‹ Le monde de la merChapitre 195 sur 247 · V

V

Les Palmipèdes se nourrissent de substances végétales, de Mollusques et de Poissons.

Nos pêcheurs se réjouissent à la vue du Stercoraire parasite[263]; il leur décèle les grandes colonnes de Harengs, qu'il accompagne ou qu'il poursuit.

[263] Lestris parasitica Boje.

Les Goëlands et les Pétrels se précipitent sur les Cachalots et sur les Dauphins échoués, et leur arrachent des lambeaux de chair huileuse.

Les Albatros, ces vautours de l'Océan, sentent une Baleine morte d'une distance vraiment considérable.

Les Canards ont le bec garni sur les bords de cannelures parallèles, admirablement disposées pour permettre à l'oiseau, lorsqu'il barbote, de cribler les matières dont il veut faire son repas. Ce bec est aplati comme une pelle, avec une mandibule inférieure en forme de cuiller. Il semble frapper l'eau.

[Illustration: TÊTE DE HARLE

(Mergus serrator Linné).]

Les Harles, intrépides pêcheurs, cousins germains des Canards, présentent à la marge de leurs mandibules des dentelures très-pointues, à l'aide desquelles ils retiennent solidement les pauvres poissons. Ces dentelures sont dirigées d'avant en arrière, de manière que la proie ne peut pas s'échapper de la pince vivante qui la retient, mais peut être dirigée facilement vers le gosier.

Les Goëlands ont l'extrémité du bec courbée en crochet. Ils frappent et harponnent avec cette arme toujours aiguisée les animaux marins les plus glissants. Ils s'élancent le plus souvent entre deux vagues avec la rapidité d'une flèche, et reparaissent au bout d'un instant, tenant au bec quelque animal.

Les Hirondelles de mer fuligineuses[264] ne plongent jamais la tête en bas et verticalement, comme les autres piscivores, mais passent au-dessus des animaux marins en décrivant une courbe et les enlevant avec dextérité. On les voit planer dans le sillage de quelque Marsouin, tandis que ce dernier poursuit sa proie, et à l'instant où, faisant jaillir les ondes, le Cétacé amène à la surface le fretin épouvanté, l'oiseau se précipite dans l'eau bouillonnante et emporte en passant un ou deux petits poissons. (Audubon.)

[264] Haliplana fuliginosa Wagler.

Le Bec-en-ciseaux possède des mandibules comprimées et tranchantes, disposées comme les branches d'une paire de ciseaux. L'oiseau rase la surface de la mer, et coupe en deux la proie qu'il peut atteindre.

[Illustration: TÊTE DE BEC-EN-CISEAUX

(Rhynchops nigra Linné).]

Les Pélicans offrent au-dessous du bec un sac de peau singulièrement extensible. Ils le remplissent de poissons, qu'ils apportent à leurs petits.

M. Nordmann raconte, dans sa Faune de la mer Noire, que les Pélicans, très-nombreux dans l'Orient, font souvent des pêches en commun sur les lacs qui avoisinent cette mer.

[Illustration: PELICAN BLANC

(Pelecanus onocrotalus Linné).]

«C'est ordinairement, dit-il, dans les heures de la matinée ou le soir que ces oiseaux se réunissent dans ce but, procédant d'après un plan systématique qui est apparemment le résultat d'une espèce de convention. Après avoir choisi un endroit convenable, une baie où l'eau soit basse et le fond lisse, ils se placent tout autour, en formant un grand croissant ou un fer à cheval. La distance d'un oiseau à un autre semble être mesurée; elle équivaut à son envergure (3 à 4 mètres). En battant fréquemment la surface de l'eau avec leurs ailes déployées et en plongeant de temps en temps avec la moitié du corps, le cou tendu en avant, les Pélicans s'approchent lentement du rivage, jusqu'à ce que les poissons réunis de la sorte se trouvent enfermés dans un espace étroit. Alors commence le repas commun.

»Outre les quarante-neuf Pélicans dont la compagnie se composait ce jour-là, il s'était rassemblé sur les tas d'ulves, de conferves et de coquilles rejetées par les vagues et amoncelées sur le rivage, des centaines de Mouettes, d'Hirondelles de mer, de Choucas, qui se préparaient à happer les poissons chassés hors de l'eau et à partager entre eux les restes du repas. Enfin, plusieurs Grèbes, de la petite et de la moyenne espèce, nageant dans l'espace circonscrit par le demi-cercle, tant que cet espace fut encore assez grand, prirent, eux aussi, leur part du festin, en plongeant fréquemment après les poissons effrayés et étourdis.

»Quand tous furent rassasiés, la compagnie entière se rassembla sur le rivage pour attendre le commencement de la digestion. Les Pélicans lustraient leur plumage, recourbaient le cou pour le laisser reposer sur le dos, et faisaient ainsi, à côté des petites et frêles Mouettes, l'effet de colosses informes. Leur troupe se composait d'oiseaux de différents âges; il y en avait de tout blancs, de bigarrés et de gris. De temps en temps quelqu'un de ces oiseaux vidait sa poche bien garnie, en étendait le contenu devant lui, et se plaisait à le contempler. Les poissons qui se débattaient encore avaient bientôt la tête écrasée d'un coup de bec.»

Les Cormorans ont une gibecière du même genre que celle des Pélicans, mais beaucoup moins développée. Les Chinois élèvent ces animaux et les emploient comme pêcheurs. Ils leur passent au cou un anneau étroit pour les empêcher d'avaler les proies qu'ils ont saisies. Mais quand l'oiseau a travaillé quelque temps pour son maître, celui-ci enlève le collier, et permet au Cormoran de pêcher pour son propre compte.

Certains Oiseaux de mer, qui ne possèdent ni bec tranchant, ni gibecière gutturale, et qui se nourrissent de coquillages operculés et solidement barricadés, ont l'instinct de les porter dans les hauteurs de l'atmosphère, et de les laisser tomber sur un rocher pour briser leur enveloppe.

Les Pétrels, qui ne mangent guère que des poissons, sont tellement huileux, que les habitants des îles Feroë tuent ces oiseaux, leur passent une mèche à travers le corps, l'allument, et se servent du Palmipède comme d'une lampe.

Du reste, beaucoup d'Oiseaux piscivores sont chargés d'une graisse peu consistante, qu'ils doivent à leur genre de nourriture. A cause de cette circonstance, certains d'entre eux ont été nommés Pingouins, mot dérivé du latin pinguis (gras, huileux).

Sur les côtes de la Patagonie, où les Manchots sont abondants, on prend ces oiseaux, on les écorche, et l'on fait de l'huile avec leur peau. Cette enveloppe, doublée d'une couche de graisse plus ou moins forte, est soumise à l'action d'une presse, qui ne laisse d'autre résidu que le derme et le duvet. On retire un demi-litre d'huile de chaque animal. Il faut 2000 Manchots pour remplir un tonneau.

Quand on saisit un Fulmar[265], il vomit une huile couleur d'ambre, qui est regardée par les habitants de Saint-Kilda comme un bon remède dans plusieurs maladies extérieures, surtout dans le rhumatisme. On brûle aussi cette huile. La meilleure est produite par les vieux oiseaux.

[265] Procellaria glacialis Linné.

On surprend les Fulmars pendant la nuit. On leur presse le bec, et on leur fait rendre environ deux cuillerées d'huile. (L. Wraxall.)

Ce sont les Oiseaux marins qui produisent cette matière précieuse appelée guano, ou, pour mieux dire, huanu, si recherchée par les agriculteurs.

Le guano[266] est un amas d'excréments déposés au sein de la mer, sur des rochers ou sur des îles. On a calculé qu'un Palmipède de taille moyenne en fournit à peu près 25 grammes par jour. Or, sur certains rochers, on trouve des couches de guano offrant jusqu'à 30 mètres d'épaisseur. Il a donc fallu des centaines d'années et des milliers d'oiseaux pour former ces dépôts. (Boussingault.)

[266] Le guano n'étant que du poisson digéré, il est évident que le poisson naturel doit constituer aussi un engrais d'une grande valeur. Dans les localités maritimes où l'on se livre aux grandes pêches du Hareng, de la Sardine, de la Morue, on utilise les poissons avariés ou les débris inutiles, pour composer un fumier appelé engrais-poisson, lequel remplacera peut-être, un jour, le guano, dont les couches sont loin d'être inépuisables.

A cet effet, on fait cuire le poisson; on le presse, on le dessèche, on le réduit en poudre. Cet engrais étant à un point de décomposition moins avancé que le guano, agit moins rapidement que ce dernier. Il en a toutefois les principales propriétés.

L'île de Cincha, près du Pérou, à 100 milles au sud de Calao, est un des endroits les plus riches en guano. Les couches supérieures de cette matière sont d'un brun grisâtre, et les couches intérieures couleur de rouille. La dureté du guano est d'autant plus grande, qu'il est situé plus profondément.

Les Oiseaux producteurs du guano sont surtout le Fou varié[267], le Goëland modeste[268], l'Anhinga[269], le Bec-en-ciseaux, le Pélican thagus, le Cormoran de Gaimard[270], et le Cormoran de Bougainville[271].

[267] Dysporus variegatus Ch. Bonaparte.

[268] Blasipus Bridgesii Ch. Bonaparte.

[269] Plotus anhinga Linné.

[270] Stictocarbo Gaimardi Ch. Bonaparte.

[271] Hypoleucus Bougainvillei Lesson.

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