‹ Le morne au diableChapitre 16 sur 41 · CHAPITRE XVI. - L'ORAGE.

CHAPITRE XVI. - L'ORAGE.

M. de Chemeraut quittait à peine le Fort-Royal à la tête de son escorte, qu'un jeune mulâtre de quinze ans environ, après l'avoir suivi pendant quelque temps, caché dans les ravins ou dans les savanes, et voyant la troupe prendre la route du Morne-au-Diable, avait pris en toute hâte le chemin du Macouba.

Grâce à sa parfaite connaissance du pays et de certains chemins non frayés, cet esclave arriva très promptement à la paroisse du père Griffon.

Il était environ quatre heures de l'après-midi; le bon curé faisait la sieste, fraîchement étendu dans un de ces hamacs de jonc si merveilleusement tissus par les Caraïbes.

Le jeune mulâtre eut toutes les peines du monde à décider les deux noirs du curé à éveiller leur maître; enfin Monsieur s'y décida après avoir longtemps hésité, tant le sommeil du religieux semblait doux et profond.

--Qu'est-ce? que veux-tu? dit le père Griffon.

--Maître, c'est un jeune mulâtre qui arrive en hâte du Port-Royal; il veut vous parler à l'instant.

--Un mulâtre du Fort-Royal? dit le père Griffon en sautant de son hamac, qu'il entre, qu'il entre! Que veux-tu? mon enfant, ajouta-t-il en s'adressant au jeune esclave, est-ce que tu viens de la part de maître Morris?

--Oui, mon père. Voici une lettre de lui. Il m'a dit de suivre une escorte de troupes partie ce matin du Fort-Royal, de m'assurer si elle prenait le chemin du Morne-au-Diable et de venir vous le dire, mon père... La lettre de maître Morris vous expliquera le reste...

--Eh bien, mon enfant... cette troupe?

--S'est enfoncée dans la vallée des Goyaviers, a pris les ravines des Roches-Noires... elle ne peut aller qu'au Morne-au-Diable.

Le père Griffon, tout troublé, décacheta la lettre, et sembla désolé de son contenu; il la relut par deux fois avec les marques du plus grand étonnement; puis il dit au mulâtre:

--Va vite me chercher Monsieur. Le mulâtre sortit.

--Un envoyé de France est arrivé... Il a longtemps causé avec le gouverneur... et je crains qu'il ne soit parti avec sa troupe pour le Morne-au-Diable... me dit maître Morris, s'écria le religieux en marchant à grands pas. Maître Morris n'en sait pas, n'en peut pas savoir davantage... Mais moi... moi... je frémis en songeant aux conséquences de cette visite... Sans doute... ce mystère est pénétré... Et comment, comment? qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n'est-il pas mort avec M. de Crussol? Sa lettre est ma garantie. N'ont-ils pas rassuré le gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette malheureuse femme? Puis, relisant encore la lettre de maître Morris, le religieux ajouta:--Une frégate française... qui reste en panne en dehors de la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le gouverneur... et qui, ensuite de cette conférence, part pour le Morne-au-Diable avec une escorte... c'est plus qu'un soupçon... c'est une certitude. Ils viennent l'enlever... mon Dieu... serait-il vrai?... Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais... car je le connais seul... oh, oui... seul... à moins qu'un épouvantable sacrilège... mais non, non, dit le père en joignant les mains avec effroi, une telle pensée de ma part... est un crime... Non... c'est impossible... j'aime mieux croire à l'indiscrétion de la seule personne qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère qu'à la trahison la plus impie... Non, encore une fois, non, c'est impossible; mais il faut que je parte à l'instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... oui, en me pressant, j'y parviendrai peut-être. J'y retrouverai le malheureux Gascon, ils n'ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord m'avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret émissaire de Londres ou de Saint-Germain; mais je l'ai, comme on dit, retourné dans tous les sens; j'ai prononcé devant lui et à l'improviste certains noms... qui, s'il eût été dans le secret, l'auraient fait certainement tressaillir, quelque cuirassé qu'il fût, et il est resté impassible... Je connais trop les hommes pour m'être trompé, le chevalier n'est qu'un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel, après tout, les bonnes qualités l'emportent sur les mauvaises.

A ce moment, Monsieur entra.

--Selle-moi tout de suite Grenadille.

--Oui, maître.

--Détache Colas.

--Oui, maître.

--N'oublie pas de mettre mon grand manteau de voyage derrière ma selle.

--Oui, maître.

Le noir sortit, puis il rentra presque aussitôt, disant:

--Maître, faudra-t-il armer Colas?

--Sans doute, sans doute... je passe par la forêt.

En attendant que sa jument fût sellée, le religieux continuait de marcher avec agitation; tout à coup il s'écria presque avec effroi, frappé d'une idée subite:

--Mais si je m'étais trompé; mais si cet aventurier, sous cette feinte étourderie, cachait quelque plan froidement arrêté, quelque sinistre dessein? Mais non, non, la ruse et la dissimulation ne peuvent atteindre à une si odieuse perfection. Pourtant, si sa mission coïncidait avec celle de cet homme qui vient de partir avec une escorte? Et moi... moi qui leur ai répondu de cet aventurier; moi qui, dans ma lettre d'hier, ai presque approuvé leur détermination à son égard... pensant comme eux que ce que dirait le Gascon, ce qu'il raconterait des mystères du Morne-au-Diable, ne pourrait que servir les vues de celle qui l'habite... Pourtant... si je m'étais trompé? Si j'avais contribué à introduire un dangereux ennemi? Mais non, il aurait déjà agi s'il était instruit du secret... Et encore... non... non... peut-être attendait-il l'arrivée de cette frégate... et de cet émissaire pour agir? Peut-être est-il d'accord avec lui? Oh! je suis dans une inquiétude mortelle.

Ce disant, le père Griffon sortit précipitamment pour hâter les préparatifs de son départ.

Monsieur finissait de seller Grenadille et Jean terminait l'armement de Colas.

Quelques mots sont nécessaires pour présenter au lecteur le nouvel acteur dont nous n'avions pas eu jusqu'ici occasion de parler.

Colas était un sanglier privé, d'une merveilleuse intelligence, dont le père Griffon se faisait toujours accompagner et précéder lors de ses excursions à travers les bois.

Grâce à leur peau couverte de soies rudes, à leur épaisse cuirasse de graisse où s'arrête et se fige, dit-on, le venin des serpents, les sangliers et même les porcs domestiques font, aux colonies, une guerre acharnée aux reptiles; Colas était un de leurs plus intrépides adversaires. Son armement se composait d'une muselière de fer percée de petits trous, et terminée par une sorte de croissant très tranchant. On défendait ainsi le bout de la hure du sanglier, seule partie qui fût vulnérable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpents.

Colas précédait toujours Grenadille de quelques pas, lui frayant la route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquenée.

Le père Griffon, qui ne s'était pas attendu au brusque départ de Croustillac (l'aventurier avait, on le sait, quitté le presbytère sans faire ses adieux à son hôte), le père Griffon voulait confier Colas au chevalier, lorsqu'il eût vu celui-ci absolument décidé à s'aventurer dans la forêt; le religieux pensait que le sanglier privé épargnerait quelques dangers à Croustillac; mais la disparition matinale de ce dernier rendit vaine la prévoyance du père Griffon.

Après avoir recommandé la maison à ses deux noirs, sur la fidélité desquels il savait d'ailleurs pouvoir compter, le curé du Macouba enfourcha Grenadille, siffla Colas qui répondit par un grognement joyeux, et, nouveau saint Antoine, le bon père commença de prendre en hâte le chemin qui conduisait au Morne-au-Diable, craignant d'arriver trop tard et aussi de rencontrer en route M. de Chemeraut, qu'il n'aurait pu alors que difficilement devancer....

· · ·

Le lecteur se souvient que, grâce à la voracité des chats-tigres qui avaient dévoré le cadavre de John, le colonel Rutler avait pu sortir de la caverne du pêcheur de perles par le conduit souterrain.

Pour faire comprendre l'extrême importance et la difficulté de l'entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur que le parc de l'habitation de la Barbe-Bleue s'avançait du sud au nord, comme une espèce d'isthme entouré d'abîmes.

A l'est et à l'ouest, ces abîmes étaient presque sans fond, car dans ces parties-là les derniers arbres du jardin surplombaient à pic une muraille granitique d'une hauteur énorme, et baignée par les eaux profondes et rapides de deux torrents.

Mais au nord, le parc aboutissait à une pente très escarpée, mais dangereusement praticable. Néanmoins, ce côté du jardin était à l'abri de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins perpendiculaires que ceux de l'est ou de l'ouest, il aurait fallu d'abord descendre au fond de l'abîme par le revers opposé, entreprise physiquement impossible à tenter, même à l'aide d'une corde d'une longueur démesurée, ce revers étant tantôt à pic, tantôt brisé par des angles de rochers saillants et rentrants.

Le colonel Rutler ayant, au contraire, passé par le conduit souterrain, était arrivé tout d'abord au fond du précipice; il ne lui restait à tenter qu'une périlleuse ascension pour parvenir dans l'intérieur du Morne-au-Diable.

Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant pénétrer dans le parc de l'habitation qu'à la nuit close, il attendit pour se mettre en marche que le soleil commençât de décliner.

Le colonel avait poussé hors du conduit le squelette de John. Ce fut auprès de ces débris humains, dans une sauvage et profonde solitude, au milieu d'un véritable chaos d'énormes masses granitiques entassées par les convulsions de la nature, que l'émissaire de Guillaume d'Orange passa quelques heures, tapi dans l'enfoncement d'un rocher, afin d'échapper à l'ardeur torréfiante du soleil.

Le morne silence de cet abîme solitaire n'était çà et là interrompu que par le grondement de la mer qui tonnait au loin.

Bientôt l'ardente clarté du soleil devint rougeâtre; les grands angles de lumière qu'elle dessinait sur le faîte des rochers où l'on apercevait les derniers arbres du parc de la Barbe-Bleue s'amoindrirent peu à peu, une vapeur sombre commença d'envahir le fond de l'abîme où se tenait Rutler...

Le colonel jugea qu'il était temps de partir.

Malgré sa rare énergie, cet homme de fer se sentait atteint malgré lui d'une sorte de crainte superstitieuse; l'horrible mort de son compagnon l'avait vivement frappé, le jeûne forcé auquel il était soumis depuis la veille (il n'avait pu se résigner à manger du serpent), réagissait sur son cerveau, éveillait en lui des idées étranges, sinistres... mais, surmontant ces faiblesses, il commença son escalade.

D'abord, Rutler trouva assez de points d'appui pour pouvoir gravir assez rapidement le premier tiers de la hauteur du rocher. Là, de sérieuses difficultés se rencontrèrent, il les surmonta avec une courageuse opiniâtreté; le colonel, au moment où le soleil disparaissait tout à fait à l'horizon, atteignit le faîte du rocher; épuisé de fatigue et de besoin, il tomba presque évanoui au pied des derniers arbres du parc du Morne-au-Diable; heureusement, parmi ces arbres se trouvaient quelques cocotiers; une grande quantité de noix de cocos jonchaient le sol; Rutler en ouvrit une avec son poignard, le liquide frais que renferment ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa faim.

Cette réfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s'avança résolument dans le bois; il marchait avec d'excessives précautions, se guidant d'après les indications que John lui avait données, afin de rencontrer le bassin de marbre blanc, non loin duquel il voulait s'embusquer.

Après avoir assez longtemps erré dans l'obscurité, sous une haute futaie d'orangers, Rutler entendit au loin le léger bruissement que faisait une gerbe d'eau en retombant dans un bassin; bientôt il arriva sur la lisière du bois d'orangers, et à la faible clarté des étoiles, car la lune ne se levait que fort tard, il aperçut une large vasque de marbre blanc, située au centre d'un rond-point entouré d'arbres de tous côtés; le colonel, écartant quelques touffes épaisses de canna indica, roseaux énormes qui poussaient en abondance dans ce sol humide, se cacha parfaitement à quelques pas du bassin et attendit les événements....

· · ·

Pour résumer les chances de salut et de perte auxquelles semblent exposés les mystérieux habitants du Morne-au-Diable, nous rappellerons au lecteur:

Que M. de Chemeraut était parti du Fort-Royal dans la matinée, et s'avançait en toute hâte;

Que le père Griffon avait quitté en hâte le Macouba, afin de devancer l'envoyé de France;

Que le colonel Rutler s'était secrètement introduit dans l'intérieur du jardin.

Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s'était passé entre Youmaalë, la Barbe-Bleue et le chevalier de Croustillac.

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