‹ Le monde de la merChapitre 74 sur 247 · VIII

VIII

On a nommé Hydrostatiques ou Hydroméduses, les animaux de la même classe, essentiellement nageurs, qui possèdent une ou plusieurs vessies ordinairement remplies d'air, ou bien des cloches natatoires de forme variée. Ces élégants animaux flottent souvent sur les ondes, au milieu des plus grandes agitations de la mer, comme de faibles nacelles surprises par la tempête; mais ils sont insubmersibles, et, quoi qu'il arrive, ils restent toujours à la surface.

[Illustration: HYDROMÉDUSE

(Vogtia).]

Ces autres Acalèphes présentent généralement des tentacules grêles ou fils pêcheurs, plus ou moins longs, souvent nombreux et de la plus grande délicatesse.

Leurs vessies ou leurs cloches les soutiennent dans la mer; leurs tentacules les dirigent dans leur marche, et leurs fils pêcheurs leur servent à la fois d'organes de défense, d'organes de préhension et d'organes de succion.

Les Hydroméduses sont des animaux composés, des sortes de Polypiers voyageurs. Leurs colonies forment des franges, des guirlandes, des grappes d'une légèreté remarquable. Ces colonies peuvent offrir trois sortes d'animalcules élémentaires: des individus nourriciers stériles, des individus prolifères sans bouche, et des individus à la fois nourriciers et fertiles. Les premiers ne manquent à aucun genre; les seconds et les troisièmes n'existent pas toujours. On rencontre encore, chez les Hydroméduses, des bourgeons reproducteurs, soit isolés, soit agglomérés. (C. Vogt.)

Ces curieux animaux présentent, ou bien une grande ampoule qui domine toute leur organisation, ou bien des cloches natatoires égales ou inégales, simplement rapprochées ou diversement emboîtées.

Les organes natatoires sont passifs dans les Physalies.

Voyez, sur la mer calme, cette grande vessie oblongue, relevée en dessus d'une crête saillante, oblique et ridée, qui ressemble à une petite voile de pourpre et d'azur tendue sur une nacelle de nacre. Ce brillant Zoophyte est désigné par les marins sous les noms de Vessie de mer, de petite Galère, de Vaisseau de guerre portugais..... Les savants l'appellent Physalie pélagique[65]. En dessous de la vessie, naissent un grand nombre de tentacules charnus, cylindriques, tordus, rayés, qui descendent perpendiculairement comme des sondes de soie bleue. Ceux du milieu portent des groupes de petits filaments; les latéraux se divisent en deux branches grêles, souvent très-inégales. Ces longs filaments sont semés de gouttelettes chatoyantes ou de perles étoilées couleur indigo, qui dessinent des bordures, des zigzags ou des spirales d'une élégance peu commune.

[65] Physalia pelagica Lamarck.

[Illustration: PHYSALIE

(Physalia antarctica Lesson).]

«Les Galères, dit Lesson, cheminent parées des plus riches couleurs. La partie vésiculeuse et la crête, remplies d'air, sont d'un blanc nacré argentin, auquel s'unissent les teintes les mieux fondues de bleu, de violet et de pourpre. Un carmin vif colore les bouillonnements du biseau de la crête, et le bleu d'outremer le plus suave teint les divers tentacules.»

Gardez-vous de toucher à ce petit vaisseau vivant: une cuisson plus brûlante que celle de la piqûre des Orties punirait la main téméraire qui oserait le saisir. Cette sensation est produite par un liquide corrosif bleu, de consistance légèrement sirupeuse (Lesson). Le mal dure assez longtemps. Il entraîne quelquefois une tendance syncopale (Dutertre, Leblond). Mais, en général, il ne s'étend pas au delà de la main.

«La Vessie de mer, dit le père Feuillée, m'occasionna, en la touchant, des douleurs si vives, que j'en eus des convulsions.»

Le père Dutertre, étant aux Antilles, dans une petite embarcation, vit un jour une Galère; il essaya de la saisir: «Je ne l'eus pas plutôt prise, que toutes ses fibres m'engluèrent la main, et à peine en eus-je senti la fraischeur (car elles sont froides au toucher), qu'il me sembla avoir plongé mon bras, jusqu'à l'épaule, dans une chaudière d'huile bouillante, et cela avec de si estranges douleurs, que quelque violence que je pusse faire pour me contenir, de peur qu'on ne se moquast de moy, je ne pus m'empescher de crier par plusieurs fois à pleine teste: Miséricorde, mon Dieu! je brusle! je brusle!...»

Leblond, dans son Voyage aux Antilles, donne une figure de la Physalie pélagique, et dit: «Un jour, je me baignais avec quelques amis dans une grande anse, devant mon habitation. Pendant qu'on pêchait de la Sardine pour le déjeuner, je m'amusais à plonger à la manière des Caraïbes, dans la lame près de se déployer... Cette prouesse faillit me coûter la vie. Une Galère (il y en avait plusieurs d'échouées sur le sable) se fixa sur mon épaule gauche, au moment où la mer me rapportait à terre; je la détachai promptement, mais plusieurs de ses filaments restèrent collés à ma peau, jusqu'au bras. Bientôt je sentis à l'aisselle une douleur si vive, que, près de m'évanouir, je saisis un flacon d'huile qui était là, et j'en avalai la moitié pendant qu'on me frottait avec l'autre; mais la douleur s'étendant au cœur, j'eus un évanouissement. Revenu à moi, je me sentis assez bien pour retourner à la maison, où deux heures de repos me rétablirent, à la cuisson près, qui se dissipa dans la nuit.»

Meyen, pendant le premier voyage de la Princesse-Louise autour du monde, remarqua une magnifique Physalie qui passait près du navire. Un jeune matelot, hardi et courageux, sauta nu dans la mer pour s'emparer de l'animal, nagea vers lui et le saisit. Celui-ci entoura son ravisseur avec ses nombreux filaments (ils avaient près d'un mètre de longueur); le jeune homme, épouvanté et sentant une douleur brûlante, cria au secours... Il eut à peine la force d'atteindre le vaisseau et de se faire hisser à bord; mais la douleur et l'inflammation furent si violentes, qu'une fièvre cérébrale se déclara, et l'on fut très-inquiet sur sa santé.

Les organes natatoires sont actifs dans les Diphyes de Cuvier, les Physophores de Forskäl, les Apolémies de Lesson.

Chez les Diphyes, deux cloches inégales ou deux individus différents sont toujours ensemble, mais bien autrement unis que Philémon et Baucis. Un des individus s'emboîte dans une cavité de l'autre. L'emboîtant produit une sorte de chapelet qui traverse un demi-canal de l'emboîté!

Ces animaux sont gélatineux, pyramidaux, ovoïdes, quelquefois en forme de Campanule ou de sabot. On peut les séparer sans mutilation, et les conserver vivants. Mais quand un individu est isolé, on reconnaît sans peine qu'il s'ennuie, qu'il souffre, qu'il dépérit..... Il lui manque quelque chose!

[Illustration: DIPHYE

(Diphyes Bory Guoy et Gaimard).]

Quelques auteurs regardent chaque paire d'individus comme un mâle et une femelle, comme deux époux étroitement unis. Singulière destinée qu'une vie d'embrassements continus, sans trêve ni repos! L'amour n'est qu'un épisode dans la vie des trois quarts des animaux; c'est la vie entière dans les Diphyes.

[Illustration: L. HACHETTE & CIE. PARIS. PL. XII. P. Lackerbauer Chr Lith d'après C. Vogt. Imp. Becquet à Paris.

GALÉOLAIRE ORANGÉE. MÉDUSE DE LA CÔTE DE NICE

1 Colonie mâle 2 Colonie femelle]

Si l'on fait naître entre les deux cloches d'une Diphye un long filament capillaire, plus ou moins transparent, avec de nombreuses branches unilatérales parallèles, descendant verticalement dans l'eau et portant de petits corps piriformes colorés, on aura la Galéolaire orangée[66], merveilleuse colonie hydrostatique découverte par M. Vogt aux environs de Nice. Ici les deux cloches n'ont pas de sexe; on les considère comme des vessies natatoires communes aux individus, et destinées à les soutenir dans l'eau. Ceux-ci sont les corps piriformes dont nous venons de parler. Il y en a de mâles et de femelles, les premiers orangés, et les seconds jaunâtres; ils ne vivent pas ensemble, ils forment des associations unisexuées. Il est probable que plusieurs Diphyes sont des animaux mutilés, c'est-à-dire privés de leurs filaments, et par conséquent incomplets.

[66] Galeolaria aurantiaca C. Vogt (voy. planche XII, exécutée d'après ce savant auteur).

[Illustration: PHYSOPHORE

(Physophora hydrostatica Forskål).]

Les Physophores, ou Porte-vessies, ont des cloches nombreuses.

[Illustration: PHYSOPHORE DISTIQUE

(Physophora disticha Lesson).]

La Physophore distique est une des espèces les plus délicates et les plus jolies de ce groupe. A l'extrémité supérieure d'un axe grêle et flexueux s'élève une petite vessie oblongue et transparente, mamelonnée en dessus. A droite et à gauche de cet axe naissent trois appendices opposés, d'un jaune de soufre, trilobés, c'est-à-dire composés d'une sorte de clochette courte, pourvue de chaque côté d'une ampoule ovoïde. En dessous, l'axe supporte une trentaine de tentacules composant un bouquet renversé, cylindriques, atténués à leur naissance et à leur terminaison, par conséquent légèrement fusiformes, demi-transparents, d'un rose pourpre, plus pâle vers l'extrémité inférieure, se terminant chacun par un petit suçoir. Ils sont traversés par un filament capillaire d'un pourpre vif, tordu en zigzag. Cette association est-elle complète? N'avait-elle pas des filaments capillaires, comme la Galéolaire dont nous venons de parler?

Dans les Apolémies, les cloches sont encore plus nombreuses.

La contournée[67] réunit la forme la plus gracieuse à une délicatesse de tissu et une transparence étonnantes (Vogt). Elle ressemble, en nageant, à un plumet formé de petites floques très-déliées, d'une couleur rouge ardente. Cette charmante espèce a été décrite avec une rare exactitude par MM. Milne Edwards et C. Vogt. Ce dernier savant en a publié une excellente figure que nous reproduisons.

[67] Apolemia contorta C. Vogt (voy. planche XIII).

Les cloches natatoires de cette espèce composent une masse ayant la forme d'un œuf allongé, coupé par le milieu, au sommet duquel s'élève une vésicule aérienne très-petite, portée par un col court. Dans cette masse, on compte une douzaine de séries verticales de cloches de cristal, emboîtées mutuellement par les bords et attachées symétriquement à un axe commun, tordu en spirale. Chacune d'elles présente une tache jaune. L'axe commun est un ruban rose garni dans toute sa longueur d'aspérités creuses. Les longs filaments capillaires qui en naissent sont onduleux, transparents et à peine visibles à l'œil nu; ils portent de petits corps oblongs, suspendus comme des boucles d'oreilles.

Les individus nourriciers sont très-petits et remarquables au premier coup d'œil par la teinte pourpre de leur cavité digestive. Ils sont fixés sur le tronc commun, à des distances assez égales, et presque toujours en quinconce, au moyen de pédicules allongés.

La partie antérieure de l'animalcule est armée de capsules urticantes. Sur sa partie moyenne existent douze bourrelets longitudinaux (cellules biliaires) qu'on est tenté de prendre pour des ovules. A la base de la tige naît le fil pêcheur, qui est extrêmement délié et garni d'une multitude de vrilles urticantes rouges attachées à des fils secondaires dépendant du fil pêcheur. Les organes urticants sont de deux sortes: de petits sabres serrés verticalement les uns contre les autres, et des fèves, un peu plus grandes, posées sur les bords du cordon rouge. La vrille se termine par un fil incolore tordu en spirale et couvert de lentilles urticantes. (C. Vogt.)

Les individus reproducteurs sont placés entre les individus nourriciers. On les a comparés à des boyaux allongés et dilatables; ils n'ont pas de bouche et sont toujours disposés par paire sur un pédoncule bifide. A leur base se voit souvent un fil pêcheur rabougri, court, hérissé sur toute sa surface de capsules urticantes. (C. Vogt.)

Quelle complication, quelle variété et quel développement dans ces petits appareils d'attaque et de défense! Mais aussi les élégantes Apolémies, si légères et si fragiles, n'ont guère plus de consistance qu'un amas de bulles de savon.

[Illustration]

[Illustration]

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