre.

[Illustration: GRONDIN

(Trigla gurnardus Linné).]

Certains Poissons, comme le Grondin, ont des nageoires très-étendues, très-minces et semblables à des ailes. Ils peuvent même faire de temps en temps des excursions aériennes. Car il existe des Poissons volants, comme il existe des Oiseaux nageurs. Les principaux sont les Exocets[220], le Trigle[221] et la Rascasse[222]..... Ces poissons s'élèvent à un ou deux mètres de hauteur, et parcourent une étendue d'environ 100, 150 et même 1000 mètres. Mais bientôt leurs nageoires se dessèchent, perdent leur flexibilité, et l'animal retombe dans la mer. Pauvres Poissons volants! lorsqu'ils sont poursuivis par une Daurade ou par un Dauphin, ils ont beau s'élancer hors du milieu qu'ils habitent, un Albatros ou une Frégate fond sur eux et manque rarement son coup. Danger dans l'eau, danger dans l'air, danger partout: les infortunés échappent difficilement à leur cruelle destinée[223].

[220] Exocetus volitans Linné, E. evolans Linné, E. exiliens Linné.

[221] Dactylopterus volitans Lacépède.

[222] Pteroïs volitans Cuvier.

[223] Voyez la planche XXVI.

[Illustration: POISSON SENNAL SUR UN PALMIER.]

Les Trigles milans[224] offrent l'intérieur de la bouche lumineux. Lorsque, pendant la nuit, une compagnie de ces poissons vole au-dessus de la mer, on croit voir un groupe d'étoiles filantes[225].

[224] Trigla lucerna Linné.

[225] Voyez le chapitre V.

On trouve au Malabar un petit poisson appelé Sennal, qui se donne le plaisir de sortir de l'eau, non pas en volant, mais en rampant et grimpant le long d'une tige de Palmier. On en a vu s'élever jusqu'à deux mètres de hauteur. Son appareil respiratoire peut retenir une certaine quantité d'eau, et l'animal peut vivre quelque temps dans l'air.

[Illustration: SENNAL

(Anabas scandens Cuvier).]

Le Hassar[226], de l'Amérique méridionale, quand son marais se dessèche, se met aussitôt en quête pour en avoir un autre. Il fait de longs voyages à terre; il marche toute la nuit. Il se traîne avec ses écailles et ses nageoires. On dit qu'il résiste plusieurs heures au soleil le plus chaud. S'il trouve tous les marais desséchés, il s'enfonce dans la terre humide, comme une Sangsue, et reste enfoui jusqu'au retour de l'eau.

[226] Doras costata Lacépède.

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