‹ Le morne au diableChapitre 35 sur 41 · CHAPITRE XXXIII.

CHAPITRE XXXIII.

LE JUGEMENT.

Un nouveau personnage vint augmenter le nombre des admirateurs passionnés de Monmouth.

On vit s'avancer, soutenu par deux serviteurs, un homme jeune encore, mais que de nombreuses blessures condamnaient à de précoces infirmités.

Lord Jocelyn Rothsay, malgré ses souffrances, avait voulu se joindre aux partisans du prince, et sinon combattre pour la cause que Monmouth allait défendre, du moins venir au-devant du duc, et être des premiers à le féliciter sur sa résurrection.

Les cheveux de lord Rothsay étaient blancs, quoique son pâle visage fût jeune encore et que sa moustache fût aussi noire que ses yeux brillants et hardis. Enveloppé d'une longue robe-de-chambre, il s'avança péniblement, appuyé sur les épaules de deux serviteurs.

--Voilà le brave Rothsay, qui a autant de blessures que de poils à sa moustache! s'écria lord Dudley.

--Par le diable, qui ne m'emportera pas du moins avant que j'aie vu notre duc! dit Rothsay, je serai comme vous l'un des premiers à lui serrer la main! N'aurais-je pas, dans ma verte jeunesse, risqué ma vie pour hâter d'un quart d'heure un rendez-vous d'amour? Pourquoi ne le risquerais-je pas pour voir notre duc un quart d'heure plus tôt?

Un homme à physionomie inquiète parut sur le pont peu de temps après lord Rothsay.

--Milord! lui dit-il d'un ton suppliant, milord! vous exposez votre vie par cette imprudence! Le moindre mouvement violent peut renouveler l'hémorrhagie de cette ancienne blessure que...

--Au diable! docteur, où mon sang coulera-t-il mieux et plus noblement qu'aux pieds de Jacques de Monmouth? dit Rothsay avec exaltation.

--Mais, milord, le danger...

--Mais, docteur, il s'agirait de sa damnation que Jocelyn Rothsay ne serait pas un des derniers à embrasser notre duc. Je n'ai pas fait ce voyage pour autre chose. Dick me prêtera une épaule, Percy une autre, et c'est soutenu par ces deux braves champions que je viendrai dire à Jacques:

--Voilà trois de tes fidèles soldats de Bridge-Water...

Ce disant, le jeune homme abandonna ses deux domestiques, et s'appuya en effet sur les deux robustes lords.

Un roulement de tambours auxquels se joignirent quelques fanfares de buccins et le bruit aigre des sifflets des maîtres d'équipage, annoncèrent que les marins et les troupes d'infanterie de la frégate s'assemblaient: bientôt ils montèrent en grande tenue sur le pont, et se rangèrent à leur poste, officiers en tête.

--Pourquoi cette prise d'armes? demanda Mortimer à M. de Chemeraut.

--Pour rendre hommage au duc et le recevoir sur le pont avec les honneurs de la guerre, lorsqu'il viendra tout à l'heure passer les troupes en revue.

Le capitaine de la frégate s'avança vers le groupe des gentilshommes:

--Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur.

--Eh bien! fut-il dit tout d'une voix.

--Son Altesse nous recevra à onze heures précises, c'est-à-dire dans cinq minutes.

Il est impossible de rendre l'exclamation de joie profonde qui souleva toutes les poitrines.

--Tiens, maintenant, Dick, je me sens faible, dit Mortimer.

--Diable! fais attention, Percy, dit Rothsay, ne vas pas tomber, tu es une de mes jambes.

--Moi? dit Dudley, j'ai comme le vertige...

--Écoutez, Dick; écoute, Jocelyn, dit Mortimer, ces dignes compagnons n'ont jamais vu notre duc: soyons généreux, laissons-les passer les premiers, nous l'apercevrons d'abord de loin; ça nous donnera le temps de nous faire à sa vue... Est-ce dit?

--Oui, oui, répétèrent Dick et Jocelyn.

Onze heures sonnèrent.

Le pont de la frégate offrit un spectacle véritablement grand et beau pendant quelques moments.

Les soldats et les marins en armes couvraient les passavants du navire.

Les officiers, tête nue, précédant le groupe des gentilshommes, descendirent lentement l'escalier étroit qui conduisait à l'appartement destiné au duc de Monmouth.

Enfin, derrière ce premier groupe s'avançaient Mortimer et Dudley soutenant, au milieu d'eux, le jeune lord Jocelyn, dont la taille voûtée, la démarche maladive, contrastaient avec la haute stature et l'air mâle de ses deux soutiens.

Pendant que les autres gentilshommes encombraient l'étroit escalier, les trois lords, ces trois nobles types de fidélité chevaleresque, restèrent un moment sur le pont.

--Écoutons... écoutons, dit Dudley, peut-être entendrons-nous la voix de Jacques...

En effet, le plus profond silence régna d'abord, mais il fut bientôt interrompu par des exclamations de joie auxquelles se mêlèrent de vives et attendrissantes protestations.

Enfin l'escalier fut libre.

Modérant à peine leur impatience par égard pour lord Jocelyn, qui descendait péniblement, les deux lords arrivèrent dans la batterie, et entrèrent à leur tour dans la grande chambre de la frégate, où Croustillac donnait audience à ses partisans.

Pendant quelques moments, les trois lords restèrent stupéfaits devant le tableau qu'ils eurent sous les yeux.

Au fond de la grande chambre, éclairée par cinq fenêtres de poupe, Croustillac, vêtu de son justaucorps vert et de ses bas roses, se tenait fièrement debout à côté de M. de Chemeraut; celui-ci, dans l'orgueil du succès, semblait présenter triomphalement le chevalier aux gentilshommes anglais.

Un peu en arrière de M. de Chemeraut étaient le capitaine de la frégate et son état-major.

Les partisans de Monmouth, pittoresquement groupés, entouraient le Gascon.

L'aventurier, bien qu'un peu pâle, payait toujours d'audace; ne se voyant pas reconnu, il reprenait peu à peu son assurance habituelle, et se disait:

--Le Mortimer se sera vanté de me connaître intimement pour se donner des airs de familiarité avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours, mordioux! cela durera ce que ça pourra.

La force de l'illusion est telle que, parmi les gentilshommes qui se pressaient autour de l'aventurier, les uns lui trouvaient un air de famille assez décidé avec Charles II; d'autres, une ressemblance frappante avec ses portraits.

--Milords et messieurs, dit Croustillac en montrant Chemeraut, monsieur, en m'apportant vos voeux, m'a décidé à me rendre au milieu de vous.

--Milord-duc, c'est entre nous à la mort!... crièrent les plus exaltés.

--J'y compte, milords; quant à moi, ma devise sera: Tout pour l'Angleterre et...

--C'est trop d'impudence! sang et massacre! s'écria lord Mortimer d'une voix tonnante, en interrompant le chevalier et en se précipitant vers lui l'oeil sanglant, les poings fermés, pendant que Dudley soutenait lord Jocelyn.

L'apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur les spectateurs et sur les acteurs de cette scène.

Les gentilshommes anglais se retournèrent vivement vers Mortimer.

Chemeraut et les officiers se regardèrent avec étonnement, ne comprenant rien encore aux paroles du lord.

--Mordioux, nous y voici, pensa Croustillac, rien qu'à voir cette brute avinée, je sens le Mortimer d'une lieue.

Le lord arriva au milieu du vide que les gentilshommes avaient laissé entre eux et le Gascon en se reculant; il se planta devant lui, les bras croisés, l'oeil étincelant, le regardant face à face; et il s'écria d'une voix tremblante de rage:

--Ah! tu es Jacques de Monmouth... toi!... c'est à moi... Mortimer... que tu dis cela?

Croustillac fut alors sublime d'impudence et de sang-froid. Il répondit à Mortimer avec un accent de reproche mélancolique:

--L'exil et l'adversité m'ont donc bien changé!... que mon meilleur ami ne me reconnaît plus? Puis, se tournant à demi vers M. de Chemeraut, le chevalier ajouta tout bas:--Vous le voyez, je vous l'avais dit: l'émotion a été trop violente... sa pauvre tête est encore déménagée. Hélas! ce malheureux-là me méconnaît.

Croustillac s'était exprimé avec tant d'assurance et de naturel que M. de Chemeraut hésitait encore à se croire dupe d'une si énorme imposture; il ne conserva pas longtemps de doute à ce sujet.

Lord Dudley et lord Rothsay se joignirent à Mortimer et aux autres gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les apostrophes et les injures les plus furieuses.

--Ce misérable vagabond ose se dire Jacques de Monmouth!

--L'infâme imposteur!

--Le scélérat l'aura égorgé afin de se faire passer pour lui.

--C'est un émissaire de Guillaume!

--Un tel gueux! Jacques, notre duc!

--Quelle audace!

--Oser faire un tel mensonge!

--C'est à lui arracher la langue!

--Nous tromper si impudemment, nous autres qui n'avions jamais vu le duc!

--Cela crie vengeance!

--Puisqu'il prend son nom, il doit savoir où il est.

--Oui, il nous répondra de notre duc.

--Nous le jetterons à la mer s'il ne nous rend pas Jacques...

--Nous lui arracherons les ongles pour le faire parler.

--Se jouer ainsi de ce qu'il y a de plus sacré!

--Comment aussi M. de Chemeraut a-t-il donné dans un piége si grossier?

--Ce misérable m'a indignement trompé, messieurs, cria M. de Chemeraut en tâchant en vain de se faire entendre.

--Alors, expliquez-vous, monsieur.

--Il payera cher son audace, messieurs.

--Faites d'abord enchaîner ce traître.

--Il m'a abusé par les plus exécrables mensonges. Messieurs, tout autre que moi y eût été pris!

--On ne se joue pas ainsi de la croyance de braves gentilshommes qui se sacrifient à la bonne cause.

--Monsieur de Chemeraut, vous êtes aussi coupable que ce misérable fourbe.

--Mais, milords, l'envoyé anglais a été trompé comme moi.

--C'est impossible, vous êtes son complice.

--Milords, vous m'insultez.

--Un homme de votre expérience, monsieur, ne se laisse pas berner à ce point!

--Il faut nous venger.

--Oui, vengeance... vengeance!

Ces accusations, ces reproches partirent et se croisèrent si rapidement, causèrent un tel tumulte, qu'il fut impossible à M. de Chemeraut de se faire écouter au milieu de tant de cris furieux.

L'attitude des gentilshommes anglais devint même si menaçante envers lui, leurs récriminations si violentes, qu'il se rangea près des officiers de la frégate, et tous mirent la main à la garde de leur épée.

Croustillac, seul entre les deux groupes, était en butte aux invectives, aux attaques, aux malédictions des deux partis.

Intrépide, audacieux, les bras croisés, le nez au vent, l'oeil hardi, l'aventurier écoutait gronder et éclater ce formidable orage avec un flegme impassible, en se disant intérieurement:

--Voici que ça se gâte énormément, ils peuvent me jeter par la fenêtre, c'est-à-dire en plein Océan; le saut est périlleux, quoique je nage comme un triton, mais je ne puis plus rien... ça devait arriver tôt ou tard, et d'ailleurs, ainsi que je le disais ce matin, on ne se sacrifie pas aux gens dans le seul but d'être couronné de fleurs et caressé par des nymphes silvestres.

Quoiqu'à son comble, le tumulte fut pourtant dominé par la voix tonnante de Mortimer qui s'écria:

--Monsieur de Chemeraut, faites d'abord pendre ce misérable, vous nous devez cette satisfaction.

--Oui, oui, qu'on l'accroche à la grande vergue, répétèrent les gentilshommes anglais, nous nous expliquerons après.

--Vous m'obligerez beaucoup en vous expliquant avant! s'écria Croustillac.

--Il parle, il ose parler, cria-t-on.

--Eh! qui donc, mordioux! parlera en ma faveur, si ce n'est moi, reprit le Gascon; serait-ce vous, par hasard, mon gentilhomme?

--Messieurs, s'écria M. de Chemeraut, lord Mortimer a raison en proposant de faire justice de cet imposteur abominable.

--Il a tort, je soutiens qu'il a tort, cent mille fois tort! s'écria Croustillac... c'est un moyen usé, rebattu, vulgaire...

--Te tairas-tu, malheureux! s'écria l'athlétique Mortimer en saisissant les deux mains du Gascon.

--Ne touchez pas un gentilhomme, ou, par la mort! vous payerez cher cet outrage! s'écria Croustillac avec colère.

--Ton épée, misérable fourbe, dit M. de Chemeraut pendant que vingt bras levés menaçaient l'aventurier.

--Au fait, un lion ne peut rien contre cent loups, dit majestueusement le Gascon en rendant sa rapière.

--Maintenant, messieurs, reprit M. de Chemeraut, je continue. Oui, l'honorable lord Mortimer avait raison de vouloir faire pendre ce drôle.

--Il a tort! tant que je pourrai élever la voix je protesterai qu'il a tort! c'est une idée cornue et biscornue... c'est un raisonnement de cheval... Le bel argument qu'une potence? cria Croustillac en se débattant entre deux gentilshommes qui le tenaient au collet.

--Mais avant d'en faire justice, il faut l'obliger à nous révéler la trame indigne qu'il a ourdie... il faut qu'il nous dévoile les circonstances mystérieuses à l'aide desquelles il a effrontément surpris ma bonne foi.

--A quoi bon? morte la bête, mort le venin, dit rudement Mortimer.

--Je vous dis que vous raisonnez aussi ingénieusement qu'un boule-dogue qui saute au col d'un taureau, cria Croustillac.

--Patience, patience... c'est une cravate de bon chanvre qui t'empêchera de prêcher tout à l'heure, répondit Mortimer.

--Croyez-moi, milords, dit M. de Chemeraut, un conseil va se former... on interrogera ce fourbe; s'il ne répond pas, nous aurons bien les moyens de l'y contraindre; il y a plus d'une sorte de tortures.

--Ah! comme ça je suis de votre avis, dit Mortimer, je consens à ce qu'il ne soit pas pendu... avant d'avoir été mis à la torture, ça fera deux choses au lieu d'une.

--Vous êtes généreux, milord, dit le Gascon.

En songeant à la fureur dont devait être possédé M. de Chemeraut, qui voyait complétement échouer une entreprise qu'il croyait avoir si habilement conduite, on comprend, sans l'excuser, la cruauté de ses résolutions envers Croustillac.

Les esprits étaient si montés; le désappointement avait été si irritant, si douloureux même, pour la plupart des partisans de Monmouth, que ces gentilshommes, assez humains d'ailleurs, se laissèrent aller dans cette occasion à l'entraînement d'une colère aveugle, et peu s'en fallut que le malheureux Croustillac ne fût même cité devant une espèce de conseil de guerre dont la réunion donnait au moins une apparence de légalité à la violence dont il était victime.

Cinq lords et cinq officiers s'assemblèrent immédiatement sous la présidence du capitaine de frégate.

M. de Chemeraut se mit à droite, le chevalier se tint debout à gauche. La séance commença.

M. de Chemeraut dit d'une voix brève et encore tremblante de colère:

--J'accuse l'homme ici présent d'avoir faussement et méchamment pris les noms et titres de Sa Grâce le duc de Monmouth, et d'avoir ainsi par son odieuse imposture, renversé les desseins du roi mon maître, et ce, dans de telles circonstances que le crime de cet homme doit être considéré comme un attentat à la sûreté de l'État. En conséquence, je demande que l'accusé, ici présent, soit déclaré coupable de haute trahison et puni de mort.

--Mordioux! monsieur, vous concluez vite et bien, voici qui est net et bref, dit Croustillac, dont le courage naturel s'élevait à la hauteur des circonstances.

--Oui, oui, cet imposteur mérite la mort; mais avant, il faut qu'il parle... et qu'on le mette tout de suite à la question, reprirent les lords.

Le capitaine de la frégate, qui présidait le conseil, n'était pas, comme M. de Chemeraut, sous l'influence d'un ressentiment personnel; il dit aux Anglais:

--Milords, nous n'avons pas encore à voter une peine; il faut auparavant interroger l'accusé, écouter sa défense s'il peut se défendre; après quoi nous aviserons à la peine qui devra lui être infligée. N'oublions pas que nous sommes juges et qu'il n'est pas encore reconnu coupable.

Ces paroles froides et sages plurent moins aux lords que l'emportement de M. de Chemeraut. Néanmoins, pouvant élever aucune objection, ils se turent.

--Accusé, dit le capitaine au chevalier, quels sont vos noms?

--Polyphème, chevalier de Croustillac.

--Un Gascon! dit M. de Chemeraut entre ses dents; j'aurais dû m'en douter à son impudence. Avoir été le jouet d'un tel misérable!

--Votre profession? continua le capitaine.

--Pour le moment... celle d'accusé devant un tribunal que vous présidez dignement, capitaine, car vous ne voulez pas, avec raison, que l'on pende les gens sans les entendre.

--Vous êtes accusé d'avoir sciemment et méchamment trompé M. de Chemeraut chargé d'une mission d'État pour le service du roi, notre maître.

--C'est M. de Chemeraut qui s'est trompé lui-même: il m'a appelé monseigneur, et j'ai répondu innocemment à ce nom.

--Innocemment! s'écria M. de Chemeraut en fureur, comment, misérable, tu n'as pas abusé de ma confiance par les plus atroces mensonges? tu ne m'as pas surpris les secrets les plus importants par ton impudente trahison?

--Vous avez parlé... j'ai écouté... je dois même déclarer, pour ma justification, que vous m'avez paru singulièrement bavard... Si c'est un crime de vous avoir entendu... vous avez rendu ce crime énorme...

Le capitaine fit signe à M. de Chemeraut de contenir son indignation; il dit au Gascon:

--Voulez-vous révéler ce que vous savez relativement à Jacques, duc de Monmouth? voulez-vous nous apprendre par suite de quels événements vous avez pris ses noms et ses titres?

Croustillac voyait sa position devenir très inquiétante: il eut envie de tout révéler: il pouvait s'adresser aux partisans dévoués du prince, s'assurer de leur appui en leur annonçant que le duc avait été sauvé grâce à lui. Mais un scrupule honorable le retint; ce secret n'était pas le sien, il ne lui appartenait pas de trahir les mystères qui avaient caché et protégé l'existence du prince et qui pouvaient la protéger encore.

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