CHAPITRE XLV - I
LES DAUPHINS.
«Velocissimum omnium animalium non solùm marinorum est DELPHINUS, ocyor volucre, ocyor telo.»
(PLINE.)
Les Dauphins sont des Cétacés souvent petits, élancés et gracieux. Il y en a cependant d'une taille colossale.
On les rencontre dans toutes les mers.
Le plus commun est le Delphis[301], que les pêcheurs nomment Oie de mer et Bec-d'Oie, à cause de son museau effilé et pointu, structure qui le distingue du Marsouin[302], autre espèce à museau court et tronqué.
[301] Delphinus delphis Linné.
[302] Delphinus phocæna Linné.
Le Delphis offre dans son palais un double sillon recouvert par la peau. Il a quarante-cinq paires de dents à chaque mâchoire.
Sur une tête qui fait partie du musée de l'École de pharmacie de Paris, nous avons compté 104 dents à la mâchoire supérieure (52 de chaque côté), et 98 à la mâchoire inférieure (49 de chaque côté); en tout, 202. Ces dents sont très-petites, très-égales, très-blanches, pointues et légèrement courbées.
Les Dauphins ne manquent pas d'intelligence. Mais les écrivains grecs et les écrivains romains ont singulièrement exagéré leurs différentes aptitudes. Ils ont prétendu qu'ils étaient sensibles à la musique et qu'ils pouvaient rendre à l'Homme des services signalés.....
Pline rapporte très-sérieusement que, de son temps, sur la côte de Narbonne, des Dauphins aidaient les pêcheurs à prendre des poissons, et qu'on les récompensait de leurs peines, non-seulement par une portion de la pêche, mais encore par du pain trempé dans du vin.
On a été jusqu'à dire que des Dauphins avaient porté des hommes sur leur dos. On a parlé d'un individu très-apprivoisé, qui, n'ayant plus revu l'enfant qu'il affectionnait, mourut bientôt de chagrin!
Les Dauphins fendent les vagues plus rapidement qu'un oiseau qui traverse les airs (ocyor volucre). Avant-coureurs d'un vent frais, ils accourent du bout de l'horizon, et bondissent sur la lame comme pour saluer le navire. Aussi les marins regardent-ils leur arrivée comme un heureux présage (S. Berthelot). Des troupes vagabondes suivent les vaisseaux pendant des journées entières, les dépassent en sautant, les croisent en se poursuivant, plongent sous leur quille, disparaissent, et reviennent pour recommencer leur premier jeu. Ces troupes sont composées de cinq ou six individus, rarement d'un plus grand nombre. Cependant on en a vu formées d'une vingtaine. Les Dauphins chassent en meute dans l'eau, comme les Loups sur la terre. (Audubon.)
Les Dauphins sont l'amour et l'orgueil des ondes, suivant les belles expressions d'Oppien. Ces animaux se témoignent les uns aux autres une sympathie vraiment remarquable, et bien plus réelle que leur affection prétendue pour l'espèce humaine. Du moment que l'un d'eux est pris, tous ceux de la troupe s'approchent et l'entourent, jusqu'à ce qu'on l'ait enlevé sur le pont. Alors ils s'éloignent ensemble, et aucun ne veut plus mordre, quelque chose qu'on lui jette. Cependant cela n'a lieu que lorsqu'il s'agit de gros individus rusés et méfiants, qui se tiennent à part des jeunes, comme on l'observe dans plusieurs espèces d'oiseaux. Au contraire, si vous avez affaire à une troupe de jeunes, ils resteront tous sous l'avant du vaisseau, et continueront de mordre, l'un après l'autre, comme empressés de voir par eux-mêmes ce qu'est devenu le camarade, et de cette manière ils sont tous capturés (Audubon).
La plus grande espèce connue est l'Orque ou Épaulard[303].
[303] Delphinus orca Linné.
On en prit un dans la Tamise, en 1787, long de 8 mètres, et un autre dans la Loire, en 1793, long de 6. On assure qu'il peut atteindre jusqu'à 10 mètres.
Deux individus, un jeune et une femelle, ont échoué, en 1844, près d'Ostende.
Ce beau Dauphin a le dessus du corps noir, et le dessous blanc. Il offre une tache blanchâtre, en forme de croissant, à la partie supérieure des yeux. Ses dents sont coniques et un peu crochues.
Il passe pour le plus redoutable des Cétacés qui visitent nos parages. Il attaque les Mammifères de la mer, même les plus grands; il ose poursuivre la Baleine.
Une troupe d'Épaulards harcèlent le roi des Cétacés, jusqu'à ce qu'il ouvre la gueule, et alors ils lui dévorent la langue (Cuvier). Rien n'est intéressant comme d'entendre les récits des pêcheurs du Groenland et du Spitzberg, sur la férocité et la gloutonnerie de ces dangereux animaux.
Le 1er août 1862, un beau mâle est venu se perdre sur la côte du Jutland. La nouvelle en a été donnée immédiatement au professeur Eschricht, à Copenhague, lequel s'est rendu sur les lieux. Ce savant zoologiste a voulu savoir, avant tout, de quoi le monstre s'était nourri pendant les dernières heures. Il a retiré de son estomac treize Marsouins et quinze Phoques!