XVIII
UN COUP DE THÉÂTRE
Une heure après, il dit d'un air narquois à Georgette qui était venue voir sa marraine:
--Eh bien, le monsieur au parapluie qui devait venir demander ta main?
--Qu'a-t-il fait? demanda la jeune fille anxieuse.
--Il se marie prochainement... avec ton amie Athalie Jujubès; crois-tu que nous avons été prudents en te faisant changer de quartier?
Georgette eut la force de dissimuler sa douleur, feignit l'indifférence à cette nouvelle qui lui brisait le coeur et ne donna carrière à son désespoir qu'à sa rentrée chez elle, où elle se jeta sur son lit en se tordant dans les cris et dans les larmes.
Deux coups frappés à la porte la firent se redresser brusquement; elle essuya ses yeux et se préparait à demander qui frappait, lorsque la voix de Bengali se fit entendre:
--C'est moi, dit-il, ouvre.
--Lui! s'écria-t-elle... lui ici!
--Ouvre-moi donc, mon cher amour, insista le jeune homme.
--Que vient-il faire ici? se demanda la désespérée.
Et elle ouvrit, pâle, tremblante, les paupières gonflées et rougies et la bouche crispée.
Bengali eut un mouvement d'effroi en la voyant.
--Qu'as-tu donc? fit-il éperdu....
Elle fixa sur lui ses regards pleins d'une inexprimable angoisse, et ses lèvres blêmes s'agitèrent sans pouvoir articuler un mot.
--Mais qu'as-tu, mon cher ange adoré? dit-il en l'enlaçant.
Elle s'échappa de ses bras, s'éloigna de lui:
--Allez-vous-en! cria-t-elle; nous ne devons plus nous voir.
Il la regardait sans comprendre:
--Ah! s'écria-t-il tout à coup, tu sais...?
--Tout!... vous vous mariez... que venez-vous faire ici?... m'offrir de l'argent, me promettre de ne pas m'abandonner, d'assurer le sort du pauvre petit être qui.... Non... non... je n'ai pas besoin de vous.... Mon enfant, je l'élèverai seule....
Bengali se jeta à ses genoux, lui saisit et retint de force ses mains qu'elle voulait lui retirer.
--Ecoute-moi, je t'en supplie, implorait-il; tu ne peux pas me condamner sans m'entendre....
Et il lui énuméra toutes les circonstances qui avaient abouti à cette situation terrible et sans issue.
Dans l'état où à son arrivée il avait vu Georgette, Bengali, tout à l'émotion causée par l'apparition de sa maîtresse, n'avait pas songé à fermer la porte.
Soudain, Georgette jeta un cri, les yeux fixés vers cette porte ouverte; Bengali se retourna et resta terrifié en voyant Athalie pâle et immobile.
Après un silence qu'aucun des trois personnages n'osait rompre, le jeune homme agita ses lèvres comme pour parler.
--Ne me donnez pas d'explications, dit doucement Athalie, j'étais là, j'ai tout entendu.
Puis, essayant de sourire:
--D'ailleurs, continua-t-elle, je ne regrette pas d'avoir acquis la preuve de ce que je soupçonnais bien un peu....
Puis, souriant de nouveau:
--Je n'ai jamais été bien certaine de votre amour, dit-elle à Bengali... votre gaîté naturelle que l'approche d'une union désirée aurait dû augmenter, cette gaîté, vous l'aviez perdue; vos airs rêveurs, préoccupés, vos soupirs mal dissimulés, rien ne m'échappait.
Puis, après un silence:
--Pourquoi ne m'avoir pas confié franchement que votre coeur était à une autre?
Et, sur ces mots, regardant Georgette qui ne savait que penser et que dire, elle lui sauta au cou:
--Une autre dont je ne suis pas jalouse, va.
Un sanglot contenu étrangla sa voix, et les deux jeunes filles enlacées mêlèrent leurs larmes.
--Écoutez-moi, mademoiselle, dit Bengali.
--Je sais ce que vous allez me dire: cette rencontre de Georgette après votre demande de ma main, de Georgette que vous aimiez déjà, ce duel pour elle, les soins qu'elle vous a prodigués, ses veilles à votre chevet... et puis... une faute... une faute qu'il faut réparer... pourquoi ne m'avez-vous pas confié tout cela?
--Votre père, votre mère me disaient que vous m'aimiez et je n'osais pas....
--En vous épousant sans répugnance, mais sans amour... car j'aimais ailleurs, mes parents le savaient, j'obéissais aux désirs de mon père; je suis adorée de celui que je désespère et que je sacrifiais en me sacrifiant moi-même; vous avez pu être trompé par mon humeur qui n'était pas celle d'une femme qui se sacrifie..., mais vous savez, dans ma famille..., on a des satisfactions qui l'emportent sur celles du coeur. J'ai été élevée comme cela; mais si j'ai toujours cédé aux volontés de mon père, je lui résisterai pour ne pas épouser un homme dont je ne suis pas aimée.
Et embrassant de nouveau Georgette:
--Ma pauvre Georgette..., c'est toi qu'il épousera..., qu'il doit épouser, il le faut.
Les deux jeunes gens lui avaient saisi chacun une main et balbutiaient des paroles de reconnaissance.
--Ne me remerciez pas, dit-elle....
Puis, gaîment et tirant son éventail:
--Je t'apportais cela, comme c'était convenu, dit-elle à Georgette; vois donc le dessin de papa comme il est joli; c'est moins pressé maintenant, parce que mon autre mariage ne sera pas aussi prochain; mais, c'est égal, peins-moi cela le plus tôt possible, je suis impatiente de le voir, de le montrer.... Allons, adieu!... Voulez-vous m'embrasser, monsieur Bengali?
--Oh! avec bonheur, s'écria le jeune homme, en lui couvrant les joues de baisers.
--Allons, dit-elle, ce sont des baisers de bonne amitié.... Au revoir!
Et Athalie, remontée dans sa voiture, versa un torrent de larmes.