‹ Le monde de la merChapitre 62 sur 247 · II

II

Les Anémones de mer se tiennent parmi les rochers, souvent dans des crevasses ou des fentes. Il y en a qui logent leur corps dans quelque vieille coquille abandonnée, épanouissant leur collerette autour de son ouverture.

Les individus laissés à découvert par les flots rapprochent leurs tentacules et se dessèchent. Quand la mer revient, ils se gonflent, s'ouvrent et rayonnent de nouveau.

Quoique ces animaux soient très-adhérents, ils peuvent cependant se mouvoir, mais ils le font avec lenteur, par des contractions et des relâchements successifs. Quand ils changent de place, ils étendent par une action imperceptible un des bords de leur base, et retirent le bord opposé. Ils se traînent quelquefois à l'aide de leurs tentacules, qui leur servent alors comme de pieds.

Le professeur Forbes avait une Actinie qui se promenait sur les parois d'un bocal, adhérant alternativement par sa base et par son disque, à la manière des Sangsues (Rymer Jones). Il y a donc, dans la Nature, des fleurs qui se promènent!

A l'approche de l'hiver, les Anémones de nos côtes détachent leur bourse, se laissent emporter par les flots, et vont chercher une température plus douce dans des eaux plus profondes. L'instinct de ces délicieuses bêtes, si différentes des animaux terrestres, est plus assuré, dans ses inspirations, que ne le sont souvent, dans leurs conséquences, les raisonnements suivis des Vertébrés supérieurs. La connaissance de l'instinct chez les animaux est bien certainement une des plus grandes et des plus nobles parties de l'histoire naturelle. Cette partie devrait être étudiée beaucoup plus qu'on ne le fait habituellement.

Lorsqu'une vive lumière éclaire une Anémone, elle épanouit ses tentacules comme un capitule de Pâquerette qui étale ses demi-fleurons. Ces organes s'allongent et se raccourcissent, vont et viennent, se balancent et se tordent autour de sa bouche dilatée. Touchez l'animal avec le bout d'une baguette, ou bien agitez l'eau qui l'environne, et soudain tout se rapproche, se ferme, se contracte et s'amoindrit.

Pendant que l'Anémone étale sa brillante collerette, si un petit ver, un jeune crustacé, un poisson nouvellement éclos, viennent s'y heurter étourdiment, aussitôt, par un brusque mouvement, l'animal vorace pousse l'imprudente victime vers sa gueule béante, et la précipite dans sa bourse, c'est-à-dire dans son estomac... et consummatum est! La vie des Anémones est un affût continuel!

Les tentacules filamenteux de certaines espèces semblent être de véritables armes offensives. M. Gosse a surpris un de ces filaments au moment où il s'attachait à un petit poisson. La pauvre bête fit quelques efforts pour fuir, et ne tarda pas à succomber. M. Hollard a vu de jeunes Maquereaux se coucher sur le flanc et mourir au simple contact d'une Actinie.

Quand on touche ces tentacules, dit M. Rymer Jones, ils occasionnent une cuisson assez vive. Pendant plus d'une heure, la main demeure rouge, enflammée et douloureuse. Si l'on mord un de ces organes, et qu'on applique la langue sur la partie mordue, on éprouve une sensation brûlante et corrosive.

La propriété toxique des tentacules réside dans de petits organes qui s'étendent sur toute leur peau, et consistent en des capsules innombrables, visibles seulement au microscope, lesquelles contiennent un gros fil entortillé. Au moindre contact, ces capsules semblent se crever et lancer leur fil au dehors. Celui-ci s'attache aux corps étrangers, comme certains fruits épineux (Rymer Jones). Ce fil est ordinairement entouré d'une ou de plusieurs bandes en spirale, dont chacune porte une série de petites barbes. L'appareil tout entier sert à l'émission d'un fluide très-venimeux (Gosse).

Les Anémones sont voraces et vigoureuses. Rien ne peut échapper à leur gloutonnerie: tous les animaux qui s'approchent sont saisis, précipités et dévorés.

Malgré la puissance de leur bouche, ces estomacs insatiables ne retiennent pas toujours la proie qu'ils ont avalée. Dans certaines circonstances, celle-ci réussit à s'échapper; dans d'autres, elle est adroitement enlevée par quelque maraudeur du voisinage, plus rusé et plus actif que l'Anémone.

On voit quelquefois, dans les aquariums, des Crevettes, qui ont senti de loin la proie mangée, se précipiter sur le ravisseur, lui prendre audacieusement sa nourriture et la dévorer à sa place, au grand désappointement de celui-ci. Bien plus, lorsque le morceau savoureux a été complétement englouti, la Crevette, redoublant d'efforts, réussit à s'en emparer au milieu même de l'estomac. Elle fond en plein sur le disque étendu de l'Anémone: avec ses petits pieds, elle l'empêche de rapprocher ses tentacules; elle introduit en même temps ses pinces dans la cavité digestive, et saisit l'aliment. L'Anémone essaye en vain de contracter ses barbillons et de fermer sa bouche... Parfois le conflit devient très-grave entre le Zoophyte sédentaire et le Crustacé vagabond... Quand le premier est un peu robuste, l'agression est repoussée, et la Crevette court le risque de former un supplément au repas de l'Anémone.....

Pendant leur digestion, les Actinies semblent dormir; elles entrent en torpeur. Elles tiennent alors leurs tentacules appliqués les uns contre les autres, formant un dôme pointu au-dessus de leur bouche. Ainsi resserrées, elles figurent assez bien un bouton de plante radiée, par exemple celui d'une Marguerite ou d'un Souci.

La cavité viscérale de ces animaux paraît grande et régulièrement divisée en loges rayonnantes.

Il est remarquable que les papiers réactifs plongés dans cet organe, soit chez l'animal à jeun, soit pendant sa digestion, ne donnent aucun signe, ni d'acidité, ni d'alcalinité. (Hollard.)

Comme les Polypes d'eau douce, les Anémones prennent souvent une quantité de nourriture hors de proportion avec leur cavité stomacale. En moins d'une heure elles peuvent vider la coquille d'une Moule ou réduire un Crabe à ses parties dures, qu'elles ne tardent pas à rejeter, en renversant leur poche digestive. (Hollard.)

Le docteur Johnson rapporte qu'il trouva une Anémone crassicorne[53] qui avait avalé une valve de Pèlerine géante, laquelle était entrée en travers et divisait l'estomac en deux compartiments, l'un supérieur et l'autre inférieur. Ce dernier ne communiquait plus avec la bouche; le corps, fortement distendu, était devenu d'une minceur extrême. Une nouvelle bouche, pourvue de deux rangées de tentacules, s'était formée du côté de la base et desservait l'estomac inférieur. L'animal mangeait ainsi par en haut et par en bas!... Un accident qui aurait été funeste à un animal vertébré avait doublé les jouissances de l'Anémone crassicorne!...

[53] Tealia crassicornis Gosse.

Les Actinies supportent des jeûnes prolongés. Cela devait être chez des organismes adhérents, qui sont forcés d'attendre patiemment la nourriture, et par conséquent exposés à ce qu'elle n'arrive pas toujours à point nommé. Quand nos bêtes ne mangent pas, leur corps diminue graduellement de volume; il s'atrophie, et peut se réduire au dixième de sa masse. Mais quand l'abondance revient, il regrossit avec rapidité, et reprend bientôt son premier embonpoint. On assure qu'une Anémone peut vivre deux ans, même trois, sans nourriture.

Quand on irrite l'Anémone rousse[54], elle lance avec force l'eau contenue dans sa bourse stomacale. Cette singulière habitude, bien connue des pêcheurs provençaux, lui a fait donner le sobriquet peu honnête de pissuso.

[54] Actinia mesembrianthemum Ellis.

Les Anémones ont les sens très-obtus. Elles ne paraissent pas se douter du voisinage de leurs proies; elles ne les sentent pas à la plus faible distance; elles ne font rien non plus pour éloigner d'elles un danger. Chose étrange! si l'eau qui les baigne s'évapore, elles n'ont jamais l'idée de s'approcher d'une flaque voisine, quand bien même leurs tentacules pourraient y atteindre sans changer de place (Rymer Jones). Cependant on a vu plus haut que dans certaines circonstances, conseillées par leur instinct, elles savent à propos se détacher de leur rocher et se laisser emporter par le flot.

L'abbé Dicquemare croit avoir reconnu qu'elles sentent les moindres variations atmosphériques. Est-il vrai qu'elles montent et descendent dans les bocaux, suivant le vent qui domine? (Hollard.)

Les Actinies vivent longtemps en domesticité. Une Anémone rousse a été conservée chez sir John Dalyell l'espace de vingt ans; elle devait avoir au moins dix ans lorsqu'elle fut prise dans la mer. Une autre est restée chez le même observateur treize ou quatorze ans. Ces deux patriarches étaient pleins de vigueur à l'époque où l'on a parlé de leur longévité, et semblaient devoir vivre encore de longues années.

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