II
Le Polype par excellence est le Polype d'eau douce, ou Hydre verte[41]. Qu'on se représente un petit sac étroit, tubuleux, diaphane, vert ou verdâtre, ouvert à une seule extrémité, façonné comme un cornet de trictrac ou comme un tube sinueux, et portant autour de l'ouverture six appendices (rarement huit ou dix) grêles, filiformes, flexueux, disposés en couronne. Voilà tout l'animal: le sac est son corps, l'ouverture sa bouche, et la cavité son estomac; les appendices sont ses bras.
[41] Hydra viridis Linné.
Si l'on compare cette modeste organisation, nous ne dirons pas à l'Homme, mais à un quadrupède quelconque, on la regardera comme imparfaite. Et l'on aura bien tort! car un animal qui possède toutes les parties dont il a besoin pour subsister, est en réalité un animal parfait dans son genre. La privation des organes qui sont absolument nécessaires à un autre, n'est point en lui une imperfection. En effet, la perfection d'un composé ne consiste pas dans l'abondance de ses parties, mais uniquement dans leur proportion et dans leur aptitude à faire les fonctions auxquelles elles sont destinées (Lessep). Chaque Polype est donc aussi parfait, dans son espèce, qu'un quadrupède dans la sienne; et il serait aussi absurde de lui contester cette qualité qu'il y aurait d'extravagance à soutenir qu'il n'y a point d'Éléphant achevé sans ailes et point de Cheval accompli sans nageoires.
[Illustration: POLYPE ISOLÉ.]
En histoire naturelle, les savants emploient souvent l'adjectif imparfait, mais seulement comme terme relatif, et pour dire d'un seul mot, que telle espèce présente une organisation beaucoup moins compliquée que telle autre. Nous suivrons l'exemple des savants.
Le Polype recherche la lumière; il est sensible au moindre bruit. Il s'attache aux plantes aquatiques, et aux autres corps solides submergés, par l'extrémité aveugle de son sac. Il s'y amarre comme à une rive. Trembley a vu une longue planche qui en était si exactement bordée, qu'elle paraissait comme garnie d'une frange toujours en mouvement. Presque tous les Limaçons fluviatiles en portent quelques-uns sur leur coquille. Le mollusque leur sert de voiture, et quoiqu'il nage ou marche avec lenteur, il leur fait parcourir cependant, en quelques minutes, plus de chemin qu'ils n'en pourraient faire seuls dans tout un jour. D'autres Polypes vont encore plus vite: ce sont ceux qui s'établissent sur les fourreaux des Friganes, jolies larves aquatiques, légères et très-vives, qui s'agitent et serpentent dans les lits des bassins et des ruisseaux. (Trembley.)
Les Polypes se balancent mollement et gracieusement sur leur point d'appui, étendant leurs membres capillaires dans tous les sens. Ces organes sont aussi longs ou plus longs que le corps lui-même, et recouverts de cils vibratiles microscopiques qui exécutent jusqu'à trois cent cinquante mouvements par minute!
Quand une malheureuse bestiole aquatique vient à passer près du Polype et à toucher un de ses bras, celui-ci la saisit et l'entraîne dans sa bouche; aussitôt le ravisseur rapproche ses tentacules, contracte son sac, et digère en repos. Quand il a fini, il se débarrasse du caput mortuum de son repas, par une sorte de vomissement. Il en est de même, du reste, de tous les animaux chez lesquels la Nature, dans la constitution du tube digestif, a voulu économiser une ouverture.
Lorsque beaucoup de Polypes sont agglomérés dans un endroit, si l'on jette un Ver au milieu d'eux, il est enlacé, garrotté en peu de temps, et de mille manières, par un nombre prodigieux de bras. Quelque mêlés que soient ces derniers, ils se séparent ensuite sans confusion, et cette multitude de fils déliés qui se touchaient presque, s'allongent, se raccourcissent et se tordent sans aucune espèce d'embarras. (Trembley.)
Un Polype avale quelquefois un volume d'aliments trois ou quatre fois plus considérable que son corps. Il peut enfermer dans son long estomac jusqu'à une douzaine de Pucerons à la file les uns des autres. Son corps tubuleux offre alors autant de renflements qu'il y a d'insectes avalés.
Quand un Polype a trop mangé, il se laisse tomber au fond de l'eau. Il n'en peut plus. Parfois il vomit une partie de son trop-plein: excellente détermination qui lui permet de digérer le reste! La voracité des Polypes fait voir, pour le noter en passant, que saint François de Sales a été un peu trop loin, lorsque, voulant présenter aux hommes les vertus des bêtes comme exemples à suivre, il dit qu'elles sont sobres, tempérantes, et ne mangent jamais au delà de leur appétit!....
On a prétendu que les animaux dont les dents sont molles ont les mœurs douces. Les Polypes, qui ne possèdent pas de dents ni même de mâchoires, et dont tout le corps est assez mou, devraient être des types de douceur! Fiez-vous donc aux apparences!
Les petits Vers avalés par les Polypes cherchent souvent à s'échapper, ce qui est fort naturel. Le ravisseur les retient alors avec un de ses bras plongé dans sa cavité digestive. Chose admirable! cette cavité digère les Vers et respecte le bras.
Quand on coupe la partie postérieure d'un Polype, et qu'on ouvre ainsi le fond de son estomac, le petit ogre ne discontinue pas de saisir des animalcules et de les avaler; il mange, mange toujours.... Mais ces animalcules, entrés par la bouche, sortent immédiatement par l'ouverture qu'on a faite. Le Polype devient alors insatiable. C'est le tonneau des Danaïdes; c'est le cheval de M. de Crac!...
La nourriture des Polypes influe momentanément sur la couleur de leur corps. Les Naïs les rendent rouges, les Pucerons, verts, et les Têtards, noirs. Figurez-vous un homme qui deviendrait rouge après avoir mangé des cerises, ou vert après avoir mangé des petits pois!
A la surface extérieure du sac digestif, on voit bourgeonner de temps en temps des tubercules (gemmes), qui grossissent, s'allongent, se creusent et se transforment en miniatures de Polypes, en Polypules, lesquels se séparent et s'en vont dès qu'ils sont en état de pourvoir à leurs besoins.
[Illustration: UN POLYPE ET SES REJETONS
(Arbre généalogique vivant).]
Les bourgeons qui naissent en automne se détachent, sans se développer, comme des œufs; ils tombent et se conservent dans l'eau pendant l'hiver.
Pendant qu'un jeune Polype est encore adhérent à sa mère, il pousse souvent, sur son propre corps, un nouveau petit, qui lui-même en donne un troisième, et ce dernier un quatrième; de telle sorte que la maman porte à la fois son fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils! Le Polype, ainsi chargé de sa postérité, compose avec elle une sorte d'arbre généalogique vivant, suivant l'heureuse expression de Charles Bonnet.