‹ Le Mont Saint-Michel, son histoire et sa légendeChapitre 10 sur 23 · X

X

La trahison.

La domination des rois de France fut très favorable au peuple de l’Avranchin. La noblesse fut moins bien traitée. Par suite d’une excellente mesure politique qu’on ne saurait blâmer, plusieurs barons furent obligés d’opter entre leurs propriétés d’Angleterre et celles qu’ils avaient sur le continent. « Nous les avons vus, s’écriaient les paysans normands, passer la mer pour aller manger le pain de douleur sur la rive étrangère. »

Un assez grand nombre de seigneurs se fixa donc en Angleterre, et l’un d’eux, Eustache de Vescey, devint dans la suite maire de Londres et l’un des principaux rédacteurs de la grande charte qui régit plus tard les Anglais. Un autre, de la famille d’Avenel, le même qui a fourni à l’un de nos plus charmants petits opéras son principal personnage, fut établi bailli de Penbroke.

A l’occasion de sa conquête, Philippe-Auguste donna à l’abbaye du mont Saint-Michel une somme considérable, pour être employée à réparer la ville, le monastère et l’église. Il fit aussi bâtir un fort sur le mont Tombelène, parce qu’il craignait que les Anglais profitassent de cette situation pour diriger leur attaque contre le mont. Depuis nos premiers Capétiens jusqu’à nos princes, il est facile de constater toujours et partout cette même sollicitude et cette défiance instinctive et héréditaire envers nos voisins d’outre-mer. C’est que nos rois connaissaient bien nos ennemis!

Il y avait alors dans l’Avranchin une noble et illustre famille, celle des seigneurs de la Haye-Pesnel. Leur nom est célèbre dans l’histoire du mont Saint-Michel. Nous en détachons, en abrégé, l’histoire du baron Foulques, qui mérite cet honneur par l’éclat de sa trahison et de son repentir.

Ce seigneur, ambitieux et turbulent, comme la noblesse normande, avait cessé d’être fidèle au roi de France, son suzerain. Séduit par les Anglais et par le duc de Bretagne, il s’était joint aux révoltés, et, cantonnés dans Saint-James, ils attendaient les secours de Henri III, roi d’Angleterre, successeur de Jean sans Terre. La reine Blanche, veuve alors de Louis VIII si bien appelé Cœur de Lion, gouvernait sagement le royaume de France pour son jeune fils Louis; et le cardinal Romain, son ministre, voyant que l’armée des révoltés croissait de jour en jour, fit aussitôt partir à la tête des troupes le jeune roi Louis IX, âgé de quatorze ans environ. Cet aimable prince, bien que la faiblesse de son âge lui permit à peine de supporter le poids d’une lourde armure, fit présager en cette journée ce que sa valeur serait plus tard. Il emporta Saint-James dès le premier assaut, du haut de Tombelène qu’il assiégeait; il encourageait par sa vaillance les Normands qui lui étaient restés fidèles, et qui, sur leurs montagnes agitaient leurs lances impatientes, lorsqu’il crut voir s’avancer de nouveaux ennemis. Un homme de grande taille et entièrement couvert d’une armure noire était à leur tête. Ce seigneur n’était point un ennemi: c’était Jean des Vignes, le plus courageux des guerriers après le roi de France. Louis reconnut son fidèle serviteur, et il remercia le Ciel, la victoire était gagnée. Le combat était rude cependant, et sous les murs roulèrent les lourdes machines de guerre. Une nuée de flèches courut dans l’air. Les assiégeants plantèrent des échelles et montèrent sur les épaules les uns des autres, les chevaliers se jetèrent dans les rangs ennemis, et on combattit corps à corps, la rage dans les yeux et l’héroïsme dans le cœur. Après bien des alternatives, les seigneurs de Pesnel, pleins de colère, furent contraints de se retirer. La tradition rapporte que le baron Foulques fit ferrer ses chevaux à rebours pour tromper les cavaliers qui le poursuivaient: ruse de Normand; mais se sauve qui peut!

Ce combat est resté célèbre dans les annales de la Normandie et du mont Saint-Michel. La ville de la Haye-Pesnel, qui était encore un lieu considérable, à demi démolie, ne fut plus habitée que par des étrangers fugitifs ou errants. Au XVe siècle, elle était réduite au petit bourg que l’on voit aujourd’hui.

Le château seigneurial des barons de Pesnel fut abattu, et les peuples voisins lui donnèrent le nom de Ganne, qui signifie trahison, parce qu’en latin gannire exprime le cri du renard, le symbole de la ruse et du mensonge; comme en italien ingannare signifie encore tromper. C’était aussi en mémoire du seigneur de Ganne, ce chevalier félon du temps du bon roi Charlemagne qui se laissa gagner des Sarrasins et fut cause de la mort du fier Roland et de ses braves chevaliers.

Le peuple fidèle croyait qu’une malédiction mystérieuse planait sur les sombres créneaux de ce manoir, et ses ruines délaissées devinrent la retraite des oiseaux de nuit au cri sinistre. On prétendit longtemps que ces décombres recouvraient des monuments précieux et de riches trésors; mais personne ne s’en assura jamais, car nul n’eût osé pénétrer dans ce lieu maudit depuis que la justice du roi y avait fait tomber la foudre de ses vengeances.