V
Les plantes de l'Océan qui végètent à sa surface, sans adhérence, s'entrelacent souvent et forment des îles herbacées, lesquelles sont poussées par les courants et vont échouer vers quelque plage inconnue, ou bien sont dispersées par les orages.
[Illustration: VAREC PORTE-BAIES (1/4)
(Sargassum bacciferum Agardh).]
Au sud-est de Terre-Neuve, non loin des Açores, on rencontre un immense banc de plantes pélagiennes, composé du Varec nageur ou porte-baies[14], l'un des plus répandus parmi les Fucus de l'Océan. On appelle ce banc, la mer des Sargasses (mar de Sargasso). C'est cette masse gigantesque qui frappa si vivement l'imagination de Christophe Colomb, et qui est nommée par Oviédo, la prairie des Varecs (praderias de Yerva). (Humboldt.)
[14] Sargassum bacciferum Agardh.
[Illustration: ULVE
(Ulva Linza Linné).]
Ces lits d'herbes flottantes se rassemblent quelquefois autour des vaisseaux d'une manière très-serrée. Les premiers navigateurs les regardaient comme la limite de l'Océan navigable. On assure que Colomb employa trois mortelles semaines à franchir la prairie des Sargasses.
Beaucoup d'autres Algues flottent aussi à la surface de la mer, tantôt réunies, tantôt en petit nombre, et composant d'étroites plates-bandes ou de petites oasis. Parmi ces plantes, nous devons citer surtout les Laitues de mer (Ulves), avec leur ample et mince feuillage, d'un vert tendre ou d'un violet obscur. Une espèce ressemble à un long tube comprimé; une autre, à un fil mince tortueux.
A ces Algues viennent s'entremêler différentes herbes marines, qui s'étaient développées dans les bas-fonds, que les vagues ont détachées, et dont les rameaux déliés ont été soulevés jusqu'à la surface par leurs cellules gonflées d'air (Humboldt). M. de Martius croit que beaucoup de ces Algues flottantes ont été arrachées par les Baleines.
Une fois arrivés à la surface de la mer, les Fucus poussent des branches et des lobes dans toutes les directions, qui s'enlacent et s'entortillent de toutes les manières.
Ces plantes de la surface de la mer ont une exubérance de végétation si fougueuse, si l'on peut parler ainsi, qu'elle dépasse le développement de l'Anacharis du Canada[15]. Cette plante d'eau douce, transportée accidentellement, il y a quelques années, dans les eaux de la Tamise, menace aujourd'hui d'encombrer ce fleuve et d'arrêter la navigation!
[15] Anacharis canadensis G. Planchon.
Un des caractères des prairies de Varecs, c'est la simplicité de leur composition. Dans une prairie terrestre, on observe un assez grand nombre d'espèces végétales; dans une prairie marine, on n'en compte que deux ou trois, et souvent même qu'une seule.
Mais les prairies flottantes sont bien moins nombreuses et moins remarquables que les prairies sous-marines.
On voit au fond de l'Océan de riches pelouses étalées sur le sol, à plantes serrées et comme confondues, semblables à des tapis de moquette.
On y découvre des buissons et des bosquets, des jardins et des bois. Il existe un petit nombre de forêts vierges sur la terre; on en rencontre presque partout sous les ondes, car la végétation des mers est mieux défendue et mieux respectée que la végétation des continents. L'homme mutile, exploite, arrache, incendie les bois de l'Amérique, mais il n'aborde que très-timidement, avec beaucoup de précautions, et seulement pour quelques minutes, les bois de l'Océan.
Les hydrophytes submergées confondent leurs feuillages d'une manière très-lâche ou très-compacte, et composent des berceaux arrondis, des galeries mystérieuses, ou des fourrés impénétrables... Il y a dans les harmonies végétales de la mer comme une splendide répétition des magnificences de la terre.
Quelques-unes de ces plantes sous-marines sont à peine couvertes d'eau, d'autres se cachent plus ou moins profondément.
Dans les parages des îles Canaries, Humboldt et Bonpland ont retiré d'une profondeur de 67 mètres une Caulerpe à feuilles de Vigne. Elle offrait une admirable couleur verte.
Entre l'île de France et les îles Mascareignes, Bory de Saint-Vincent a recueilli une touffe de Varec turbiné[16] à une profondeur d'environ 200 mètres.
[16] Sargassum turbinatum Agardh.
[Illustration: CALLITHAMNE GRANIFÈRE.
(Callithamnion graniferum Meneghini).]
Les Céramies se font remarquer, entre toutes les plantes de la mer, par la merveilleuse délicatesse de leur organisation, par l'élégance de leur branchage et par leurs belles teintes écarlates ou violettes.
[Illustration: LAMINAIRES.]
Les Laminaires s'allongent comme d'immenses courroies, souvent frangées et plissées, qui flottent au gré des courants et se tordent aux vents des tempêtes.
Les Agares étalent leurs languettes onduleuses ou leurs larges éventails à bords crispés ou découpés.
[Illustration: AGARE DE GMELIN (1/6)
(Agarum Gmelini Mertens).]
Les Alariées s'élancent dans le liquide avec leur support grêle et roide, surmonté d'une délicieuse collerette de rubans étroits et sinueux, du milieu de laquelle s'élève une lanière longue de plus de 15 mètres, d'abord étroite, puis égale, puis graduellement rétrécie.
Le Varec porte-poire[17] de la Terre de Feu compose de larges buissons ramifiés, dont chaque branche est terminée par un renflement creux, espèce de vessie natatoire gonflée d'air, qu'on serait tenté de prendre pour un fruit. Ce Fucus peut atteindre jusqu'à une hauteur de 300 mètres (Cook, G. Forster); il dépasse, par conséquent, celle de nos arbres verts les plus élevés.
[17] Macrocystis pyrifera Agardh.
[Illustration: ALARIÉE (1/75)
(Alaria fistulosa Postels et Ruprecht).]
Les Néréocystées ont une fausse tige filiforme, flexueuse, haute de 20 à 30 mètres, grossissant légèrement vers l'extrémité, où elle se dilate brusquement en une petite poire, de l'œil de laquelle s'échappe une touffe d'appendices dichotomes longs de 10 à 12 mètres, étroits et flexueux, composant un immense bouquet.
[Illustration: NÉRÉOCYSTÉE (1/350)
(Nereocystis Lütkeana Postels et Ruprecht).]
N'oublions pas de mentionner les Acétabules, organisations gracieuses, longtemps mal connues, regardées par Tournefort comme des Algues[18], et par Linné comme des Polypiers[19].
[18] C'est aussi l'opinion de Donati, de Cavolini, d'Agardh, de Delile, de Link, de Kützing, de Zanardini, de Nägeli, de Woronine.
[19] C'était aussi l'opinion de Cuvier, de Lamarck, de Blainville.
Ce sont de petits plateaux orbiculaires, minces, en forme de parasols très-déprimés, striés en rayons, et plus ou moins semblables au chapeau de certains champignons, par exemple celui de l'Agaric androsacé[20].
[20] Agaricus androsaceus Linné.
Au centre de l'ombelle, en dessous, se voit une tige très-grêle, longue et fistuleuse, qui sert de support. Les rayons sont creux, et leur tube communique avec la grande cavité du chapeau. Le végétal tout entier ne forme qu'une seule cellule. (Nägeli.)
La peau de la plante contient de la chaux carbonatée, grenue, disposée par couches concentriques.
[Illustration: ACÉTABULE MARINE
(Acetabulum mediterraneum Lamarck).]
Delile a laissé parmi ses papiers une monographie inédite de ce bizarre végétal. M. Woronine vient de publier une excellente étude sur son organisation.
«Les tiges grandissent par le sommet, et produisent plusieurs verticilles successifs de rameaux confervoïdes. Les inférieurs périssent, étant caducs, et leurs points d'attache s'oblitèrent. De nouveaux verticilles supérieurs continuent de croître. Il arrive un degré auquel il semble qu'une soudure de tubes verticillés forme un bouton circulaire, véritable disque ou plateau celluleux à compartiments rayonnants. Ce plateau, d'abord demi-transparent, s'élargit jusqu'à maturité. Les verticilles confervoïdes inférieurs subsistent quelquefois par fragments, ou laissent des traces annulaires, tandis qu'une houppe de ramifications flottantes s'allonge au milieu du plateau.» (Delile.)
Quelquefois on rencontre deux chapeaux l'un au-dessus de l'autre. (Woronine.)