CHAPITRE XX.
LE DÉPART.
L'esprit de Croustillac était trop mobile et trop aventureux pour s'appesantir longtemps sur de craintives et tristes pensées; il fit le raisonnement suivant: «Cejourd'hui, comme toujours, j'ai peu ou prou à perdre; si je parviens à sortir de la maison, je continue de passer pour le mystérieux milord-duc et je suis traité en prince jusqu'à ce qu'on s'aperçoive de ma supercherie; alors je redeviens Gros-Jean comme devant, et j'ai rendu un grand service à cette jolie petite Barbe-Bleue qui s'est moquée de moi, mais qui m'a ensorcelé, car elle m'intéresse plus que je ne voudrais, plus qu'elle ne le mérite peut-être; car, malgré son amour pour ce mari invisible, elle m'a paru furieusement tendre avec le boucanier et cet autre animal d'anthropophage. Enfin, il n'importe... si c'est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme? j'en suis bien le maître; oui... mais si au contraire je ne puis sortir de céans? mais si le Caraïbe s'en mêle? ça se gâte... il est clair que je suis tué comme un chien par cet épais Flamand. Comment donc faire pour échapper à cet inconvénient? Dire maintenant à l'homme au poignard que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-être... Mais non, non, ce serait une lâcheté, et de plus une lâcheté inutile, car, pour m'empêcher de jeter l'alarme dans la maison, ce buveur de bière m'expédierait immédiatement... oui, oui... malgré ma parole de gentilhomme de ne pas chercher à m'échapper, il me serre toujours de près. Mordioux! que cet homme-là est donc ridicule avec son poignard... Bah!... son poignard... il ne me tuera qu'une fois, après tout... Allons, courage... courage, Croustillac... et surtout ne réfléchis pas, cela te porte malheur; tu ne fais jamais de plus lourdes sottises, de plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton étoile, comme toujours ferme les yeux, et va de l'avant.»
Raffermi par cette belle logique, le chevalier reprit tout haut:
--Eh bien, monsieur, puisqu'il faut absolument passer par la maison pour sortir d'ici... marchons.
--Monseigneur, dit le colonel après un moment d'hésitation, vous m'avez donné votre parole de gentilhomme de ne pas vous échapper.
--Oui, monsieur!
--Mais vos gens peuvent vouloir vous délivrer.
--Ma vie est entre vos mains, monsieur, vous avez ma parole. Je ne puis rien de plus.
--C'est juste, monseigneur... mais alors dans votre intérêt prévenez vos esclaves que leur moindre tentative contre moi vous coûterait la vie, car j'ai juré aussi, moi, de vous emmener mort ou vif.
--Ce ne sera pas de ma faute, monsieur, si vous ne tenez pas votre serment... Marchons...
Et le chevalier et le colonel s'avancèrent vers la maison.
Rutler tenait le bras de Croustillac sous son bras gauche, et avait toujours la main sur son poignard; non qu'il doutât de la parole de son prisonnier, mais les esclaves du Morne-au-Diable pourraient vouloir délivrer leur maître.
Croustillac et Rutler n'étaient plus qu'à quelques pas de la maison, lorsqu'au détour d'une allée obscure ils virent s'avancer une femme vêtue de blanc.
Le colonel s'arrêta, serra fortement le bras de son prisonnier, et lui dit tout bas:
--Qui est là? Monseigneur, avertissez cette femme... prenez garde qu'elle crie.
--C'est la Barbe-Bleue, je suis perdu, elle va pousser des cris de paon et tout découvrir, pensa Croustillac.
A son grand étonnement, la femme s'arrêta et ne dit mot.
Le Gascon s'écria:
--Qui donc est là?
--Fait-il donc si noir que monseigneur ne reconnaisse pas Mirette? dit la voix bien connue de la Barbe-Bleue.
Croustillac resta muet, confondu.
La Barbe-Bleue l'appelait aussi monseigneur, et elle prenait le nom de Mirette.
--Mordioux! se dit-il, je n'y comprends plus rien, mais plus rien du tout... du tout... cela devient de plus en plus obscur. C'est égal, tenons-nous ferme et jouons serré.
--Quelle est cette femme? lui dit tout bas le colonel.
--C'est... c'est la femme de confiance de ma femme, répondit le chevalier.
Angèle reprit:
--Monseigneur, je venais dire à votre Grâce que madame s'est couchée un peu souffrante... mais qu'elle dort à cette heure.
--Tout nous sert, monseigneur, dit le colonel à voix basse à Croustillac, madame la duchesse dort, vous pouvez partir sans qu'elle s'aperçoive de rien.
Angèle, qui s'était approchée, reprit d'un air effrayé en reculant vivement:
--Ah! mon Dieu! mais votre Grâce n'est donc pas seule?
--Monseigneur, dit le colonel, si elle pousse un cri, c'est fait de vous!!
--N'aie pas peur, Mirette, dit le chevalier, n'aie pas peur... pendant que tu étais auprès de ma femme, monsieur est entré; il arrive du Fort-Royal pour... des affaires très pressées, il faut que je sorte à l'instant pour l'accompagner.
--Si tard, monseigneur! mais vous n'y songez pas... Je vais prévenir madame.
--Non... non... je te le défends; mais, dis-moi, j'aurais tout de suite besoin des nègres pêcheurs et de leur chaloupe... fais-les prévenir.
--Mais, monseigneur...
--Obéis.
--Ce n'est pas difficile... c'est demain matin jour de pêche en haute mer, les noirs doivent être maintenant prêts à partir... pour être avant le jour à l'anse aux Caïmans, où est mouillé leur bateau.
--Monseigneur, tout nous seconde, vous le voyez, partons, dit le colonel à voix basse.
--C'est étonnant comme la Barbe-Bleue va au-devant de mes demandes, et comme elle facilite mon départ, se dit Croustillac; il y a là-dessous quelque chose de bien étrange... Je n'avais peut-être pas tout à fait tort de l'accuser de magie ou de nécromancie... Puis il reprit tout haut:
--Tu vas nous faire ouvrir les portes du dehors, Mirette, et ordonner aux noirs de se préparer à l'instant même.
--Eh bien! ajouta Croustillac en voyant la jeune femme rester immobile, ne m'as-tu pas entendu?
--Certainement, monseigneur, mais comment, votre Grâce... veut absolument...
--Monseigneur! ma Grâce!... Voilà une heure que tu m'appelles ainsi, devant un étranger, dit le Gascon d'un air courroucé, pensant faire un coup de maître: que serait-il arrivé... si monsieur n'était pas dans le secret?
--Oh! je sais bien que si cet étranger est ici à cette heure, c'est qu'on peut parler devant lui comme devant votre Grâce et devant madame... Mais est-ce bien possible, monseigneur, vous voulez absolument partir...
--La fine mouche veut avoir l'air de me retenir pour mieux jouer son rôle, pensa Croustillac. Mais, qui l'a instruite? qui lui a si bien tracé ce rôle?... Décidément il doit y avoir de la nécromancie là-dedans...
--Mais, monseigneur, reprit Mirette, que dirai-je à madame?
--Tu lui diras, reprit le pauvre Croustillac avec un attendrissement que le colonel attribua à des regrets bien naturels, tu lui diras, à cette chère et bonne femme, de n'avoir pas d'inquiétude... entends-tu bien, Mirette... pas d'inquiétude... assure-la bien que le petit voyage que je vais faire est absolument dans son intérêt... dis-lui enfin... de penser quelquefois à moi.
--Quelquefois, monseigneur? mais madame y pense... y pensera toujours, répondit Mirette d'une voix émue, car elle comprenait le sens caché des paroles de Croustillac. Soyez tranquille, monseigneur... madame sait combien vous l'aimez... et elle n'oublie rien... mais vous serez ici demain avant son réveil, n'est-ce pas?
--Oui, dit Croustillac, certainement, demain matin... Allons, Mirette, dépêche-toi de prévenir les nègres pêcheurs et de faire ouvrir la porte de la voûte; il faut que nous partions sans délai.
--Oui, monseigneur; en même temps je vous apporterai votre épée et votre manteau dans le salon, car la nuit est froide dans la montagne... Ah! J'oubliais, voici votre bonbonnière que vous portez toujours avec vous et que vous aviez laissée chez madame.
En disant ces mots, Angèle donna au Gascon une petite boîte, lui serra vivement la main et disparut.
--Vive Dieu! milord-duc, les choses ont mieux tourné que je ne l'espérais, dit le colonel; la maison est-elle encore éloignée?
--Non, après avoir monté cette dernière rampe, nous y arrivons.
En effet, au bout de quelques minutes, Rutler et son captif entrèrent dans le salon; le chevalier y trouva Angèle coiffée d'un madras et vêtue d'une longue simarre qui cachait sa taille; la jeune femme montra au chevalier un manteau qu'elle avait déposé sur un fauteuil.
--Voici votre cape et votre épée, monseigneur, dit-elle à Croustillac en lui remettant une rapière magnifique. Maintenant, je vais voir si les esclaves sont prêts.
Ce disant, Angèle sortit.
L'épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que curieuse par sa forme; la garde était d'or massif; sur la coquille, on voyait émaillées les armes royales d'Angleterre; la poignée représentait un lion debout, et sa tête, surmontée d'une couronne royale, servait de pommeau; le baudrier d'une grande richesse, quoique terni par un fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites.
Avant que de passer le baudrier, Croustillac dit au colonel:
--Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je garder mon épée? Je vous réitère ma parole de n'en faire aucun usage contre vous.
Sans doute cette arme historique était connue du colonel, car il répondit:
--Je savais que cette royale épée était entre les mains de votre Grâce; j'avais ordre de la respecter dans le cas où vous me suivriez de bon gré, monseigneur.
--Je comprends, se dit Croustillac, la Barbe-Bleue continue à agir en fine mouche... Elle me décore ainsi d'une partie de la défroque du milord-duc mystérieux pour augmenter encore l'erreur de cet ours flamand; tout mon regret est de ne pas connaître mon nom. Je sais, il est vrai, que j'ai eu le cou coupé; c'est déjà quelque chose, mais ça ne suffit pas pour constater mon identité, comme disent les gens de loi... Enfin, ceci durera ce qu'il plaira à Dieu; une fois que j'aurai tourné les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute son mari en sûreté; c'est le principal. Maintenant, affublons-nous du manteau, et mon déguisement sera sans doute complet.
Ce vêtement d'une coupe particulière était bleu, avec une sorte de camail en drap rouge galonné d'or; on voyait qu'il avait dû longtemps servir.
Le colonel dit au chevalier:
--Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridge-Water, monseigneur!
--Hum... hum... fidèle... comme ci... comme ça... cela dépend de la disposition dans laquelle je me trouve...
--Pourtant, monseigneur, reprit le colonel, je reconnais là le manteau des cavaliers rouges qui combattirent si valeureusement sous vos ordres à cette fatale journée.
--C'est ce que je vous disais... selon que j'ai froid ou chaud, je porte ce manteau; mais c'est toujours pour moi une manière de commémoration... de cette bataille... où les cavaliers rouges ont, comme vous le dites, si vaillamment combattu sous mes ordres.
Le chevalier avait posé sur une table la bonbonnière que la Barbe-Bleue lui avait donnée. Il prit cette boîte et la regarda machinalement; sur la couverture, il reconnut une figure bien caractérisée qu'il avait plusieurs fois vue reproduite en gravure ou en portrait. Après avoir un peu cherché, il se ressouvint que ces traits étaient ceux de Charles II d'Angleterre.
Rutler lui dit:
--Monseigneur, que votre Grâce me pardonne de l'arracher à des pensées qu'il est facile de deviner en voyant le portrait qui est sur cette boîte; mais les moments sont précieux.
Angèle rentra au même moment et dit à Croustillac:
--Monseigneur, les nègres sont là avec un fanal pour vous éclairer.
--Partons, monsieur, dit le chevalier en prenant son chapeau des mains de la jeune femme, qui lui dit tout bas:
--Après mon mari, c'est vous que j'aime le plus au monde; car vous l'avez sauvé...
Bientôt les portes massives du Morne-au-Diable se refermèrent sur le chevalier et sur le colonel, qui se mirent en route, précédés de quatre noirs dont l'un portait un fanal pour éclairer la route.
· · ·
Pendant que l'aventurier, prisonnier du colonel Rutler, quitte le Morne-au-Diable, nous introduisons le lecteur dans l'appartement le plus secret de la maison de la Barbe-Bleue.
C'était une vaste pièce très simplement meublée; çà et là, pendues aux boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d'un lit de repos, était un très beau portrait du roi Charles II d'Angleterre; plus loin, une miniature représentant une femme d'une beauté ravissante.
Dans un cadre d'ébène, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement dessinées, avaient reproduit toujours le même profil; il était facile de deviner qu'on avait ainsi tâché de faire un portrait de souvenir. Le cadre était supporté sur une sorte de cartouche d'argent ciselé représentant de funèbres allégories, au milieu desquelles on lisait cette date: 15 JUILLET 1685.
Cet appartement était occupé par un homme dans la force de l'âge, grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient singulièrement la stature et la taille du capitaine l'Ouragan, du boucanier Arrache-l'Ame ou du Caraïbe Youmaalë.
En colorant les beaux traits de l'homme dont nous parlons de la teinte cuivrée du mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les cachant à demi sous l'épaisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois individus dans ce même personnage.
Nous dirons donc au lecteur, qui déjà, sans doute, a pénétré ce mystère, que les déguisements du boucanier, du flibustier et du Caraïbe avaient été successivement portés par le même homme, qui n'était autre que le fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Monmouth, exécuté à Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison.
Tous les historiens s'accordent à dire que ce prince était très brave, très affable, d'un caractère très généreux, et d'une figure noble et belle. «Telle fut la fin d'un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth) que ses grandes qualités auraient pu rendre l'ornement de la cour, et qui eût été capable de bien servir sa patrie.
«La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d'une nombreuse faction et les amorces de l'affection populaire l'avaient engagé dans une entreprise supérieure à ses forces. L'amour du peuple le suivit dans toutes les variétés de sa fortune; après son exécution même, ses partisans conservèrent l'espérance de le revoir un jour à leur tête.»
Nous expliquerons plus tard les causes de la singulière espérance des partisans de ce prince, et comment Monmouth avait en effet survécu à son exécution.
Ayant dépouillé son déguisement de Caraïbe et le roucouage qui cachait ses traits, Monmouth portait une ample simarre de tabis bleu à fleurs orange, et lisait attentivement plusieurs papiers étalés devant lui.
Pour expliquer le quiproquo dont le chevalier était la victime volontaire, nous dirons que Croustillac, sans ressembler beaucoup à Monmouth, était du même âge, de la même taille, brun comme lui, mince comme lui, et que le duc avait, comme le Gascon, le nez hardiment accusé et le menton saillant.
Tout autre que le colonel Rutler, officier hollandais arrivé des Provinces-Unies à la suite de Guillaume d'Orange, aurait donc pu tomber dans la même erreur, surtout en voyant entre les mains de Croustillac certains objets précieux connus que l'on savait avoir appartenu au fils de Charles II.
Quant au choix de Rutler, on conçoit que, pour remplir une pareille mission dans toutes ses conséquences, il fallait un homme sûr, intrépide, aveuglément dévoué, et capable de pousser le dévouement presque jusqu'à l'assassinat; le choix de Guillaume d'Orange se trouvant très circonscrit par de telles exigences, il lui avait été probablement impossible de trouver un homme qui connût personnellement Monmouth, et qui ne reculât devant aucune des terribles extrémités que pouvait amener cette périlleuse et cruelle entreprise.
Monmouth était profondément absorbé dans la lecture de quelques journaux anglais.
Tout à coup, la porte de sa chambre s'ouvrit, et Angèle se précipita à son cou en s'écriant:
--Sauvé! sauvé!
Puis, fondant en larmes, riant et sanglotant tour à tour, baisant les mains, le front, les yeux de son mari, elle répétait d'une voix entrecoupée:
--Sauvé... mon Jacques bien aimé... sauvé... Il n'y a plus de danger pour toi... mon amant, mon époux, mon frère. Dieu soit loué, le péril est passé... Mais quelle terreur a été la mienne! Hélas! j'en tremble encore...
Effrayé de l'exaltation d'Angèle, Monmouth lui dit avec une tendresse inquiète:
--Qu'as-tu, mon enfant... que veux-tu dire? Mais, sans lui répondre, Angèle s'écria:
--Maintenant, ce n'est pas tout, il faut fuir, entends-tu?... Le roi Guillaume d'Angleterre est sur tes traces... demain il nous faut quitter cette île. Tout sera préparé; je viens de donner l'ordre à un de nos nègres pêcheurs d'aller dire au capitaine Ralph de tenir le Caméléon tout prêt à mettre à la voile, il est mouillé à l'anse aux Caïmans... en deux heures nous pouvons avoir quitté la Martinique.