‹ Le morne au diableChapitre 18 sur 41 · CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XVIII.

MILORD-DUC.

Brusquement attaqué par un adversaire d'une force extraordinaire, Croustillac ne tenta pas même de résister.

Le voile dont on lui avait entouré la figure lui ôtait presque la respiration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticulés.

Rutler se pencha à son oreille, et lui dit en anglais avec un accent hollandais très prononcé:

--Milord-duc, je puis vous débarrasser de ce voile; mais prenez garde... Si vous appelez du secours, vous êtes mort. Sentez-vous la pointe de mon poignard?

Le malheureux Croustillac, n'entendant pas l'anglais, mais sentant la pointe du poignard, s'écria:

--Parlez français! parlez français...

--Je comprends que votre Grâce, qui a été élevée en France, préfère cette langue, reprit Rutler, qui crut que son accent hollandais rendait ses paroles peu intelligibles, et il ajouta: Vous m'excuserez donc, monseigneur, si je ne m'exprime pas très bien en français... J'avais l'honneur de dire à votre Grâce qu'au moindre cri, je serais obligé de la tuer. Il dépend aussi de vous, milord-duc, d'avoir ou non la vie sauve... en empêchant madame la duchesse, votre femme, d'appeler du secours si elle revient.

Il est évident qu'on me prend pour un autre, pensa le chevalier. Mordioux! dans quel diable de guêpier me suis-je fourré? Quel est ce nouveau mystère?... et à qui en a ce Flamand brutal, avec son éternel poignard et son milord-duc? Après tout, encore est-il bon de n'être pas pris pour un homme de peu. Et la Barbe-Bleue qui serait duchesse... et qui passe pour ma femme!

--Écoutez, milord, dit Rutler après quelques moments de silence, pour la plus grande commodité de votre Grâce, je puis vous délivrer du voile qui vous entoure; mais, je vous le répète, au moindre cri de madame la duchesse, à la moindre manifestation de vos esclaves pour vous défendre... je me verrai forcé de vous tuer... j'ai promis au roi, mon maître, de vous ramener mort on vif.

--J'étouffe!... ôtez-moi d'abord ce voile... je ne crierai pas! murmura Croustillac, pensant que le colonel allait reconnaître son erreur....

Rutler ôta le voile qui enveloppait la figure de l'aventurier... Celui-ci vit un homme agenouillé près de lui et le menaçant d'un poignard.

La nuit était claire, le chevalier distingua parfaitement les traits du colonel, ils lui étaient absolument inconnus.

--Monseigneur, rappelez-vous votre promesse! lui dit Rutler, qui ne manifesta pas le moindre étonnement lorsque le visage de l'aventurier fut découvert.

--Comment.... il ne s'aperçoit pas de sa méprise! pensa le chevalier stupéfait.

--Maintenant, milord-duc, reprit le colonel en aidant Croustillac à s'asseoir assez commodément auprès du bassin de marbre, maintenant, milord-duc, pardonnez-moi la rudesse de mon attaque, mais j'ai dû agir ainsi...

Croustillac ne répondit rien; partagé entre la crainte et la curiosité, il brûlait de savoir à qui s'adressaient ces mots: Milord-duc. Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute, à être pris pour un autre, surtout pour le mari de la Barbe-Bleue, le chevalier se résolut de jouer, autant qu'il le pourrait, le rôle qu'on lui prêtait, espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitants du Morne-au-Diable.

Il répondit néanmoins:

--Et vous êtes sûr, monsieur, que c'est bien moi que vous cherchez?

--Que votre Grâce n'essaie pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il est vrai que je n'ai pas eu l'honneur de vous voir jusqu'à ce jour, milord-duc; mais j'ai entendu votre conversation avec madame la duchesse... Quel autre d'ailleurs que vous, monseigneur, se promènerait à cette heure avec elle?... Quel autre que votre Grâce serait revêtu de ce justaucorps à manches rouges, illustré par James Syllon, qui vous a peint dans ce costume?

--Aussi trouvais-je cet habillement très bizarre, pensa Croustillac.

--Ce n'est pas à moi, milord-duc, de m'étonner de vous retrouver sous ces vêtements, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des souvenirs bien cruels... ajouta Rutler d'un air sombre.

--Des souvenirs cruels? répéta Croustillac.

--Milord-duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journée de Bridge-Water, revêtu de cet habit de votre charge, ne fîtes-vous pas hommage à votre royal père du faucon de Lancastre?

--A mon royal père?... un faucon?... dit le chevalier tout abasourdi.

--Je comprends l'embarras de votre Grâce, ne croyez pas que je veuille rappeler ces tristes discussions dont vous avez été si sévèrement, permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni.

--Je vous permets de tout me dire, monsieur, je vous y engage même très instamment, répondit le Gascon; et il ajouta tout bas:--Peut-être ainsi apprendrai-je quelque chose.

--Les moments sont précieux, reprit Rutler, il faut que je me hâte d'apprendre à votre Grâce ce que j'attends de sa soumission aux ordres de mon maître Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre.

--Dites, monsieur, surtout ne craignez pas d'entrer dans les plus grands détails.

--Pour faire comprendre à votre Grâce ce qui me reste à exiger d'elle, il est bien nécessaire d'établir nettement votre position, milord-duc, tel pénible que soit ce devoir.

--Établissez, monsieur... établissez franchement. Ne nous déguisons rien.... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout entendre.

--Vous avouerez qu'en ce moment vous ne pouvez m'échapper.

--C'est vrai.

--Que votre vie est entre mes mains.

--C'est encore vrai.

--Mais ce qui doit être pour vous d'une très grande considération, milord-duc, c'est que si, en essayant de m'échapper, ou en refusant d'obéir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure nécessité de vous tuer...

--Dure nécessité pour tous deux... monsieur.

--Que votre Grâce fasse bien attention à mes paroles, et le colonel accentua très fortement les mots suivants: Je pourrais d'autant plus impunément vous tuer... milord-duc, que vous ÊTES DÉJA MORT... et que l'on n'aurait ainsi aucun compte à rendre de votre sang.

Le chevalier regarda Rutler d'un air stupide, croyant avoir mal entendu.

--Vous dites, monsieur, reprit-il, que vous pouvez d'autant plus impunément me tuer?...

--Que votre Grâce est déjà morte... dit Rutler avec un sourire sinistre.

Croustillac le regarda de nouveau attentivement, croyant avoir affaire à un fou; puis il reprit, après un moment de silence:

--Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez à me faire comprendre que vous pouvez me tuer impunément sous le prétexte, assez spécieux, j'en conviens, que je suis déjà mort?

--Mais, certainement... Milord-duc, c'est tout simple.

--Vous trouvez cela tout simple, monsieur?

--Je ne pense pas, milord-duc, que vous vouliez nier... ce qui est connu de tout le monde, dit Rutler avec une certaine impatience.

--Il me semble pourtant qu'à la rigueur... et sans passer pour un homme d'un entêtement outrageux, et qui a la rage de contredire tout le monde... je pourrais jusqu'à un certain point nier que je sois mort.

--Je n'aurais jamais cru, milord-duc, que vous pussiez plaisanter sur ce terrible moment, qui a dû vous laisser pourtant de bien affreux souvenirs, dit le colonel avec un sombre étonnement.

--Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais s'oublier, jamais... ce qui est seulement assez difficile; c'est d'en conserver la mémoire, dit Croustillac en souriant.

Le colonel ne put retenir un mouvement d'indignation, et s'écria:

--Vous souriez! vous souriez! lorsque c'est au prix du plus noble sang que vous êtes ici... Ah! telle sera donc toujours la reconnaissance des princes!!!

--Je dois vous déclarer, monsieur, reprit impatiemment Croustillac,--qu'il ne s'agit pas de reconnaissance ou d'ingratitude dans cette affaire, et que..... Mais, reprit Croustillac, craignant de dire quelque bévue, mais il me semble que nous nous écartons singulièrement de la question.... je préfère parler d'autre chose...

--Je conçois qu'après tout, un tel sujet d'entretien soit désagréable pour votre Grâce.

--Il y en a de plus gais, monsieur... certainement; mais, revenons au motif qui vous amène: que voulez-vous de moi?

--J'ai l'ordre, monseigneur, de vous conduire à la Barbade; de là vous serez transporté et incarcéré à la Tour de Londres, dont votre Grâce a dû conserver le souvenir.

--Mordioux! en prison... se dit Croustillac, que cette perspective était loin de séduire, en prison... à la Tour de Londres... Je vais avertir cet animal hollandais de sa méprise: le quiproquo ne me convient plus. Diable! à la Tour de Londres... c'est payer votre Grâce et milord-duc un peu trop cher!

--Je n'ai pas besoin de vous dire, milord-duc, que vous y serez traité avec les respecte qui sont dus à vos malheurs et à votre rang. Sauf la liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins, d'égards...

--Après tout, se dit Croustillac, pourquoi me hâterais-je de dissuader cet ours du Nord? Je n'ai aucun espoir, hélas! d'intéresser la Barbe-Bleue à mon martyre. Il me semble que j'entrevois vaguement que l'erreur de ce Flamand à mon endroit peut servir cette adorable petite créature. Si cela était, j'en serais ravi... Une fois arrivé en Angleterre, la méprise sera reconnue, et on m'élargira. Or, comme il faut, après tout, que je retourne en Europe, j'aime bien mieux, si cela se peut, y retourner en prince, en milord, qu'en passager-gratis de maître Daniel. J'y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes en équilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies allumées.

Le colonel, prenant le silence méditatif du Gascon pour de l'accablement, lui dit d'un ton moins brusque:

--Je conçois que votre Grâce envisage avec peine l'avenir qui lui est destiné.

--Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; éternellement prisonnier à la Tour de Londres!

--Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissiez pas ici d'une extrême liberté; peut-être cette vie d'angoisses et d'inquiétudes continuelles n'est pas à regretter beaucoup.

--Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement; le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m'emmener à la Barbade, et de là à la Tour de Londres.

--Pour remplir cette mission, milord-duc, j'avais amené avec moi un homme déterminé. Il est mort... mort d'une mort affreuse.

Et Rutler frémit malgré lui au souvenir de la mort de John.

--De sorte, monsieur... que maintenant vous êtes réduit à vous-même pour accomplir cette expédition.

--Oui, milord-duc.

--Et vous vous flattez à vous tout seul de m'enlever d'ici?

--Oui, milord-duc...

--Vous en êtes sûr?

--Parfaitement sûr...

--Et par quel miracle?

--Il n'est pas besoin de miracles, milord, rien de plus simple.

--Puis-je savoir?

--Sans doute, vous devez être instruit de tout, milord-duc, puisque je compte principalement sur vous.

--Pour vous aider à m'emmener?

--Oui, milord-duc.

--Le fait est que, sans me vanter, je puis dans cette circonstance, si je veux m'en mêler, vous être de quelque secours.

Après un moment de silence, Rutler reprit:

--L'on ne m'avait pas exagéré la fermeté de votre Grâce... il est impossible de montrer plus de résolution et de sang-froid dans la mauvaise fortune, milord-duc...

--Je vous assure, monsieur, qu'il me serait difficile de la supporter autrement.

--Si je vous fais cette observation, milord, c'est qu'étant vous-même homme de sang-froid et de résolution, vous comprendrez mieux qu'un autre... qu'on peut beaucoup entreprendre avec du sang-froid et de la résolution; or, je n'ai pas d'autre ressource pour vous enlever d'ici...

--Voyons, monsieur, si le moyen est bon, je serai le premier à le reconnaître. Un moment, pourtant: vous semblez oublier que je ne suis pas seul ici?

--Je le sais, milord; madame la duchesse vient de vous quitter... elle peut revenir d'un moment à l'autre.

--Et non pas seule... je vous en préviens.

--Fût-elle accompagnée de cent hommes armés jusqu'aux dents, je ne crains rien.

--Vraiment?

--Non, milord... je dirai plus... je compte même beaucoup sur le retour de madame la duchesse pour vous décider à me suivre, dans le cas où vous hésiteriez encore.

--Monsieur... vous parlez en énigmes.

--Je vous en dirai tout à l'heure le mot, milord; mais auparavant je dois vous prévenir que l'on est à peu près au courant de tout ce qui vous est arrivé depuis votre fuite de Londres.

--En lui niant ceci, je le forcerai à parler, et j'apprendrai peut-être quelque chose de plus, dit le chevalier. Il reprit tout haut:

--Quant à cela, monsieur, je ne le crois pas... c'est impossible.

--Écoutez-moi donc, milord-duc; il y a quatre ans, vous avez épousé, en France, la maîtresse de cette maison. Que ce mariage soit légal ou non, ayant été contracté après votre exécution à mort, et par conséquent pendant le veuvage de votre première femme... cela ne me regarde pas, c'est une affaire de conscience et de théologie.

--Décidément, mon Sosie, le milord-duc s'est mis dans une position tout exceptionnelle, se dit Croustillac, on peut le tuer parce qu'il est mort... et il peut se remarier parce que sa femme est veuve de lui. Je commence à avoir les idées singulièrement embrouillées, car, depuis hier, il se passe autour de moi des événements bien étranges.

--Vous voyez, milord-duc, que mes renseignements sont exacts.

--Exacts... exacts... jusqu'à un certain point; vous me supposez capable de m'être remarié après mon exécution à mort, c'est au moins hasardé. Que diable... monsieur, savez-vous qu'il faut être bien sûr de son fait au moins... pour prêter aux gens de pareilles originalités.

--Tenez, milord-duc, vous ne vous croyez pas sans doute en mon pouvoir... et vous plaisantez... votre gaieté ne m'étonne pas, d'ailleurs; votre Grâce a conservé sa liberté d'esprit dans des circonstances plus graves que celle-ci.

--Que voulez-vous, monsieur! la gaieté est la richesse du pauvre...

--Milord-duc! s'écria le colonel d'un ton sévère, le roi, mon maître, ne mérite pas ce reproche...

--Quel reproche, monsieur? demanda le Gascon stupéfait.

--Votre Grâce dit que la gaieté est la richesse du pauvre.

--Eh bien! monsieur, je ne vois pas en quoi... cela insulte le roi, votre maître...

--N'est-ce pas dire, milord, que parce que vous vous voyez au pouvoir de mon maître, vous vous regardez comme dépouillé de tout...

--Vous êtes susceptible, monsieur. Rassurez-vous... Cette réflexion était purement philosophique... et n'avait nullement trait à ma position particulière.

--C'est différent, milord-duc; aussi m'étonnais-je de vous entendre parler de votre pauvreté.

--Parbleu!... cela m'irait bien... de crier misère, dit Croustillac en riant.

--Peu de fortunes égalent encore la vôtre, monseigneur... les sommes énormes que vous avez tirées de la vente d'une partie de vos pierreries seront conservées à vous et aux vôtres. Guillaume d'Orange, mon maître, n'est pas de ceux qui enrichissent leurs créatures par la confiscation des biens d'ennemis politiques.

--Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac, se dit le Gascon. Si j'avais prévu cela... combien j'aurais peu avalé de bougies pour la plus grande récréation de cet animal marin de maître Daniel! Puis il ajouta tout haut:

--Je reconnais à cela la générosité de votre maître, monsieur; ainsi, mes grands biens... mes trésors... Et le Gascon ajouta tout bas: Cela fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie.. Mes grands biens, mes trésors...

--Le roi mon maître, milord-duc, m'a ordonné de vous dire que vous pourriez faire freter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos richesses.

--Oh! mes vieux bas roses! mon vieux justaucorps vert! mon feutre pelé et ma vieille rapière... se dit Croustillac; voilà mon vrai domaine, mes vrais meubles et immeubles. Il ne faudra pas une flotte marchande pour les transporter. Puis il reprit tout haut:

--Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amène et aux découvertes que vous avez faites sur ma vie passée.

--Il y a trois ans, milord-duc, vous êtes venu habiter cette île, restant invisible pour tous et faisant répandre, par un flibustier et autres gens à votre solde, les bruits les plus étranges sur votre habitation, afin d'en éloigner les curieux.

--Je n'y comprends plus rien du tout, pensa Croustillac; la Barbe-Bleue... non... la veuve... c'est-à-dire non... la duchesse... ou plutôt la femme du mort... qui est veuf.... non... enfin la femme de n'importe qui... n'est donc pas du dernier mieux avec ces trois drôles? Pourtant j'ai vu... de mes yeux ses étranges privautés avec eux... j'ai entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure... j'en deviendrai fou... je commence à me trouver stupide... et à voir une infinité de chandelles romaines dans l'intérieur de mon cerveau...

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE DES CHAPITRES.

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