‹ Le monsieur au parapluieChapitre 18 sur 20 · XVII

XVII

ÇA DEVAIT ARRIVER

Ainsi que l'avait prévu Bengali, Georgette ne le voyant pas, le lendemain du jour où il l'avait quittée pour se rendre auprès de sa tante, pensa que, séparée de son neveu depuis longtemps, la vieille demoiselle l'avait retenu, et la jeune fille ne se préoccupa pas de ce premier manquement aux rendez-vous quotidiens; cependant, elle était bien impatiente de voir son amant pour lui confier une joie qui pouvait devenir un cruel embarras si Bengali n'obtenait promptement le consentement de sa marraine à leur mariage; Georgette venait de reconnaître en elle un état que dans quelques mois elle ne pourrait plus dissimuler à personne: quant à présent, cet état lui donnait un bonheur inconnu d'elle et elle était heureuse à la pensée que son amant le partagerait et se hâterait de régulariser une situation qui ne pouvait se prolonger plus longtemps.

Pendant qu'elle s'abandonnait à son rêve, Bengali était conduit par sa tante chez les bijoutiers, tapissiers, ébénistes, marchands de linge, pour l'acquisition des cadeaux, meubles et tout ce qu'il faudrait au jeune ménage.

Les Jujube, eux, n'ayant que leur garde-robe à emporter, s'installaient immédiatement dans l'habitation de Ville-d'Avray où ils allaient faire du genre pour l'éblouissement de leurs amis et connaissances; ils les avertirent d'abord par lettre de leur nouveau domicile pendant la durée de la saison; ajoutant qu'on serait heureux d'avoir leur visite tel jour qu'il leur conviendrait, madame devant recevoir tous les jours, sans cérémonie, comme il convient à la campagne, et la lettre portait un post-scriptum: une calèche sera toujours attelée pour les amateurs de promenades.

Deuxième post-scriptum: Il y a huit chambres d'amis pour les personnes retenues à coucher.

Et Jujube ne pouvant plus aller parcourir chaque jour à pied les rues de Paris pour y montrer sa croix, prit une des voitures à sa disposition, et alors il fit ses promenades en calèche, laissant la mère et la fille tout à leurs occupations et à leurs causeries en vue du grand et prochain événement et ne désirant, quant à présent, d'autre société que celle du futur époux sur lequel elles comptaient bien tous les jours, comme il l'avait promis.

Georgette aussi comptait bien sur lui.

Elle avait été un jour sans le voir et elle attendit impatiemment le jour suivant pour lui faire la confidence qu'elle croyait devoir le plonger dans une immense joie. Le lendemain donc, elle se rendit où Bengali l'attendait d'ordinaire. Elle eut un vif mouvement de bonheur, la voiture était là; elle y monta, tomba dans les bras de son amant et en quelques tours de roue, on fut dans le petit appartement témoin de leurs entrevues quotidiennes. Tout d'abord, le jeune homme commença une explication sur deux empêchements qui ne lui avaient pas permis d'aller voir madame Marocain.

--C'est impossible en ce moment, mon ami, interrompit la jeune fille, ma marraine est malade.... Oh! ça n'a rien de grave, la maladie à la mode: l'influenza, douze à quinze jours de soins, de précautions pour ne pas se refroidir et il n'y paraîtra plus.

Quinze jours devant lui! Ce fut un grand soulagement qui mit subitement notre amoureux à l'aise. Voyant alors sur les lèvres de Georgette un sourire inexplicable, l'entendant prononcer des demi-mots auxquels il ne comprenait rien:

--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il, on dirait que tu as quelque chose à m'apprendre.

Et dans un sourire d'une ineffable tendresse, la jeune fille articula tout bas:

--Oui... oui... quelque chose qui....

--Voyons, parle, ma chérie; ce n'est pas un grand malheur si j'en juge à ta physionomie.

Alors, Georgette lui prit la tête dans ses bras et lui dit quelques mots à l'oreille.

Bengali se leva brusquement, dans un élan d'ivresse folle, et couvrit Georgette de baisers entrecoupés des mots les plus tendres.

--Je savais bien que je te rendrais heureux, lui dit-elle.

Et les baisers partagés de redoubler.

Puis la pensée de sa situation jeta une ombre sur le visage tout à l'heure si épanoui du jeune homme.

Et, à son tour, Georgette lui demanda, mais d'une voix inquiétante:

--Qu'as-tu donc, toi aussi?

Il prétexta le chagrin de quitter sa maîtresse en un pareil moment (car l'heure de la séparation était arrivée).

Elle le consola dans les baisers d'adieu et Bengali la quitta en lui disant:

--A demain, mon cher amour, à demain!

Leurs joies, leur installation à la maison de campagne, leurs occupations, leurs projets, tout cela avait absorbé les dames Jujube et elles avaient complètement oublié Pistache.

Elles restèrent sans mouvement et sans voix en le voyant entrer, tout guilleret:

--Bonjour, mesdames; je ne vous demande pas des nouvelles de votre santé, vous avez des mines superbes; figurez-vous que j'allais tous les jours vous demander et votre portier, cette vieille bête de père Galfâtre, me répondait toujours: «Il n'y a personne», quand il aurait pu me dire: «On est à la campagne....» et même, ça n'est pas gentil à vous, de ne pas m'avoir prévenu et envoyé votre adresse; finalement, que j'ai fini par dire à votre pipelet, quand il m'a répondu pour la dixième fois «Il n'y a personne»: «Ah ça! mais ils ne rentrent donc plus chez eux?» Il m'a alors répondu: «Ils n'y rentreront qu'à la fin de la saison, ils sont à la campagne.» «Vous ne pouviez pas me le dire plus tôt?» m'écriai-je avec une humeur bien légitime, n'est-ce pas? il me répond: «Vous ne l'avez pas demandé»; enfin, je lui ai demandé l'adresse de votre campagne et me voilà.

Les deux femmes avaient écouté ce monologue sans l'interrompre:

--Oh! mais c'est charmant ici... quel joli séjour! continua Pistache.

Et, tout décontenancé en voyant l'immobilité des deux dames:

--Je vous dérange peut-être? demanda-t-il.

--Quelques occupations, répondit madame Jujube.

Pistache poursuivit:

--Ça ne nous empêchera pas de causer car il y a bien huit à dix jours que nous n'avons causé de notre affaire.

--Quelle affaire? demanda madame Jujube.

--Quelle... fit Pistache interloqué.... Eh bien... pour savoir si c'est le moment de parler à M. Jujube.

--Lui parler... de quoi?

Pistache regardait les deux femmes sans comprendre.

--Eh bien, balbutia-t-il, de... mes intentions au sujet du mariage avec mademoiselle Athalie.

Toutes les deux poussèrent une exclamation.

--Encore! fit mademoiselle Jujube.

Pistache était stupéfait; encore? répétait-t-il... encore....

--Oui encore?... dit madame Jujube. Comment, voilà plusieurs mois que cette plaisanterie dure; que ma fille et moi consentons au mariage; nous nous tuons à vous répéter qu'il vous faut le consentement du père et vous n'en finissez jamais et, après huit à dix jours où vous n'avez pas donné signe de vie, vous recommencez à demander s'il vous faut vous adresser à mon mari.

--Est-ce que vous croyez que papa va vous attendre éternellement? dit à son tour Athalie.

--Mais c'est madame votre mère qui m'a conseillé....

--Il a des vues sur un autre, mon mari, interrompit madame Jujube, un autre qui, lui, s'est présenté et a parlé.

Pistache fut atterré par cette déclaration; il bafouillait des mots sans suite, ne savait quelle contenance tenir, était enfin dans un état de complet ahurissement.

--Excusez-moi, dit Athalie, j'ai affaire.

Et elle sortit.

--Voyez mon mari, ajouta madame Jujube; moi, je n'ai rien de plus à vous dire.

Elle sortit à son tour; et le malheureux apothicaire se retira la tête perdue, et marchant comme un homme ivre.

Le maître de la maison rentra peu après cette scène et énuméra les noms des hôtes sur lesquels on pouvait compter. Il avait même invité M. Quatpuces qui crèverait de dépit, au milieu des fêtes dont il aurait été l'un des importants personnages, sans ses prétentions à la dot.

--Tu sais, mon ami, dit madame Jujube, que c'est aujourd'hui que mademoiselle Piédevache et notre gendre viennent s'installer ici.

--A-t-on préparé leurs chambres?

--Les deux plus belles; tout est prêt, ils pourront venir quand ils voudront.

--Et le dessin de mon éventail, papa? demanda Athalie, il n'est que temps.

--Je l'ai dans la tête, répondit l'artiste, je n'ai qu'à le faire sur le morceau de satin blanc que tu m'as donné, tu l'auras dans une heure.

Il passa dans son atelier pour exécuter le dessin emblématique qu'il avait conçu, et, selon sa promesse, il le remettait à sa fille émerveillée.

A l'heure du dîner, mademoiselle Piédevache arrivait avec ses bagages, ainsi qu'elle l'avait promis, annonçant l'arrivée de son neveu après dîner seulement: une affaire le retenait à Paris pour quelques heures.

Ce furent des embrassements frénétiques, un de ces bavardages fiévreux comme en donne la joie débordante; on fit visiter toute la maison à la vieille demoiselle et on la conduisit à sa chambre où ses malles avaient été portées; une femme de chambre fut mise à ses ordres, et elle lui donna les clés de ses malles pour en tirer le linge et les robes et mettre le tout en place.

Bengali arriva à neuf heures, fut reçu avec de doux reproches pour son retard et la soirée s'acheva dans une conversation générale à laquelle il fit mille efforts pour prendre part, sans parvenir à faire disparaître les soucis qui assombrissaient son front. Athalie ne put s'empêcher d'en faire la remarque.

--Il songe aux devoirs que va lui imposer sa vie nouvelle, dit la tante.

Le lendemain, Jujube, étalé dans la calèche, se dirigeait vers la route de Ville-d'Avray (car il ne prenait pas le chemin de fer), lorsqu'il entendit ce cri: «Bonjour, maître!» Il se retourna; c'était Marocain qui l'avait ainsi interpellé. L'artiste fit arrêter sa voiture et serra, avec l'effusion d'un homme heureux, la main que lui tendait Marocain. Il lui annonça qu'il retournait à sa campagne, l'engagea à l'y aller voir, et après les questions ordinaires sur la santé:

--Eh! quoi de nouveau? demanda Marocain.

--Il y en a chez moi, répondit Jujube.

--Du bon?

--De l'excellent; je marie ma fille.

--Ah! bravo! un bon mariage, je suppose?

--Un jeune homme charmant, spirituel, riche.

--Ah! mon compliment, cher maître.

--Merci; nous ferons le repas de noces, le bal, les réceptions à ma campagne, dans une habitation exquise, vaste, où je pourrai recevoir un grand nombre de personnes... dont vous serez, bien entendu.

--Oh! cher maître.... Le jeune homme est d'une famille connue?

--Mon gendre n'a qu'une tante fort riche, dont il sera l'unique héritier et qui, en attendant, le dote richement.

--Alors, quand je verrai mademoiselle, elle sera madame... madame je ne sais comment.

--Madame Bengali.

--Bengali! s'écria Marocain.

--Vous le connaissez?

Marocain, ne voulant pas dire au beau-père qui l'invitait tout le mal qu'il pensait de son futur gendre, répondit:

--Je me suis trouvé une fois avec ce jeune homme; je ne le connais pas autrement....

--C'est un charmant garçon. Allons? au revoir, Marocain!

Jujube donna l'ordre au cocher de repartir et la voiture s'éloigna.

--Oui, charmant garçon, se dit Marocain, qui aurait séduit la filleule de ma femme si nous n'y avions pas mis bon ordre; et cette petite dinde venait nous raconter qu'il la courtisait pour le bon motif! Bon pour lui, oui.

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