IV
On emploie différents procédés pour prendre les Tortues.
Dans certains parages, on profite de l'époque où les femelles se rendent à terre pendant la nuit pour déposer leurs œufs. On va les chercher principalement dans les îles désertes. On reconnaît leur passage aux traces qu'elles laissent sur le sable. On les guette, on leur coupe la retraite, et on les renverse sur le dos, soit avec les mains, soit avec des leviers. Ces animaux, ainsi retournés, cherchent quelque point d'appui; ils ne peuvent se redresser, et on les retrouve, le lendemain, à la même place et dans la même situation.
Il existe entre Vera-Cruz et Tampico un petit îlot désert, grand tout au plus comme la place de la Concorde, appelé isla de los Lobos (île des Loups), on ne sait pourquoi, attendu que, bien certainement, jamais Loup, ni carnassier semblable au Loup, n'y a posé le pied.
Les Tortues ont pris cet îlot en affection; elles y trouvent un asile paisible, entouré de grands récifs et bien défendu contre leurs ennemis, et, de plus, des plages de sable en pente douce, excellentes pour leurs œufs.
En 1862, vers dix heures du soir, l'équipage d'un navire français surprit dans l'île de los Lobos, à la faveur de la nuit, une énorme Tortue femelle qui rampait sur le rivage. Elle avait une tête grosse comme celle d'un enfant et un bec quatre fois plus grand que celui d'un perroquet. Elle paraissait chercher un endroit pour pondre. Six hommes s'attachèrent à sa carapace et firent de vains efforts pour la retenir; ils ralentissaient sa marche, mais ils ne l'arrêtaient pas: elle les entraînait vers la mer. D'autres matelots arrivèrent à temps, et l'on réussit à la renverser sur le dos.
Dans cet état, on lui amarra un petit mât entre les nageoires, et on l'emporta au vaisseau. Le monstre pesait 130 kilogrammes. Il fournit à manger à tout l'équipage. Il avait trois cent quarante-sept œufs dans le corps. (De Jonquières.)
Les Carets, qui ont le dos plus bombé que les Tortues franches et les mouvements plus vifs, pourraient se déretourner. A cause de cela, on les charge d'une pierre, ou bien on les tue sur place.
Une seconde manière de prendre ces reptiles consiste à tendre, le soir, un grand filet de cordes à mailles lâches, appelé folle, qui leur barre le passage lorsqu'elles se rendent à terre pour y pondre. Elles engagent la tête ou les nageoires dans les mailles, et s'entortillent de telle sorte, qu'elles ne peuvent plus venir respirer à la surface de l'eau, et qu'elles finissent par se noyer. Il faut avoir la précaution de teindre ce filet: quand il est grisâtre ou blanchâtre, les Tortues s'en défient et rebroussent chemin.
Certains pêcheurs font la chasse aux Tortues lorsqu'elles viennent en pleine mer, à la surface de l'eau, pour respirer. Ils leur lancent un harpon, espèce de javelot à pointe triangulaire comme celle d'une flèche acérée et tranchante, portant un anneau auquel une corde est attachée. On se sert aussi d'une varre, autre harpon à pointe sans crochet. Il faut de l'adresse pour faire pénétrer cet instrument. Quand il est entré dans l'écaille de la Tortue, c'est comme un clou enfoncé dans une planche, et qui ne peut en être arraché sans de grands efforts. Dès que l'animal se sent blessé, il plonge et entraîne le trait avec lui. On lâche d'abord une certaine longueur de corde, puis on attire la Tortue sur le bord de l'embarcation.
Dans les mers du Sud, des plongeurs habiles et exercés profitent du moment où les Tortues sont endormies à la surface de la mer, s'en approchent doucement, et lorsqu'ils sont à portée, ils percent l'animal. Si la Tortue n'est pas très-grande, ils la saisissent sans la harponner.
Les Tortues sont souvent d'une force extraordinaire, à cause de leur taille, et peuvent entraîner le canot à une grande distance et même le faire chavirer.
Plusieurs auteurs ont rapporté un fait curieux qui s'est passé à la Martinique, en 1696. Un Indien esclave, étant seul à pêcher dans un petit canot, aperçut une Tortue qui dormait sur l'eau. Il s'en approche doucement, et lui passe autour d'une patte un nœud coulant, ayant d'avance fixé l'autre bout de la corde à l'avant du canot. La Tortue s'éveille, et se met à fuir, comme si elle ne traînait rien après elle. L'Indien ne s'épouvante pas de se voir emporté avec tant de vitesse. Il se tenait à l'arrière, et gouvernait avec sa pagaie pour parer les lames, espérant que la Tortue se lasserait enfin ou qu'elle étoufferait. Mais il eut le malheur de chavirer, et de perdre dans cet accident sa pagaie, son couteau, ses lignes et ses instruments de pêche. Quoiqu'il fût habile nageur et marin expérimenté, il ne parvint qu'avec beaucoup de peine à retrouver son canot. Comme il ne pouvait plus gouverner, le même accident lui arriva neuf ou dix fois, et à chacune, pendant qu'il travaillait, la Tortue se reposait, reprenait des forces, et recommençait ensuite une nouvelle course aussi rapide que la première. Elle le traîna ainsi un jour et deux nuits, sans qu'il lui fût possible de détacher ou de couper la corde. La bête se lassa enfin, et le bonheur voulut qu'elle échouât sur un haut-fond, où l'Indien acheva de la tuer, étant lui-même demi-mort de faim, de soif et de fatigue.
Sur les côtes de Cuba et de Mozambique, les pêcheurs se servent, pour prendre les Tortues de mer, de certains poissons vivants, dressés, pour ainsi dire, à cette chasse. Ces poissons, voisins du Rémore, sont plus grands et plus longs. On les appelle Poissons pêcheurs ou Sucets. Les Espagnols les nomment Revés (reversi), parce que, au premier abord, on est tenté de prendre leur dos pour leur ventre.
Ces poissons portent au sommet de la tête une plaque ovale, à rebords charnus, offrant intérieurement une vingtaine de lamelles parallèles, formant deux séries garnies sur leur bord de petits crochets qui ressemblent aux pointes d'une carde. Les pêcheurs tiennent plusieurs Sucets dans des baquets pleins d'eau, et chaque nacelle a son baquet particulier. Quand on voit de loin quelque Tortue endormie, on s'en approche sans bruit, puis on jette à la mer un de ces poissons. Aussitôt que celui-ci aperçoit le reptile, il se précipite sous lui, et s'y cramponne fortement avec sa dilatation céphalique.
Le Revé, dit Colomb, se laisserait mettre en pièces plutôt que de lâcher le corps auquel il adhère.
Ce poisson étant attaché à une longue corde tressée avec de l'écorce de palmier, au moyen d'un anneau dont sa queue est garnie, les pêcheurs tirent cette corde et amènent dans leur barque et le poisson et la Tortue.
Quand cette dernière est prise, on détache le Sucet en lui imprimant un mouvement d'arrière en avant, lequel fait renverser à l'instant tous les crochets.
En général, la pêche des Tortues de mer est faite sans discernement et sans frein; d'où il résulte comme conséquence inévitable, qu'au bout d'un temps peu éloigné, ces précieux animaux deviendront rares.
Il existe, il est vrai, dans plusieurs pays, des parcs à Tortues, donnant lieu à un commerce considérable. Ces parcs sont approvisionnés par la pêche vulgaire, mais on ne s'y occupe guère de la multiplication de l'espèce. On assure cependant que, dans l'île de l'Ascension, on respecte les œufs et l'on protége les jeunes sujets jusqu'à ce que leur carapace ait assez de dureté pour défendre suffisamment l'animal.
M. Salles, capitaine au long cours, a proposé de multiplier les Tortues de mer dans la Méditerranée. La Société zoologique d'acclimatation s'est empressée d'approuver et d'encourager les conclusions de son mémoire. Le succès est d'autant plus certain, qu'il s'agit non pas d'introduire une nouvelle espèce dans les localités qui en étaient privées jusqu'à ce jour, mais seulement de repeupler des régions aujourd'hui très-appauvries et où les Tortues se trouvaient autrefois en nombre considérable.