‹ Le monde de la merChapitre 214 sur 247 · II

II

La pêche du Dauphin est une des occupations les plus importantes et les plus fructueuses des habitants des îles Feroë.

L'espèce principale qu'on rencontre autour de ces îles est l'Épaulard à tête ronde[304], remarquable par la saillie excessive de son front, qui représente un casque antique. Ce Dauphin vit en troupes nombreuses, conduites par un grand individu.

[304] Delphinus globiceps Cuvier.

Lemaout, pharmacien à Saint-Brieuc, en a observé soixante et dix jetés sur la côte, près de Paimpol. En 1806, il en échoua quatre-vingt-douze dans la baie de Scapay, à Pomona, l'une des Orcades. L'année précédente on en avait poussé jusqu'à trois cent dix sur le rivage de Shetland. Scoresby en a vu jusqu'à mille réunis en une seule troupe. (Des Moulins.)

«Dès qu'un pêcheur des îles Feroë a reconnu en pleine mer la présence d'une bande de Dauphins, il la signale aussitôt aux habitants de la côte, en arborant un pavillon particulier. Ceux-ci s'en vont sur la montagne, allument un feu de gazon, et bientôt ce signal télégraphique annonce à toutes les îles la joyeuse nouvelle. Les tourbillons de fumée flottent dans les airs, les feux éclatent de sommet en sommet; leur nombre et leur position indiquent aux habitants des côtes éloignées l'endroit où se trouvent les Dauphins.

»A l'instant, le pêcheur détache sa barque du rivage. Ses parents, ses voisins, accourent à la hâte se joindre à lui. Des femmes leur préparent des provisions, et ils s'élancent gaiement sur les flots. A Thorshavn, la capitale des îles Feroë, il y a, ce jour-là, un mouvement dont on ne saurait se faire une idée. Des femmes, des enfants, vont tout effarés à travers la ville, en criant: Gryndabud! Gryndabud! (Nouvelle du Dauphin!) A ce cri de bénédiction, toutes les portes s'ouvrent, toutes les familles sont en rumeur. C'est à qui ira le plus vite à son bateau, à qui sera le plus tôt prêt pour fendre la lame avec l'aviron ou à déployer la voile. Le gouverneur et le landfogde accourent aussi, et se mettent à la tête de la caravane, avec leur chaloupe conduite par dix chasseurs en uniforme, et portant au haut du mât la banderole danoise.

»Quand tous les pêcheurs sont réunis à l'endroit désigné, ils se rangent en ordre de bataille, s'avancent, selon la position des lieux, en colonne serrée, ou forment un grand demi-cercle. Ils enlacent dans cette barrière les Dauphins étonnés, les poursuivent, les chassent jusqu'à ce qu'ils les amènent au fond d'une baie. Là le cercle se resserre, les Dauphins sont pris entre les bateaux et la terre, arrêtés d'un côté par des mains armées de lances ou de pieux, et de l'autre par la grève, où le moindre mouvement imprudent les fait échouer.....

»Bientôt il se fait un carnage horrible. Les pêcheurs frappent, égorgent, massacrent. Le sang ruisselle, la mer devient toute rouge; et ceux des Dauphins qui pourraient encore s'échapper, perdent dans la vague ensanglantée leur agilité distinctive, et tombent comme les autres sous le fer acéré. Souvent on compte les victimes par centaines.

»Quand le carnage est fini, on traîne les Dauphins sur le sable. Le sysselmand apprécie la valeur de chaque Cétacé, leur grave une marque sur le dos, et le gouverneur en fait le partage. D'abord on prend, à titre de dîme, une part pour le roi, pour l'Église, pour les prêtres, une autre pour les fonctionnaires, une troisième pour les pauvres, une quatrième pour ceux qui sont associés à la pêche, tant par barque et tant par homme. Celui qui a découvert le troupeau a droit de choisir le plus gros de tous les Dauphins. Ceux qui ont été blessés ou qui ont souffert quelque avarie dans l'expédition ont une part supplémentaire. Enfin, on en réserve encore une part pour les propriétaires du sol où la pêche s'est faite, et celle-ci est presque toute dévolue au roi, qui est le plus grand propriétaire du pays.

»Quand le partage est terminé, les animaux sont dépecés. On en retire la peau, qui sert à fabriquer des courroies; la chair et le lard, qui forment une des meilleures provisions de la famille feroëenne. Avec la graisse on fait de l'huile, et la vessie desséchée sert de vase pour la contenir. Les entrailles sont portées par chaque bateau en pleine mer, afin de ne pas infecter la côte.

»Un Dauphin de moyenne grandeur donne ordinairement une tonne d'huile, qui se vend, à Thorshavn, de 30 à 40 francs. La chair et le lard ont à peu près la même valeur.» (Mag. pittor.)

Audubon rapporte que, pendant un long calme, des troupes de superbes Dauphins glissaient près des flancs de son vaisseau, étincelant comme de l'or bruni à travers la lumière et semblables en éclat aux météores de la nuit. Le capitaine et les matelots les surprenaient habilement avec l'hameçon, ou les perçaient avec un instrument à cinq pointes, appelé pique.

Quand il a senti l'hameçon, le Dauphin se débat violemment et s'élance avec impétuosité jusqu'au bout de la ligne. Alors, se trouvant soudain arrêté, il saute souvent tout droit hors de l'eau, et parvient quelquefois à se détacher. Quand il est bien pris, le pêcheur expérimenté le laisse d'abord faire ses évolutions; bientôt l'animal s'apaise, et on le hisse sur le pont. Quelques personnes préfèrent le tirer tout de suite, mais rarement elles réussissent; car ses brusques secousses, lorsqu'il se sent hors de son élément, suffisent en général pour le dégager. (Audubon.)

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