IX
Les rois suzerains.
Au commencement du XIIIe siècle, régnait sur la France un de nos plus glorieux monarques, Philippe-Auguste. Ce grand roi, souvent méconnu par les historiens, par les modernes surtout, avait de solides vertus, dont plus tard saint Louis vénérait le souvenir, et ce modèle des rois n’oubliait jamais de rappeler dans ses prières quotidiennes la mémoire chérie de son vénérable aïeul, disait-il. Après le meurtre odieux du jeune Arthur de Bretagne, le premier mouvement de Philippe fut celui d’une juste indignation. Comme suzerain du roi d’Angleterre et comme roi de France, il cita Jean sans Terre à comparaître devant la cour des pairs. La duplicité soupçonneuse du monarque anglais le retint prudemment dans ses États; il ne parut point. Ses terres furent déclarées forfaites, et les Bretons furent invités à prendre les armes.
Le beau-père du jeune prince assassiné, à la tête d’une nombreuse armée, attaqua le diocèse d'Avranches. Le mont Saint-Michel fut assiégé, et les Bretons, tantôt vainqueurs, n’ayant pu entrer dans l’abbaye, jetèrent le feu dans la cité. Excepté les murs et les voûtes, tout fut réduit en cendres. Le duc de Bretagne prit Avranches, défit ses fortifications et soumit tout le diocèse. Le roi de France venait de soumettre la Haute-Normandie; il céda au duc de Bretagne toute la chaîne de forteresses qu’il avait conquise, et ce prince, après avoir récompensé les seigneurs qui l’avaient accompagné, se fit prêter serment par les nobles du pays. La plupart ne se firent pas prier, ayant été récemment dépossédés et maltraités par le roi d’Angleterre. Enfin, peu après, l’Avranchin retourna tout à fait au roi de France, par la révolte du duc de Bretagne et du vicomte de Thouars. Dans cette révolte, la plus grande partie des seigneurs bretons demeurèrent fidèles au roi Philippe, et ceux-ci conservèrent leurs biens.
Le moine Rigord, chapelain et médecin du roi de France, et qui a écrit son histoire, raconte plaisamment qu’un des Seigneurs révoltés, Renaud de Boulogne, après avoir bien fortifié son château de Mortain et l’avoir garni de gens armés, le munit de provisions de bouche fines et délicates, qu’il avait fait venir à grands frais. Il s’établissait en sécurité au milieu de son abondance, lorsque, sommé par le roi de remettre la place, ce prince s’en empara après un siège très rapide. Il va sans dire que les troupes royales firent main basse sur ces friandises, et le comte Renaud vit avec désappointement passer dans la bouche des autres tout ce qu’il avait fait préparer pour lui-même. On ne dit pas s’il regretta ses peines et son argent.