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CHAPITRE XXI.

LA TRAHISON.

Le duc de Monmouth pouvait à peine croire ce qu'il entendait, il regardait sa femme avec angoisse.

--Que dis-tu? s'écria-t-il enfin, le roi Guillaume sait que j'habite cette île?

--Il le sait... Un de ses émissaires s'était introduit ici... cette nuit... Mais calme-toi... il est parti, il n'y a plus aucun danger, s'écria Angèle en voyant Monmouth courir à ses armes.

--Mais, cet homme? cet homme?...

--Il est parti, te dis-je... le péril est passé... Serais-je ici sans cela?... Non... tu n'as plus rien à redouter... quant à présent du moins. Mais sais-tu qui m'a aidé à conjurer ce menaçant orage?

--Non... de grâce explique-moi...

--C'est ce pauvre aventurier dont nous avions fait notre jouet.

--Croustillac?

--Oui, sa présence d'esprit nous a sauvés. Dieu soit loué... le péril est éloigné.

--En vérité, Angèle, je crois rêver.

--Écoute-moi donc: il y a une heure, lorsque tu m'as eu quittée pour lire ces papiers venus d'Europe, je suis descendue avec le chevalier dans le jardin... J'avais un pressentiment de notre danger, j'étais triste et rêveuse... je voulais me débarrasser de notre hôte le plus tôt possible... n'étant plus disposée à le railler; je lui dis que je ne pouvais lui expliquer le mystère de mes veuvages, que ma main n'appartiendrait à personne, et qu'il devait quitter cette maison demain au point du jour; notre but était ainsi rempli; le Gascon, par ses récits naturellement exagérés sur ce qu'il avait vu ici, donnerait plus de créance encore aux bruits qui circulent depuis trois ans dans l'île, bruits absurdes, mais précieux, qui, jusqu'à présent, hélas! nous avaient sauvegardés en jetant une telle confusion dans les événements qu'il avait été impossible de démêler le vrai du faux.

--Sans doute, mais par quelle fatalité ce mystère?... Achève... achève.

--Après avoir annoncé au chevalier qu'il ne pouvait plus rester ici, je lui dis que nous voulions néanmoins lui laisser un riche souvenir de son séjour au Morne-au-Diable. A mon grand étonnement, il refusa d'un air si péniblement humilié qu'il me fit pitié. Sachant combien il était pauvre, et voulant, par cela même qu'il témoignait quelque délicatesse, l'obliger à accepter un présent, j'étais revenue chercher ici un médaillon entouré de diamants où se trouve mon chiffre, espérant que le chevalier ne me refuserait pas. J'allais lui porter ce cadeau, lorsqu'en approchant de l'endroit où je l'avais laissé, au bout du parc, près du bassin... Ah! mon ami, j'en frémis encore.

Et la jeune femme jeta ses deux bras autour du cou de Jacques comme si elle eût voulu le protéger encore contre ce danger passé.

--Angèle, je t'en supplie, calme-toi, dit tendrement Monmouth, termine ce récit.

--Eh bien! reprit-elle, lorsque je m'approchai du bassin, j'entendis parler; effrayée, j'écoutai.

--C'était cet émissaire, sans doute?

--Oui, mon ami.

--Mais comment s'est-il introduit ici? Comment en est-il sorti? Comment a-t-il confié ses desseins au Gascon?

--Il a pris le chevalier pour toi.

--Il a pris le chevalier pour moi? s'écria Monmouth.

--Oui... Jacques, sans doute, il aura été trompé par la ressemblance de taille, et par cet habit que le Gascon avait endossé et que tu avait fait faire pour satisfaire un de mes caprices en t'habillant comme le portrait dont tu m'avais parlé.

--Oh! dit Monmouth en passant sa main sur son front avec accablement, oh! tu ne sais pas les souvenirs terribles que tout ceci éveille en moi.

Puis, après avoir jeté un long soupir et regardé tristement le cadre d'ébène incrusté d'argent qui renfermait l'esquisse d'un portrait, le duc reprit:

--Mais quelle a été l'issue de cette étrange rencontre? le chevalier qu'a-t-il dit? toi-même qu'as-tu fait? En vérité, sans ta présence, sans tes paroles qui me rassurent... j'irais moi-même...

Angèle interrompit le duc:

--Encore une fois, mon Jacques bien aimé, serais-je là si calme, s'il y avait quelque chose à craindre à cette heure?

--Eh bien! je t'écoute.... mais tu conçois mon impatience...

--Je ne la ferai pas durer longtemps... je continue... A quelques mots que je surpris, je devinai que le chevalier, en laissant notre ennemi dans l'erreur, ne savait comment le faire sortir de cette maison, craignant de ne pas être obéi par nos gens... Comptant avec raison sur l'intelligence du Gascon, je me suis présentée à lui au moment où il s'approchait de la maison, ayant soin de le prévenir indirectement qu'il devait me prendre pour Mirette. Ayant remarqué que l'émissaire de Guillaume, croyant s'adresser à toi, appelait le chevalier milord-duc ou monseigneur, je l'ai appelé ainsi; j'ai fait ouvrir les portes, et, pour compléter l'illusion, j'ai prêté au Gascon ton épée, ta boîte à portraits, et ce vieux manteau auquel tu tiens tant.

--Ah! qu'as-tu fait, Angèle! s'écria le duc, l'épée de mon père, une boîte qui m'a été donnée par ma mère... et le manteau qui a appartenu au plus saint, au plus admirable martyr qui se soit jamais sacrifié à l'amitié!

--Jacques, mon ami, pardon.... pardon... je croyais bien agir, s'écria Angèle, désolée de l'expression d'amertume et de chagrin qu'elle lisait sur les traits de Jacques.

--Pauvre ange bien-aimée, reprit Monmouth en lui serrant les mains avec tendresse, je ne t'accuse pas; mais j'ai un tel respect pour ces saintes reliques, qu'il m'est cruel de les voir profaner par un mensonge, même pendant quelques moments. Ah! je le répète, tu ne sais pas les souvenirs terribles qui se rattachent surtout à ce manteau... hélas! je ne t'ai pas tout dit.

--Tu ne m'as pas tout dit? s'écria Angèle surprise. Quand tu es venu me chercher en France au nom de mon second père, de mon bienfaiteur... mort sur un champ de bataille, et Angèle soupira tristement, ne m'as-tu pas offert de partager ta vie avec moi, pauvre orpheline... ne m'as-tu pas dit que tu m'aimais? que m'importe le reste. S'il ne s'était pas agi de ton salut, de ta vie, aurais-je jamais songé à te parler de ta condition, de ta naissance? Je t'ai épousé proscrit, fuyant la haine acharnée de tes ennemis... Nous avons échappé à bien des périls, dérouté les soupçons, grâce à mes prétendus mariages, à tes déguisements divers. Maintenant... que peux-tu m'avoir caché? Si c'est quelque nouveau danger! Jacques, mon ami... mon amant... je ne te le pardonnerais pas, car je dois tout partager avec toi... bonne et mauvaise fortune... Ta vie est ma vie; tes ennemis, mes ennemis. Quoique cette fatale tentative soit heureusement déjouée, maintenant ils connaissent ta retraite, ils vont recommencer à te poursuivre avec acharnement. Il faut fuir... Dans deux heures, le Caméléon sera prêt à mettre à la voile...

Profondément préoccupé, Monmouth n'entendait pas Angèle; il marchait à grands pas, se disant:

--Il n'y a pas à en douter... on sait que j'existe... Mais comment Guillaume d'Orange a-t-il pu pénétrer ce mystère, qui n'était plus connu que de moi... et du père Griffon... puisque le saint martyr avait emporté ce secret dans sa tombe, et que de Crussol, dernier gouverneur de cette île, est mort?... Quand je songe que pour plus de sûreté... j'ai même caché mon nom à cette femme adorablement dévouée... qui a donc pu me trahir? le père Griffon est incapable d'un tel sacrilége... car c'est sous le sceau de la confession que le gouverneur lui a fait cette révélation...

Après quelques moments de silence et de méditation, le duc reprit:--Et de quel moyen s'est servi le chevalier pour découvrir les desseins de l'émissaire de Guillaume d'Orange?

--Ses desseins? ô mon ami, cet homme ne s'en est pas caché; je l'ai entendu, il voulait t'enlever mort on vif et te conduire à la tour de Londres.

--Plus de doute... depuis la révolution de 1688, l'on craint que je ne me rapproche du roi détrôné, les papiers publics annoncent même que mes anciens partisans s'agitent... dit Monmouth en se parlant à lui-même.--Je reconnais là la politique de mon ancien ami Guillaume d'Orange... Mais de quel droit me soupçonne-t-il capable de visées ambitieuses?... Encore une fois, qui a pu éveiller dans l'esprit de Guillaume ces défiances si injustes... ces craintes si mal fondées?... Après un nouveau moment de silence, il dit à Angèle:--Dieu soit loué... mon enfant, l'orage est passé, grâce à toi, grâce à ce brave aventurier. Néanmoins... je ne sais si, malgré le dévouement qu'il vient de montrer dans cette occasion, je puis lui confier une partie de la vérité; peut-être serait-il plus prudent de la lui laisser toujours ignorer et de le persuader que l'émissaire lui-même avait été abusé par de faux renseignements. Qu'en penses-tu, Angèle? dois-je paraître aux yeux du chevalier sous d'autres traits que ceux d'Youmaalë, ou bien te chargeras-tu du soin de voir et de remercier encore ce brave homme? Quant à sa récompense, nous trouverons moyen d'y pourvoir sans blesser sa délicatesse.

Angèle regardait son mari avec un étonnement croissant.

Monmouth ne l'avait pas comprise, il croyait que le Gascon était parvenu à éloigner du Morne-au-Diable l'émissaire de Guillaume d'Orange, mais il ne savait pas qu'il l'eût accompagné comme prisonnier.

--Je ne sais pas quand reviendra le chevalier, mon ami. Il fera sans doute durer cette méprise le plus longtemps possible pour nous donner le temps de fuir...

--Le chevalier n'est donc plus ici? s'écria le duc.

--Mais, non, mon ami, il est parti prisonnier sous ton nom avec cet homme. Nos nègres pêcheurs les accompagnent jusqu'à l'anse aux Caïmans, où l'émissaire s'embarquera pour la Barbade... dans une de nos chaloupes avec le chevalier.

Le duc semblait ne pas croire à ce qu'il entendait.

--Parti prisonnier sous mon nom? s'écria-t-il. Mais cet émissaire, en reconnaissant son erreur, sera capable de sacrifier le chevalier... Par le ciel... je ne le souffrirai pas. Trop de sang, mon Dieu! a déjà coulé pour moi!...

--Du sang!... ah! ne crains pas cela... le chevalier ne peut courir aucun danger. Malgré mon désir d'éloigner de nous le péril dont nous étions menacés, jamais je n'aurais exposé cet homme généreux à une perte assurée...

--Mais, malheureuse femme! s'écria le duc, tu ne sais pas de quelle terrible importance est le secret d'état que possède maintenant le chevalier...

--Mon Dieu! que dis-tu?...

--Ils sont capables de le tuer...

--Ah! qu'ai-je fait, mon Dieu?... Mais où vas-tu? s'écria la jeune femme en voyant le duc s'apprêter à sortir.

--Je veux les rejoindre, délivrer ce malheureux aventurier. J'emmènerai quelques noirs avec moi. A peine le Gascon a-t-il une heure d'avance.

--Jacques... je t'en supplie... ne t'expose pas...

--Comment! j'abandonnerais lâchement cet homme qui s'est dévoué pour moi, je le livrerais aux ressentiments de l'envoyé de Guillaume!... Jamais... Ah! tu ne sais pas, malheureuse enfant, que certains sacrifices imposent une reconnaissance aussi douloureuse qu'un remords!... Va, je t'en prie, dire à Mirette d'ordonner à quelques esclaves de se tenir prêts à me suivre à l'instant... Grâce à la marée, le chevalier ne pourra pas mettre en mer avant le point du jour, je pourrai encore l'atteindre.

--Mais cet envoyé est capable de tout! s'il te voit venir délivrer le chevalier, il devinera peut-être... et alors...

--Ce n'est pas Jacques de Monmouth, mais le flibustier mulâtre qui va courir sur leurs traces... D'ailleurs, j'ai bravé, je crois, d'autres dangers que ceux-là.

Ce disant, le duc rentra dans un cabinet attenant à son appartement; là se trouvait tout ce qui lui était nécessaire pour son déguisement.

Restée seule, Angèle se livra aux regrets les plus cruels. Elle n'avait pas cru que les suites de l'erreur où le Gascon avait jeté Rutler pussent être si fatales. Elle craignait aussi que, malgré son déguisement, Monmouth ne fût reconnu. Au milieu de ses angoisses, elle entendit tout à coup frapper violemment à la porte extérieure de l'appartement où elle se trouvait, appartement rigoureusement fermé à tous les gens de la maison.

Angèle courut à cette porte, et y vit Mirette.

La mulâtresse, d'un air effrayé, dit à Angèle que le père Griffon demandait absolument à entrer, ayant les choses les plus importantes à lui apprendre.

L'ordre fut donné d'introduire à l'instant le religieux dans le salon du rez-de-chaussée.

Presque au même instant, Monmouth méconnaissable sortait de sa chambre sous les traits du flibustier mulâtre.

--Mon ami! s'écria Angèle dès que la jeune mulâtresse fut partie, le père Griffon arrive, il a les choses les plus importantes à nous révéler. Au nom du ciel! attendez-le, parlez-lui...

--Le père Griffon! s'écria le duc.

--Vous savez qu'il ne vient jamais ici que dans les circonstances les plus impérieuses; je vous en supplie... voyez-le.

--Il le faut bien... et pourtant chaque minute de retard peut compromettre la vie de ce malheureux chevalier! s'écria le duc.

Il descendit avec Angèle; le père Griffon, pâle, agité, épuisé de fatigue, était dans le salon.

--Dans un quart d'heure ils seront ici! s'écria le religieux.

--Qui cela, mon père? demanda Monmouth.

--Ce misérable Gascon! dit le père.

--Ah! Jacques, tout est découvert, tu es perdu! dit Angèle en poussant un cri déchirant; et elle se jeta dans les bras de Monmouth. Fuyons... il en est encore temps.

--Fuir! et par où? il n'y a qu'un chemin pour venir au Morne-au-Diable et pour en sortir. Je vous dis qu'ils me suivent, répondit le père, mais du calme, rien n'est encore désespéré.

--Expliquez-vous, mon père, qu'y a-t-il? de grâce, parlez, parlez! dit Angèle.

--Mon père, vous seul aviez mon secret, dit gravement le duc, j'aime mieux croire à l'impossible que de douter un moment de votre sainte probité.

--Et vous avez raison de ne pas en douter, mon fils... il y a là un mystère inexplicable... qui s'éclaircira un jour, croyez-moi; mais les moments sont trop précieux pour rechercher quelle est la cause du malheur qui vous menace. J'accours près de vous, donc je ne vous ai pas trahi! songeons au plus pressé. Sous ce déguisement, il est impossible que l'on vous reconnaisse, dit le curé. Mais ce n'est pas tout, votre position est devenue presque inextricable.

--Que dites-vous?

--Ce Gascon est un traître! un infâme... que Dieu me pardonne de m'être ainsi trompé sur lui, et de vous avoir fait partager mon erreur... Maudit soit ce misérable hypocrite...

--Mais, au contraire, s'écria Angèle, c'est le plus généreux des hommes... il s'est volontairement dévoué pour mon mari.

--Oui, il a pris votre nom, dit le père Griffon au prince; mais savez-vous dans quel but odieux?

--Oh! dites... dites, je meurs d'effroi, s'écria Angèle.

--Écoutez-moi donc, dit le religieux, car les minutes s'écoulent et le danger approche: ce matin, j'ai reçu au Macouba une lettre de maître Morin, du Fort-Royal, selon l'ordre qu'il a reçu de vous de me prévenir de tous les arrivages de navires et de ce qui pourrait lui sembler extraordinaire; il m'a dépêché un exprès pour m'apprendre qu'une frégate française était restée en panne et en vue de la rade, après avoir envoyé à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d'une longue conférence avec le gouverneur, s'est mis en route, à la tête d'une escorte, dans la direction du Morne-au-Diable; en un mot, il vient ici.

--Un envoyé de France! s'écria Monmouth, qu'aurais-je à craindre maintenant, même si mon secret était connu à Versailles? La France n'est-elle pas en guerre avec l'Angleterre?

--Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous! s'écria Angèle.

--Écoutez... écoutez... Je me suis mis en route en toute hâte, reprit le père, pour vous avertir, espérant arriver avant cet homme et son escorte, dans le cas où il se serait réellement rendu ici. Malheureusement... ou heureusement peut-être, je le joignis au pied du morne. Me reconnaissant à ma robe, il me dit qu'il était envoyé du roi de France, qu'il venait remplir une mission d'état, et il me pria de vouloir bien lui servir de guide et d'introducteur, puisque je connaissais les habitants de cette maison. Je ne pouvais le refuser sans éveiller ses soupçons; je restai près de lui; il me dit alors qu'il se nommait M. de Chemeraut; il commençait à me faire quelques questions très embarrassantes sur vous et sur votre femme, monseigneur, lorsque tout à coup, à quelque distance de nous, nous entendîmes une voix forte crier:--Qui vive?--Envoyé du roi de France, répondit M. de Chemeraut.--Trahison!... reprit la voix, et un sourd gémissement vint jusqu'à nous avec ces mots:--Je suis mort...

--Aux armes! cria M. de Chemeraut en mettant l'épée à la main, et en courant sur les traces de deux de nos matelots qui nous servaient d'éclaireurs. Je le suivis... Nous trouvâmes le Gascon étendu sur un côté du chemin, quatre nègres agenouillés, éperdus d'épouvante, tandis que nos deux matelots d'avant-garde terrassaient et contenaient à peine un homme robuste vêtu en marin.

--Et le chevalier, s'écria Monmouth, était donc blessé?

--Non, monseigneur; et quoique ça soit un bien méchant homme, il faut rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l'a sauvé. L'homme au costume de marin, en entendant le bruit de notre troupe et les paroles de M. de Chemeraut... qui lui avait répondu: Envoyé du roi de France... s'était cru trahi... et conduit dans une embuscade; il avait alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable aventurier eût été tué si la lame ne se fût brisée sur son baudrier. Néanmoins, renversé par la violence du choc, il tomba en s'écriant:--Je suis mort, et il resta sans mouvement. C'est à cet instant que nous arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant, l'assassin du Gascon s'écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu'il croyait sa victime:

--«Monsieur l'envoyé de France, vos desseins avaient été pénétrés, ils sont déjoués... vous veniez chercher Jacques, duc de Monmouth, pour en faire un drapeau de sédition; le drapeau est brisé... relevez ce cadavre, monsieur; c'est moi, Rutler, colonel au service du roi Guillaume, que Dieu garde, qui ai commis ce meurtre»--«Malheureux!» s'écria M. de Chemeraut. «Je m'en fais gloire de ce meurtre, reprit le colonel. Ainsi j'ai renversé les odieux projets des ennemis du roi mon maître! Grâce à moi, l'épée de Charles II, que Jacques de Monmouth portait à son côté, ne sera plus tirée contre l'Angleterre.»--«Colonel, vous serez fusillé dans vingt-quatre heures,» dit M. de Chemeraut...

--«Je connais mon sort, répondit le colonel, un traître est mort. Vive le roi Guillaume et la vieille Angleterre!»

--Mais le chevalier? s'écria le duc.

--Lorsqu'il entendit ces paroles du colonel Rutler, il fit un léger mouvement, poussa un soupir; et pendant qu'une partie de l'escorte garrottait le colonel, qui hurlait de rage en s'apercevant que sa victime n'était pas morte, M. de Chemeraut s'empressa de secourir le Gascon, et lui dit:--«Monseigneur, êtes-vous grièvement blessé?» Je compris à l'instant, sans deviner le but de ce déguisement, que le chevalier jouait votre rôle et avait pris votre nom; cette erreur pouvait vous servir, je me tus.--«Le coup a glissé sur le baudrier de l'épée de mon père,» dit le drôle d'une voix faible pendant qu'on le relevait.--«Milord-duc, appuyez-vous sur moi, répondit M. de Chemeraut; je viens vers vous au nom du roi de France, mon maître. Le mystère est maintenant inutile. En deux mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet de ma mission, et vous jugerez ensuite que nous devons retourner le plus tôt possible au Fort-Royal pour nous y embarquer.»--«Je vous écoute, monsieur,» dit le chevalier en feignant un léger accent anglais, sans doute pour mieux jouer son personnage.--Puis, au bout de quelques moments d'entretien secret, le Gascon dit à voix haute:--«Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je ne puis maintenant me séparer de madame ma femme, et je désire formellement aller la chercher au Morne-au-Diable. Elle m'accompagnera... puisque telle est la destination qui m'est réservée.»

--Le misérable! s'écria Angèle.

Puis il ajouta, reprit le père Griffon:--«Je me sens étourdi de ma chute, je me reposerai un moment chez moi.»--«Qu'il soit fait ainsi que vous le désirez, monseigneur,» a dit M. de Chemeraut. Puis, s'adressant à moi:--«Voulez-vous, mon père, être assez bon pour aller prévenir madame la duchesse de Monmouth que monseigneur va venir la chercher pour l'emmener; qu'elle veuille donc se préparer en hâte, car nous devons être au point du jour au Fort-Royal et mettre à la voile ce matin même...» Maintenant, dit le père à Monmouth, comprenez-vous le projet de ce traître? il veut abuser du nom qu'il a pris pour vous ravir votre femme. Et vous serez obligé ou de déclarer qui vous êtes... ou de consentir au départ de madame la duchesse.

--Plutôt mourir mille fois! s'écria Angèle.

--Maudit soit le Gascon! reprit le père Griffon, moi qui ne le croyais que sot et aventureux, et c'est un monstre d'hypocrisie.

--Ne nous désespérons pas, dit tout à coup Angèle. Mon père, veuillez retourner dans les bâtiments extérieurs, et ordonner à Mirette d'ouvrir au Gascon et à l'envoyé quand ils se présenteront. Je me charge du reste.

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