VI
Les plantes pélagiennes ne produisent ni calice, ni corolle; elles n'ont ni vraies étamines, ni vrais pistils: mais, par une merveilleuse compensation, ainsi qu'on le verra dans les chapitres suivants, beaucoup d'animaux de la mer sont organisés et quelquefois groupés comme de véritables fleurs!..... Bizarre élément, où le règne animal fleurit, et où le règne végétal ne fleurit pas!
Pendant longtemps les botanistes ont ignoré le mode générateur des végétaux de l'Océan. Ils les rangeaient parmi les plantes à noces cachées (Cryptogames). On sait aujourd'hui que les Algues se reproduisent par le moyen de corpuscules, les uns mâles, les autres femelles, souvent doués d'une mobilité singulière. Si les animaux marins ont emprunté aux végétaux terrestres la forme de leurs fleurs, les végétaux marins, à leur tour, ont pris aux animaux une partie de leur locomotion!
En 1793, Girod-Chantrans signala, le premier, mais sans bien s'en rendre compte, une sorte de mouvement spontané dans la matière granuleuse verte de certaines Algues. Il considérait mal à propos cette matière comme une agglomération d'animalcules analogues à ceux des Polypiers[21].
[21] Voyez le chapitre VII.
En 1817, Bory de Saint-Vincent découvrit d'une manière certaine, et démontra de la façon la plus évidente, la faculté locomotile des granulations dont il s'agit. Ses observations furent confirmées par Gaillon, à Paris, et par Agardh, à Stockholm. Les études plus récentes de MM. Derbès et Solier, et surtout de MM. Thuret et Pringsheim, ont jeté le plus grand jour sur la propagation des végétaux marins.
Les Algues rouges se reproduisent par des spores de deux espèces. Les premières, ou tétraspores, se développent au nombre de quatre dans des cellules appartenant à des frondes spéciales; elles paraissent ressembler à des bulbilles, et portent en elles-mêmes la raison de leur germination. Les spores proprement dites naissent dans des capsules, ou polyspores; l'action des anthéridies semble nécessaire à leur entier développement: ce sont de véritables graines.
Les anthéridies sont de formes très-variables, et finissent par se diviser en nombreuses cellules. Ces cellules deviennent libres; elles ne germent pas, mais il est probable que leur action sur les polyspores est analogue à ce que nous offrent celles des Algues vertes.
Le plus souvent chacun de ces organes appartient à une plante distincte, de telle sorte que l'espèce comprend trois formes d'individus; ce qui est encore plus compliqué que chez le Dattier, où il y a seulement des pieds mâles et des pieds femelles.
Les Algues vertes se propagent principalement par des zoospores et par des spores.
Les zoospores sont des corpuscules microscopiques d'environ un ou deux centièmes de millimètre de longueur, de forme ovoïde ou turbinée, et remplis aux deux tiers d'une matière verte (chlorophylle). L'extrémité antérieure, ou rostre, est atténuée en pointe et surmontée le plus souvent par deux ou quatre cils plus longs que le corpuscule tout entier. Dans certaines Algues (Phéosporées), les cils sont inégaux, le plus long dirigé en avant, le plus court traînant par derrière comme une sorte de gouvernail. Vers la naissance du rostre, on observe fréquemment un point rougeâtre, qui subsiste encore quelque temps après que la germination est commencée.
[Illustration: ZOOSPORES.]
Le Myrionema, parasite qui forme sur la surface des autres Algues de petites taches brunes ayant à peine quelques lignes de large, et l'Haligenia, dont la fronde étalée atteint jusqu'à douze pieds de diamètre, se reproduisent par des zoospores semblables, présentant la même petitesse et la même simplicité d'organisation. L'analogie nous conduit de même à supposer que les immenses Lessonia arborescents de l'océan Austral se propagent aussi par des zoospores dont la longueur ne dépasse guère un centième de millimètre. (Thuret.)
Certaines Algues jouissent dans toutes les parties de leur tissu de la faculté de produire des zoospores; dans d'autres espèces, au contraire, leur formation est plus ou moins localisée dans quelques parties de la fronde.
Ces corpuscules semblent toujours produits par une sorte de coagulation de la matière contenue dans les cellules. Cette matière s'agglomère en masses plus ou moins nombreuses, d'abord confuses et mal limitées (fig. 1), plus tard nettement circonscrites (fig. 2), et constituant alors autant de zoospores distinctes (fig. 3).
[Illustration: FORMATION ET ÉMISSION DES ZOOSPORES (1/330)
(Bryopsis hypnoides Lamarck).]
L'émission des zoospores a presque toujours lieu avec une sorte de violence, déterminée par la pression exercée sur les parois de la cellule par le liquide mucilagineux qui en remplit la cavité. Ce liquide augmente peu à peu de volume par endosmose, et finit par en déterminer la rupture.
Aussitôt libres (fig. Z), les zoospores s'agitent dans tous les sens, présentant presque toujours leur rostre en avant. Leurs mouvements sont vifs et capricieux; quelquefois elles reviennent subitement en arrière; souvent on les voit pirouetter sur leur grand axe. Si le vase qui les contient est placé dans le voisinage d'une fenêtre, elles se dirigent le plus souvent vers la lumière. (Thuret.)
[Illustration: DÉVELOPPEMENT DE LA ZOOSPORE ET FORMATION DE LA JEUNE PLANTE (1/330)
(Haligenia bulbosa Decaisne).]
Après s'être ainsi démenées pendant plusieurs heures ou plusieurs jours, suivant les espèces, les zoospores (fig. Z) se fixent par leur rostre au moyen d'une sécrétion mucilagineuse; leur corps s'arrondit; les cils, décomposés ou détachés, disparaissent; en même temps l'extrémité opposée grossit et s'allonge en un tube qui ne tarde pas à se cloisonner. Souvent même ce développement est si rapide, qu'il suffit de quelques jours pour voir se former une jeune fronde (fig. 11). (Thuret.)
La spore est une petite masse ronde remplie d'une substance olivâtre, et qui reçoit, de corpuscules ciliés (anthérozoïdes), la propriété de reproduire un individu semblable à celui qui lui a donné naissance. Elle est contenue dans un sac (sporange) fixé par un court pédicule aux parois d'une cavité (conceptacle) qui s'ouvre à l'extérieur par un petit orifice (ostiole). Le sporange contient, suivant les espèces, une ou plusieurs spores.
[Illustration: CONCEPTACLE RENFERMANT LES SPORANGES
(Fucus vesiculosus Linné).]
[Illustration: INSERTION DU SPORANGE, ÉMISSION DE L'OCTOSPORE
(Fucus vesiculosus Linné).]
Les anthérozoïdes consistent en des corpuscules microscopiques d'un ou deux centièmes de millimètre de longueur environ, renfermant un granule coloré qui semble faire saillie à la surface, et muni de deux cils locomoteurs très-ténus. Ils sont en grand nombre dans un petit sac ovoïde transparent (anthéridie) inséré par sa base sur des poils rameux et articulés. Ces poils naissent des parois d'un conceptacle, et convergent vers l'ostiole, comme pour guider les anthérozoïdes à la sortie de leur cavité.
[Illustration: CONCEPTACLE RENFERMANT LES ANTHÉRIDIES
(Fucus vesiculosus Linné).]
[Illustrations:
1. INSERTION DES ANTHÉRIDIES.--2. ÉMISSION DES ANTHÉROZOÏDES
(Fucus vesiculosus Linné).]
Les sporanges et les anthéridies peuvent être, selon les espèces, réunis dans un même conceptacle, ou séparés dans des individus différents et dans des conceptacles distincts.
Voici, d'après les beaux travaux de M. Thuret, la suite des phénomènes auxquels donne lieu ce mode de reproduction dans le Fucus vésiculeux[22]:
Les sporanges tirent leur origine des cellules de la cavité conceptaculaire. Quelques-unes d'entre ces cellules forment au-dessus des autres une petite protubérance qui se dédouble au moyen d'une cloison transversale: l'inférieure cesse de grossir, et forme dès lors le pédicule; la supérieure continue de s'accroître, se remplit d'une matière olivâtre et s'organise en sporange. Bientôt cette matière se segmente en huit parties qui constitueront autant de spores; leur réunion est l'octospore. Ce corps se présente sous la forme d'une masse opaque et brunâtre entourée de deux membranes transparentes. La membrane extérieure (périspore) appartient au sporange, et reste fixée au pédicule quand celui-ci crève. La membrane interne (épispore) reste adhérente à la masse commune, et retient les spores fortement serrées entre elles. Une fois sorties des sporanges, les octospores glissent jusqu'à l'orifice du conceptacle et se dispersent dans l'eau.
[22] Voyez les figures de la planche V, dont les éléments nous ont été libéralement communiqués par M. Thuret.
Bientôt elles augmentent de volume; en même temps la membrane enveloppante (épispore) commence à se dissoudre à la partie supérieure, et l'on s'aperçoit alors (fig. 1) que les spores sont encore revêtues d'une troisième membrane extrêmement délicate. La portion inférieure de l'épispore, qui ne s'est pas dissoute, se replie sur elle-même pour livrer passage aux spores (fig. 2), s'en sépare complétement et ne tient plus que par sa base à la membrane interne (fig. 3); enfin, cette dernière se brise et laisse échapper les spores (fig. 4). Tous ces phénomènes s'accomplissent en moins d'une heure. Les spores libres sont parfaitement rondes, d'un jaune olivâtre, absolument dépourvues de tégument; c'est à ce moment que l'action des anthérozoïdes (fig. A) devra intervenir pour féconder la spore dégagée de ses enveloppes. Il suffit pour cela que quelques anthéridies soient mélangées à l'eau qui contient les corps reproducteurs. Sous l'influence de l'humidité, les anthérozoïdes se dégagent de leur anthéridie (fig. a), entourent la spore, s'attachent à sa surface (fig. 5), et, au moyen de leurs cils locomoteurs, lui communiquent un mouvement de rotation très-vif. Peu à peu ce mouvement se ralentit, et au bout d'une demi-heure il a entièrement cessé. Quelques heures après, la spore se revêt d'une membrane; plus tard encore une cloison apparaît, qui la divise en deux cellules (fig. 6). En même temps (fig. 7) se montre un petit épaississement qui continue à s'allonger, et finit par se convertir en un filament transparent, dépourvu de matière verte, et ne renfermant que quelques grains jaunâtres à son extrémité. Bientôt plusieurs de ces radicules naissent à la base de la spore, et servent à fixer la jeune fronde (fig. 7, 8, 9, 10). Celle-ci, dont les cellules ont continué à se multiplier par la production de nouvelles cloisons dans les cellules déjà existantes, s'allonge peu à peu en une petite expansion de forme obovale et de couleur brune (fig. 11, 12). La jeune fronde est maintenant formée; elle présente déjà, en plus petit, il est vrai, les organes fondamentaux de la plante mère. Encore quelques jours, elle aura acquis son entier développement, et sera capable à son tour de reproduire des individus semblables à elle-même.
[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. V. Riocreux del. d'après Mr. Thuret. Rapine. sc.
REPRODUCTION ET GERMINATION D'UNE ALGUE. (Fucus vesiculosus Linné.)
1. 2. 3. Formation des ovules.--4. Leur émission.--A. A. Anthérozoïdes. a. Leur émission.--5. Union des Anthérozoïdes et de l'ovule. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. Germination et Développement de la jeune plante.]