‹ Le monde de la merChapitre 204 sur 247 · VII

VII

La récolte des œufs forme, dans beaucoup de pays, une branche d'industrie considérable.

Les pauvres habitants des îles Feroë se nourrissent de ceux de presque tous les Palmipèdes qui fréquentent leurs parages. Ils mangent aussi les poussins, et même les parents, quand ils peuvent les saisir.

Au péril de leur vie, ils se suspendent à une corde, ou bien ils grimpent aux parois verticales des rochers, en marchant le long des étroites corniches sur lesquelles couvent ces oiseaux. Là le moindre faux pas est une mort inévitable, et, chaque année, plusieurs Feroëens sont les victimes de cette chasse périlleuse.

Une poursuite sans danger est celle qui se fait en canot. Le chasseur s'arme d'un filet conique, qui rappelle celui avec lequel on prend les papillons; mais il est tissu d'un fil de laine, et par conséquent plus fort. Comme ces oiseaux ne sont nullement sauvages, on s'approche d'eux, on abat le filet sur leur tête, qui s'engage dans les mailles, et l'on s'en empare facilement. De cette manière, on se rend maître des oiseaux qui volent à la surface de la mer ou qui pêchent sur les rochers à fleur d'eau.

Mais le plus grand nombre se trouve sur les escarpements des falaises. Pour les atteindre, quatre chasseurs se réunissent. L'un, armé d'une perche terminée par une petite planche horizontale, pousse l'autre jusqu'à ce qu'il soit au niveau d'une corniche; celui-ci, à son tour, hisse son camarade avec une corde. Là ils saisissent les oiseaux sur leurs œufs ou les attrapent au vol avec le filet. Ils les tuent à mesure, et les jettent à leurs camarades qui maintiennent la barque au-dessous du rocher. Ils voyagent ainsi de corniche en corniche, et l'on a vu des chasseurs prendre en quelques heures des centaines d'oiseaux.

Enfin, la méthode la plus profitable, mais la plus dangereuse de toutes, est la suivante. Les chasseurs sont munis d'une corde épaisse de 6 centimètres et longue de 200 à 400 mètres, laquelle porte une espèce de siége. On place une poutre sur le bord du rocher, afin que le câble ne se coupe pas en raguant sur la pierre. Six hommes descendent le preneur d'oiseaux (fuglemand). Celui-ci tient à la main une cordelette avec laquelle il peut faire à ses compagnons certains signes convenus. Il faut une habileté toute particulière pour empêcher le câble de se tordre, sans quoi le malheureux tourne sur lui-même, et se brise contre les rochers. Arrivé à une corniche, le fuglemand quitte la corde, l'amarre à une saillie de rocher, et tue le plus grand nombre d'oiseaux possible, en les prenant à la main ou en les attrapant avec son filet. Aperçoit-il une caverne ou une corniche qu'il ne puisse atteindre, et où perchent beaucoup de Palmipèdes, alors il s'assoit de nouveau sur la planchette, et imprime à la corde des mouvements d'oscillation qui atteignent quelquefois 30 mètres, et le lancent à la partie du rocher qu'il veut explorer. (Mag. pittor.)

On assure que sur un seul petit écueil des îles Feroë, on prend annuellement jusqu'à 2400 Perroquets de mer.

Les gardiens des îles du Texel sont exclusivement en possession de tous les œufs. Mais, pour jouir de ce privilége, ils payent une somme considérable au gouvernement.

[Illustration: VÖGELBERG.]

On prétend que les œufs du seul Goëland argenté, recueillis journellement, s'élèvent à trois ou quatre cents, et souvent même jusqu'à huit cents! Passé la Saint-Jean, on n'enlève plus les œufs, et on laisse ces oiseaux couver en paix ceux qu'ils pondent après cette époque. (Schinz.)

Naumann rapporte que, chaque année, on retire de la petite île de Sylt 50 000 œufs de grandes Mouettes, et tout autant d'espèces moins grosses et d'Hirondelles de mer. Parmi les premiers, il y en a au moins 10 000 qui appartiennent au Goëland argenté. Trois hommes sont occupés à recueillir ces œufs depuis huit heures du matin jusqu'à l'entrée de la nuit. Ils reçoivent en payement les œufs des petites espèces.

Le Fulmar est pour les habitants de Saint-Kilda une des productions les plus précieuses de leur île.

Les dénicheurs risquent leur vie pour atteindre ces oiseaux. Ils sont ordinairement par deux. L'un, solidement attaché sous les bras avec une grosse corde, est descendu par l'autre sur quelque roche escarpée bien peuplée de Fulmars. Il fait sa provision d'œufs, de petits et de couveuses; puis, il est hissé par son compagnon. L'habileté de ces hommes est très-grande; la moindre surface leur suffit pour se tenir. On les voit, déjà chargés de butin, se traîner sur les genoux et sur les mains, et marcher sur les saillies les plus étroites et les moins avancées. La force de celui qui tient la corde est telle, que si le dénicheur fait un faux pas et tombe dans l'espace, il supporte le choc et sauve le malheureux. (L. Wraxall.)

On dit que dans les Hébrides on tue annuellement plus de 20 000 Fous.

On a calculé que dans le Groenland on consomme, dans le même espace de temps, 200 000 œufs d'Oiseaux aquatiques.

Audubon a vu des chercheurs d'œufs espagnols, venus de la Havane dans l'île aux Oiseaux (golfe du Mexique), emporter une cargaison d'environ huit tonnes d'œufs de deux espèces d'Hirondelles de mer. Il leur demanda quel pouvait en être le nombre; ils répondirent qu'ils ne les comptaient jamais, même en les vendant, et qu'ils les donnaient à raison de 75 cents par gallon. En un seul marché, ils se faisaient quelquefois 200 dollars, et il ne leur fallait qu'une semaine pour aller et revenir compléter un nouveau chargement. D'autres chercheurs, qui arrivent de la Clef de l'ouest, vendent leurs œufs 12 cents et demi la douzaine.

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