‹ Le morne au diableChapitre 28 sur 41 · CHAPITRE XXVI.

CHAPITRE XXVI.

LE DÉVOUEMENT.

--Oui, monsieur... répéta le Gascon, demain ma femme et ce misérable s'embarqueront sur un de mes bâtiments, voilà toute ma vengeance, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots avec une sauvage ironie. Oh! je sais ce que je fais. Mon Dieu oui, monsieur, elle et son complice... tous les deux... comme s'ils étaient véritablement mari et femme... les misérables... ils seront embarqués ensemble... Quant à la destination du bâtiment, ajouta le chevalier avec un regard d'une si épouvantable férocité que M. de Chemeraut en fut frappé, quant au sort qui attend les coupables... je ne puis vous le dire, monsieur... cela ne regarde que moi.

Puis, prenant rudement Angèle par le bras, Croustillac s'écria:

--Ah! vous voulez pour amant des mulâtres, madame la duchesse! eh bien! vous en aurez! Et toi, scélérat! il te faut des femmes blanches! des duchesses! eh bien! tu en auras, vous ne vous quitterez plus... tendres amants... non... plus jamais... mais vous ne savez pas à quel prix terrible vous serez réunis.

--Monseigneur, que prétendez-vous faire?

--Cela me regarde, monsieur, votre responsabilité sera à couvert; le reste se passera sur un terrain neutre, ajouta le Gascon avec un sourire mystérieux et farouche, oui... dans une île déserte... et puisque ce tendre couple s'aime... s'aime à la mort, il aura du temps de reste pour se le prouver... jusqu'à la mort...

--Ah! monseigneur, je crois comprendre, ce serait terrible en effet, dit M. de Chemeraut, qui pensa que Croustillac voulait faire mourir de faim sa femme et le mulâtre.

--Terrible! vous l'avez dit, monsieur... Tout ce que je vous demande, et comme témoin de mon outrage vous ne pouvez me refuser... c'est de me prêter main-forte pour conduire ces deux coupables à bord d'un de mes navires. Je tiens à les remettre moi-même au capitaine, et à lui donner des ordres... des ordres auxquels il n'oserait peut-être pas obéir si je ne les lui donnais personnellement.

M. de Chemeraut, malgré sa finesse, fut dupe de la feinte colère de Croustillac; il lui dit avec une fermeté respectueuse:

--Monseigneur, la justice est sévère... mais elle ne dois pas être cruelle.

--Qu'est-ce à dire, monsieur? reprit fièrement Croustillac, ne suis-je pas seul juge... de la peine que méritent ces coupables? me refusez-vous votre concours lorsqu'il s'agit seulement de conduire cet homme et sa complice à bord d'un bâtiment qui m'appartient?

--Non, monseigneur, mais je fais observer à Votre Altesse qu'il serait peut-être plus généreux de...

Angèle, voyant qu'elle ne devait pas rester inactive, se jeta aux pieds de Croustillac en criant grâce! pendant que Monmouth semblait se renfermer dans un morne et sombre silence; puis, s'adressant à M. de Chemeraut, la jeune femme ajouta:

--Ah! monsieur, vous qui paraissez sensible et bon, intercédez pour moi auprès de mon cher lord... qu'il me condamne aux peines les plus cruelles, j'ai tout mérité, je souffrirai tout... mais que mon cher lord...

--Je vous défends de m'appeler votre cher lord... madame, dit amèrement Croustillac, je ne suis plus votre cher lord.

--Eh bien! monseigneur, ne me faites pas conduire à bord de ce bâtiment dont vous parlez.

--Et pourquoi cela, madame?

--Mon Dieu, parce que c'est le brigantin le Caméléon, commandé par le capitaine Ralph, monseigneur; cet homme est cruel; il a remplacé le flibustier l'Ouragan dans ce commandement.

--Et c'est justement pour cela que j'ai choisi le Caméléon, madame; c'est justement parce que le capitaine Ralph est le plus cruel ennemi de votre indigne amant, dit Croustillac, qui comprenait à merveille l'intention d'Angèle.

--Mais, monseigneur, vous savez bien que ce bâtiment sera mouillé demain matin, ici tout près, presque au pied du Morne... à l'anse aux Caïmans.

--Oui, madame, je le sais.

--Eh bien, monseigneur, vous voulez me forcer à m'embarquer là, lorsque, pour rien au monde, je n'aurais seulement osé approcher de ce rivage... Oubliez-vous donc, grand Dieu, les affreux souvenirs qui, pour moi, se rattachent à cet endroit?

--Oh! la fine mouche! pensa Croustillac, cela veut dire ce que je ne savais pas, qu'il y a justement un bâtiment à elle appelé Caméléon, dont le capitaine lui est dévoué, et qui sera demain matin mouillé près d'ici... J'y suis... Il s'agit probablement de ce navire qu'elle avait fait préparer en toute hâte pour assurer sa fuite et celle du duc lorsqu'elle m'avait vu emmené par le colonel Rutler; un des nègres pêcheurs était sans doute parti en avant pour donner des ordres en conséquence.

Le Gascon reprit tout haut après un moment de réflexion:

--Oui, ces souvenirs sont affreux pour vous... je le sais... madame.

--Eh bien! monseigneur... aurez-vous donc le courage?...

--Oui, oui! s'écria le chevalier avec une explosion de fureur, oui... point de pitié pour l'infâme qui m'a indignement outragé... Tant mieux... ma vengeance commencera plus tôt... je vais vous prouver que vous n'avez aucune pitié à attendre; vous allez voir.

Il frappa sur un gong.

--Qu'allez-vous faire, monseigneur?

--Votre fidèle Mirette va venir, vous-même lui donnerez l'ordre d'envoyer dire au capitaine Ralph de tout préparer à bord du Caméléon pour mettre à la voile au point du jour.

--Ah! monseigneur, donner moi-même un tel ordre!... C'est de la barbarie...

--Obéissez, madame, obéissez!

Mirette parut.

Angèle donna l'ordre d'un air abattu.

--Je vous ai obéi, monseigneur. Eh bien! maintenant par pitié accordez-moi une dernière grâce, au nom de notre amour passé...

--Oh! oui... par saint Georges! s'écria Croustillac, passé... Oh! bien passé...

--Accordez-moi, monseigneur, la faveur d'un moment d'entretien.

--Non, non, jamais.

--Monseigneur, ne me refusez pas... ne soyez pas impitoyable!

--Arrière, femme infidèle!

--Monseigneur, dit Angèle en joignant les mains.

--Monseigneur, dit M. de Chemeraut, au moment de quitter madame pour jamais... ne lui refusez pas cette dernière consolation.

--Vous aussi, M. de Chemeraut! vous aussi... et pourtant vous avez été témoin... Eh bien! j'y consens, madame, mais à une condition...

--Ordonnez, monseigneur.

--C'est que votre complice restera là pendant notre conversation.

--Peste! ceci n'est pas maladroit, je pense, se dit Croustillac, j'espère bien que la duchesse va me comprendre et d'abord refuser.

--Mais, mon cher lord, dit en effet Angèle, le dernier entretien que je vous supplie de m'accorder ne doit être entendu que de vous.

--A merveille! oh! elle comprend à demi-mot, se dit Croustillac; et il reprit tout haut:

--Et pourquoi donc, madame, notre entretien serait-il secret? auriez-vous quelque chose de caché pour votre bien-aimé... pour l'amant de votre choix?...

--Mais si j'ai à implorer votre pardon, monseigneur?...

--Eh bien! madame, vous l'implorerez devant votre complice... plus vous vous accuserez, plus vous reconnaîtrez votre conduite comme déloyale, infâme, indigne; plus vous constaterez l'abjection de votre choix. Ce sera la punition de ce scélérat et la vôtre.

--Mais, monseigneur...

--C'est mon dernier mot, répondit Croustillac.

--Ne craignez-vous pas le désespoir de cet homme? dit tout bas M. de Chemeraut.

--Non, non, les traîtres sont lâches! voyez celui-ci, quel air morne, attéré! il n'ose pas seulement lever les yeux sur moi... En tout cas, monsieur, envoyez, je vous prie, quelques hommes de votre escorte au dehors de cette galerie, et qu'à mon premier signal ils entrent.

Puis, ayant l'air de le raviser, et croyant faire un coup de maître, Croustillac dit:--Au fait, si vous assistiez aussi à cet entretien, monsieur de Chemeraut? la punition des coupables serait plus cruelle encore.

--Oh! monseigneur, par pitié, ne me condamnez pas à cet excès de honte et d'humiliation, s'écria Angèle avec un accent désespéré. Et vous, monsieur, ayez la générosité de ne pas accepter, dit-elle à M. de Chemeraut.

Celui-ci eut la délicatesse de s'excuser auprès du Gascon; il sortit et laissa ensemble Monmouth, sa femme et l'aventurier.

A peine l'envoyé de France fut-il sorti, que Monmouth, après s'être assuré qu'il ne pouvait pas être entendu, tendit cordialement la main à Croustillac, et lui dit avec effusion:

--Monsieur, vous êtes un homme d'esprit, de courage et de résolution; merci à vous, et pardonnez-nous de vous avoir un moment soupçonné.

--Oh! oui, pardonnez-nous notre injuste défiance, dit Angèle en prenant de son côté la main du Gascon dans les siennes. Nous étions si inquiets... et puis vous aviez l'air si furieux, si égaré!

--Nous avions tous raison, madame la duchesse, dit l'aventurier; vous aviez raison d'être inquiète, car mon retour n'annonçait rien de bien rassurant; j'avais raison d'être furieux, car je prenais monseigneur pour un bandit; quant à mon air égaré, mordioux! soit dit sans reproches... vous avouerez qu'il s'est passé ici assez de choses étranges depuis deux jours, pour qu'à la fin j'aie bien pu m'ahurir un peu. Heureusement que mon aplomb est revenu... quand j'ai vu que je n'étais qu'un sot... et que je risquais de tout perdre.

--Brave et excellent homme! dit Monmouth.

--Brave, c'est dans le sang des Croustillac, monseigneur; excellent, ma foi, je n'en sais rien... si cela est... ce n'est pas ma faute... c'est l'ouvrage de madame votre femme... qui m'a donné l'envie d'être meilleur que je ne l'étais. Ah ça! prince, les moments sont précieux, tout est prêt pour soulever une province d'Angleterre en votre faveur; Louis XIV appuiera cette insurrection... On vous offre en perspective la vice-royauté d'Écosse et d'Irlande, et toutes sortes d'autres faveurs.

--Jamais je ne consentirai à profiter de ces offres... Les guerres civiles m'ont coûté trop cher, s'écria Monmouth. Puis regardant Angèle, il ajouta:--Et je n'ai plus d'ambition.

--Monseigneur, réfléchissez-bien.... Si le coeur vous en dit, vous ôtez de votre visage cet enduit couleur de bronze, vous dites au Chemeraut que des raisons à vous connues vous ont obligé de garder l'incognito jusqu'ici; vous lui prouvez qui vous êtes, je vous rends votre duché, et je vous demande la grâce d'aller me battre à vos côtés en Cornouailles, ou ailleurs, afin de vous servir, comme on dit, de cuirasse humaine... Je suis sûr que ça fera plaisir à madame la duchesse...

--Et nous le soupçonnions, dit Angèle en regardant son mari.

--Il faut qu'il nous pardonne, dit le duc, les hommes comme lui sont si rares... qu'il est permis de douter qu'on les rencontre...

--Ah! tenez, mordioux! monseigneur... vous allez m'embarrasser... Parlons affaires... Acceptez-vous, oui ou non, les vice-royautés?... Après ça, n'allez pas croire que je vous presse de dire... oui... monseigneur, pour me débarrasser de votre rôle: il me plaît, il m'amuse... j'y suis fort habitué... Maintenant, ça me ferait même un effet désagréable de ne plus m'entendre dire monseigneur, sans compter que je ris dans ma moustache en pensant à toutes les bourdes que je fais avaler au bonhomme Chemeraut avec son air important. Si j'insiste, monseigneur, pour vous prier de reprendre votre rang, c'est qu'il paraît qu'on a furieusement besoin de vous en Angleterre pour faire le bonheur du peuple en général, et celui des Cornouaillais en particulier... vous devez savoir ça mieux que moi....

--Ah! je connais trop ces vains prétextes que l'on offre à l'ambition.

--Mais, monseigneur, ça a l'air cette fois-ci d'être parfaitement préparé. La frégate qui a amené le bonhomme Chemeraut est remplie d'armes et de munitions de guerre; il y a là-dedans de quoi armer et révolutionner tous les Cornouaillais du monde; de plus vous pouvez compter sur une douzaine de vos partisans...

--De mes partisans? et où cela? s'écria Monmouth.

--A bord de la frégate de Chemeraut. Ces braves gens m'attendent, c'est-à-dire vous attendent, monseigneur, avec une impatience incroyable. Il y a surtout un forcené, nommé Mortimer, que Chemeraut a eu toutes les peines du monde à retenir à bord, tant cet enragé était possédé du désir de me serrer... je veux dire de vous serrer dans ses bras, monseigneur, car je nous confonds toujours.

Angèle, voyant l'air accablé de son mari, lui dit:

--Mon Dieu, mon ami, qu'avez-vous?

--Il n'y a plus à hésiter, dit Monmouth, je dois déclarer toute la vérité à M. de Chemeraut...

--Grand Dieu! Jacques, que dis-tu?

--Vous voulez être vice-roi! A la bonne heure, monseigneur.

--Non, monsieur... je veux vous empêcher de vous perdre pour moi; ma reconnaissance n'en sera pas moins éternelle pour le service que vous avez voulu me rendre...

--Comment, monseigneur, ce n'est pas pour être vice-roi que vous me dépossédez de ma principauté?

--Mes partisans sont à bord de la frégate; si j'acceptais votre offre généreuse, monsieur, demain vous seriez reconnu... perdu...

--Mais, monseigneur...

--Sans cette circonstance qui, je vous le répète, doit vous faire découvrir d'un moment à l'autre... j'aurais peut-être accepté votre généreux dévouement; l'erreur de M. de Chemeraut eût au moins duré quelques jours... et je pouvais vous mettre à l'abri de ses ressentiments; mais accepter votre offre, monsieur, sachant la présence de mes partisans à bord de la frégate, ce serait vous exposer à un danger certain... Je n'y consentirai jamais.

--Monseigneur, vous oubliez donc qu'il s'agit pour vous d'une prison perpétuelle, si vous ne voulez pas vous mettre à la tête de ce soulèvement?

--C'est parce qu'il s'agit pour moi d'échapper à un danger que je ne veux pas vous sacrifier, monsieur. Lorsque j'appris que vous étiez parti prisonnier du colonel Rutler, j'allais courir à votre poursuite afin de vous enlever de ses mains.

--Mon Dieu, Jacques! pensez-y donc, la prison... une prison éternelle! mais c'est impossible... et moi... moi, que deviendrai-je, si l'on m'empêche de vous accompagner? Non, non, vous ne refuserez pas le sacrifice de cet homme généreux.

--Angèle, dit le prince d'un ton de reproche, Angèle... Et cet homme généreux... l'abandonnerons-nous lâchement lorsqu'il se sera dévoué pour nous? Pour échapper à la prison... le condamnerons-nous à une captivité éternelle?...

--Lui...

--Mais sans doute... N'est-il pas maintenant possesseur d'un secret d'État? M. de Chemeraut ne sera-t-il pas furieux de se voir joué? Je vous dis qu'il n'échappera pas à une prison perpétuelle lorsque la méprise sera découverte.

--Mordioux! monseigneur, mêlez-vous de ce qui vous regarde, s'il vous plaît, s'écria Croustillac, et ne m'ôtez pas le pain de la bouche, comme on dit... Prisonnier d'État! peste! vous êtes bien dégoûté... Mais vous ne savez donc pas que ça me fera une retraite assurée... un abri certain pour mes vieux jours? Franchement la vie aventureuse m'ennuie, il faut une fin, je voulais quelque chose de stable... jugez si cela me convient... Prisonnier d'État! diable! ne l'est pas qui veut, monseigneur; par pitié, je vous le répète, n'ôtez pas cette dernière ressource à mes vieux ans... ne détruisez pas mon avenir.

--Écoutez-moi, brave et digne chevalier, lui répondit affectueusement Monmouth en lui serrant la main, je ne suis pas dupe de vos ingénieuses défaites...

--Monsieur, je vous jure...

--Écoutez-moi, je vous en prie; lorsque vous m'aurez entendu, vous ne vous étonnerez plus de mon refus... Vous verrez que je ne puis accepter votre généreux sacrifice sans être doublement coupable... Vous comprendrez les douloureux souvenirs, pour ne pas dire les remords... que vos offres de dévouement, que les événements présents éveillent en moi... Et vous, Angèle, mon enfant bien-aimée... vous apprendrez enfin un secret que jusqu'à présent j'ai dû vous cacher; il faut une circonstance aussi grave que celle où nous nous trouvons pour me forcer à vous faire cette douloureuse révélation.

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