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CHAPITRE XXXIV.

LA CHASSE.

Lorsque le capitaine intima de nouveau à Croustillac l'ordre de révéler tout ce qu'il savait sur le duc, l'aventurier répondit cette fois avec une fermeté pleine de dignité:

--Je n'ai rien à dire à ce sujet, capitaine. Ce secret n'est pas le mien.

--Tonnerre et sang! la question va te faire parler, s'écria Mortimer; qu'on allume deux mèches soufrées, je les lui mettrai moi-même, s'il le faut, sous le menton, ça lui déliera la langue... et nous saurons où est notre Jacques... Ah! j'avais bien un pressentiment que je ne le verrais pas.

--Je dois vous faire observer, dit le capitaine au Gascon, que si vous vous obstinez dans un coupable silence, vous compromettrez ainsi de la manière la plus grave les intérêts du roi et de l'État, et l'on sera forcé de recourir à de dures extrémités pour vous faire parler.

Ces paroles calmes, prononcées par un homme à figure vénérable, qui, depuis le commencement de cette scène, avait tâché de calmer la violence des adversaires de Croustillac, firent sur celui-ci une vive impression; il frissonna légèrement, mais sa résolution ne fut pas ébranlée; il répondit d'une voix assurée:

--Excusez-moi, capitaine, je n'ai rien à dire et je ne dirai rien.

--Capitaine! s'écria M. de Chemeraut, au nom du roi, dont j'ai les pouvoirs, je déclare formellement que le silence de ce criminel peut porter un grave préjudice aux intérêts de Sa Majesté et de l'État. J'ai trouvé cet homme dans la propre maison de milord duc de Monmouth, nanti même d'objets précieux appartenant à ce seigneur, tels que l'épée de Charles Ier, une boîte à portraits, etc., tout concourt enfin à prouver qu'il a, sur l'existence de Sa Grâce le duc de Monmouth, les renseignements les plus précis; or, ces renseignements sont de la plus haute importance relativement à la mission dont le roi m'a chargé... Je requiers donc que l'accusé soit immédiatement contraint de parler par tous les moyens possibles.

--Oui, oui, la question! répétèrent les lords.

--Réfléchissez bien, accusé, dit encore le capitaine, ne vous exposez pas à de terribles rigueurs; vous pouvez tout espérer de notre indulgence si vous dites la vérité.. Sinon, prenez garde!

--Je n'ai rien à dire, reprit Croustillac; ce secret n'est pas le mien.

--Il s'agit d'une cruelle torture, dit le capitaine; ne nous forcez pas de recourir à ces extrémités.

Le Gascon fit un signe de résignation et répéta:

--Je n'ai rien à dire.

Le capitaine ne put dissimuler son chagrin d'être obligé d'employer de pareilles mesures; il sonna.

Un planton se présenta.

--Ordonnez au prévôt de venir ici, à quatre hommes de se tenir dans la batterie, près du fanal de l'avant, et dites au maître canonnier de préparer des mèches soufrées.

Le planton sortit.

Ces ordres étaient d'un positif effrayant.

Malgré son courage, Croustillac sentit chanceler sa détermination; le supplice dont on le menaçait était affreux. Monmouth était alors sans doute en sûreté; l'aventurier pensait qu'il avait déjà beaucoup fait pour le duc et pour la duchesse; il allait peut-être céder à la crainte de la torture, lorsque son courage lui revint à cette réflexion, grotesque sans doute, mais qui, dans la circonstance où elle se présentait à son esprit, devenait presque héroïque:

On ne se sacrifie pas pour les gens dans le seul but d'être couronné de fleurs...

Le prévôt entra dans la salle du conseil:

Croustillac frissonna... mais son regard ne trahit aucune émotion.

Tout à coup trois coups de canon très rapprochés les uns des autres retentirent longuement dans la solitude de l'Océan.

Les membres du tribunal improvisé bondirent sur leurs siéges.

Le capitaine courut aux fenêtres de la grande chambre, déclara la séance suspendue... Partisans et officiers, oubliant l'accusé, montèrent en hâte sur le pont.

Croustillac, non moins curieux que ses juges, les suivit.

La frégate avait reçu l'ordre de mettre en panne jusqu'à l'issue du conseil qui décidait du sort du chevalier.

Nous avons dit que la Licorne s'était obstinée depuis la veille à suivre la Fulminante; nous avons dit aussi que l'officier de quart avait signalé à l'horizon un bâtiment d'abord presque imperceptible, mais qui s'était bientôt rapproché de la frégate avec une rapidité presque merveilleuse.

Lorsque la Fulminante mit en panne, ce bâtiment, léger brigantin, n'était tout au plus qu'à une demi-lieue d'elle; à mesure qu'il approcha, on distingua sa mâture extraordinairement élevée, ses voiles très larges, très hautes, sa coque noire, étroite, effilée, qui sortait à peine hors de l'eau; en un mot, on reconnut dans ce petit navire toutes les apparences d'un pirate.

A l'apparition du brigantin, la Licorne alla se mettre dans ses eaux à un signal qu'il lui fit.

On était en temps de guerre; le branle-bas de combat fut fait en un moment à bord de la frégate. Le capitaine, voyant l'étrange manoeuvre des deux bâtiments, n'avait pas voulu s'exposer à une surprise hostile.

Le léger navire s'approcha, ses voiles à demi-carguées, ayant à sa proue un pavillon parlementaire.

--Monsieur de Sainval, dit le capitaine à un de ses officiers, ordonnez aux canonniers de se tenir à leurs pièces la mèche allumée... Si ce pavillon parlementaire cache une ruse, ce bâtiment sera coulé bas.

M. de Chemeraut et Croustillac partagèrent le même étonnement en reconnaissant le Caméléon, à bord duquel s'étaient embarqués le mulâtre et la Barbe-Bleue.

Le coeur de Croustillac battait à se rompre; ses amis ne l'avaient pas abandonné, ils venaient le secourir, mais par quel moyen?

Bientôt le Caméléon fut à portée de voix de la frégate et lui passa à poupe.

Un homme de haute taille, magnifiquement vêtu, était debout à l'arrière du brigantin, qui mit alors en panne comme la Fulminante.

--Jacques... notre duc!!! Le voilà!!! s'écrièrent avec enthousiasme les trois lords qui, penchés sur le couronnement de la frégate, venaient de reconnaître le duc de Monmouth.

Le brigantin mit alors en panne; les deux navires restèrent immobiles.

Lord Mortimer, lord Dudley et lord Rothsay avaient poussé des cris de joie délirants à la vue du duc de Monmouth.

--Jacques! notre brave duc! te revoir... te revoir enfin!!...

--Serait-ce possible? vous seriez le duc de Monmouth, monseigneur? s'écria M. de Chemeraut.

--Oui, monsieur, je suis Jacques de Monmouth, dit le duc, ainsi que vous le prouvent les joyeuses acclamations de mes amis.

--Oui, voilà notre Jacques!

--C'est bien lui cette fois!

--C'est bien notre duc, notre véritable duc, reprirent les lords.

--Monseigneur, reprit Chemeraut, j'ai été indignement abusé depuis avant-hier... par un misérable qui avait pris votre nom.

--Oui, et nous allons le faire pendre en ton honneur! s'écria Dudley.

--Gardez-vous-en bien, dit Monmouth, celui que vous appelez un misérable m'a sauvé avec le plus généreux dévouement... et je viens, monsieur de Chemeraut, prendre sa place à votre bord, s'il court quelques dangers pour avoir pris la mienne.

--Certainement, monseigneur, répondit M. de Chemeraut, saisissant cette occasion de s'assurer de la personne du prince, il faut que Votre Altesse vienne à bord, c'est le seul moyen qu'elle ait de sauver ce vil imposteur.

--A moins pourtant que ce vil imposteur ne se sauve lui-même! s'écria Croustillac en se redressant debout sur le couronnement et en sautant à la mer.

Ce mouvement fut si brusque que personne ne put s'y opposer. Le Gascon plongea sous les vagues et reparut à très peu de distance du brigantin, vers lequel il se dirigeait à la nage.

Il y avait peu de distance entre les deux navires, le Caméléon était presque au niveau de la mer; le chevalier, aidé par le duc de Monmouth, et par quelques marins, se trouva sur le pont du petit navire avant que les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise.

--Voilà mon sauveur, le plus généreux des hommes! dit Monmouth en serrant Croustillac dans ses bras.

Puis Jacques dit quelques mots à l'oreille du Gascon, et celui-ci disparut avec le capitaine Ralph.

Le duc s'avançant à l'extrémité de la poupe de son brigantin, s'adressa à M. de Chemeraut:

--Je sais, monsieur, les projets du roi mon oncle, Jacques Stuart, et ceux du roi votre maître... Je sais que ces braves gentilshommes viennent m'offrir leurs bras pour m'aider à chasser Guillaume d'Orange du trône d'Angleterre.

--Oui, oui, lorsque tu seras à notre tête nous chasserons ces rats hollandais, s'écria Mortimer.

--Viens, viens, notre duc, avec toi nous irions au bout du monde, dit Dudley.

--Monseigneur, vous pouvez compter sur l'appui du roi, mon maître. Une fois à bord, je vous communiquerai mes pleins-pouvoirs, s'écria Chemeraut, ravi de voir que sa mission, qu'il avait cru désespérée, renaissait avec toutes ses chances de réussite.

--Monseigneur, voulez-vous qu'on vous envoie la chaloupe? ou bien allez-vous venir dans une de vos embarcations? ajouta Chemeraut, et puisque Votre Altesse s'intéresse à ce misérable fourbe, sa grâce est assurée.

--Dépêche-toi noble duc...

--Viens comme tu voudras, Jacques, notre Jacques, mais viens tout de suite!

--Oui, viens! s'écria Mortimer, ou bien nous ferons comme ce drôle à la casaque verte et au bas roses: nous sauterons à l'eau comme une bande de canards sauvages, pour être plus tôt près de toi.

--Pas d'imprudence, mes vieux amis, pas d'imprudence! s'écria Monmouth qui cherchait à gagner du temps depuis que le Gascon avait disparu.

Enfin le capitaine Ralph vint dire un mot à l'oreille du prince; celui-ci donna un nouvel ordre à voix basse d'un air radieux.

--Monseigneur, on va faire mettre la chaloupe à la mer, dit Chemeraut qui brûlait d'impatience de voir le duc à bord.

--C'est inutile, monsieur, dit le prince. Puis, s'adressant aux lords avec un accent profondément ému:

--Mes vieux amis, mes fidèles compagnons, adieu, et pour toujours adieu!... J'ai juré, par la mémoire du plus admirable martyr de l'amitié, de ne jamais prendre part aux troubles civils qui pourraient ensanglanter l'Angleterre; je ne serai pas parjure à ma promesse! Adieu, brave Mortimer; adieu, bon Dudley; adieu, vaillant Rothsay; mon coeur se brise de ne pouvoir vous embrasser une dernière fois... Oubliez cette apparition! Que désormais Jacques de Monmouth... soit mort pour vous comme il l'a été pour le monde pendant cinq ans!... Encore adieu... et pour toujours adieu...

Puis se retournant vers son capitaine, le duc s'écria vivement d'une voix sonore:

--Ralph, toutes voiles dehors!...

A ces mots, Ralph saisit la barre du gouvernail; les voiles du brigantin préparées à l'avance furent bordées et orientées avec une prestesse merveilleuse... Grâce à la brise et à ses avirons de galère, le Caméléon était sous voile avant que les passagers de la frégate fussent revenus de leur surprise.

Le brigantin en s'éloignant se maintint dans la direction de la poupe de la frégate, afin de n'être pas exposé à son artillerie.

Il est impossible de peindre la rage de M. de Chemeraut, le désespoir des lords, en voyant le léger navire s'éloigner rapidement.

--Capitaine, s'écria M. de Chemeraut, couvrez la frégate de voiles, nous atteindrons ce brigantin: il n'y a pas de meilleure marcheuse que la Fulminante.

--Oui, oui, s'écrièrent les lords, à l'abordage!

--Reprenons notre duc.

--Lorsque nous l'aurons, nous le forcerons bien à se mettre à notre tête.

--Il ne refusera pas ses vieux compagnons!

--Mes enfants, deux cents louis pour boire à la santé de Jacques de Monmouth, si nous rejoignons cette mouche de mer, s'écria Mortimer en s'adressant aux matelots et en leur montrant le petit navire.

Le Caméléon se trouva bientôt hors de portée du canon de la frégate; il quitta la direction qu'il avait d'abord prise, et, au lieu de se tenir au plus près du vent, il laissa largement arriver.

Cette manoeuvre découvrit la Licorne qui, pendant l'entretien du duc et de M. de Chemeraut, était constamment restée dans les eaux du Caméléon et absolument dans la même ligne que lui.

C'est à bord de ce dernier bâtiment que nous conduirons le lecteur; il pourra ainsi assister à la chasse que la frégate va donner au brigantin.

Polyphème de Croustillac était sur le pont de la Licorne, en compagnie de son ancien hôte, le capitaine Daniel, et du père Griffon, embarqué de la veille sur ce bâtiment.

On ce souvient du plongeon que le chevalier avait fait en sautant du haut du couronnement de la frégate dans la mer afin de rejoindre Monmouth.

Pendant que le Gascon se secouait, se frottait les yeux et se laissait cordialement embrasser par le duc, celui-ci lui avait dit:

--Allez vite m'attendre à bord de la Licorne. Ralph va vous conduire.

Croustillac, encore étourdi de sa chute, ravi d'avoir échappé à M. de Chemeraut, suivit le capitaine Ralph. Celui-ci le fit descendre dans une petite yole pagayée par un seul marin.

Ce fut ainsi que l'aventurier aborda la Licorne. Afin de ne pas perdre de temps, Ralph avait ordonné au marin de suivre le chevalier et d'abandonner la yole; le transbordement du Gascon fut donc exécuté très-rapidement.

Le duc n'avait donné l'ordre de déployer les voiles du brigantin que lorsqu'il avait su Croustillac en sûreté, car il prévoyait que M. de Chemeraut abandonnerait évidemment l'ombre pour le corps, le faux Monmouth pour le véritable, la Licorne pour le Caméléon.

Maître Daniel à la vue du Gascon s'écria:

--Il est dit que je ne vous verrai jamais arriver à mon bord que par des moyens étranges! En partant de France vous m'êtes tombé des nues; en quittant les Antilles vous me sortez de l'onde comme un dieu marin, comme Neptunus en personne!!!

Très surpris de cette rencontre, et surtout de revoir le père Griffon qui, debout sur la dunette, observait attentivement la manoeuvre des deux navires, le chevalier dit au capitaine:

--Mais comment diable vous trouvez-vous ici à point nommé, pour me recueillir au sortir de cette coquille de noix que voici là-bas, flottant à l'aventure?

--Ma foi, à vrai dire, je n'en sais à peu près rien.

--Comment cela, capitaine?

--Hier matin le correspondant de mon armateur de La Rochelle m'a demandé si mon chargement était complet. Je lui ai dit que oui; alors il m'a ordonné d'aller au Fort-Royal, où était une frégate en partance, et de lui demander instamment son escorte; si elle me refusait, je devais me faire escorter tout de même, en restant toujours en vue de ladite frégate, quoi qu'elle fît pour m'en empêcher. Enfin, je devais me conduire envers elle à peu près comme un chien galeux qui s'attache à un passant: le passant à beau le chasser, le chien se tient toujours à longueur de pied... ou de pierre, court quand le passant court, marche quand il marche, se sauve quand il le poursuit... s'arrête quand le passant s'arrête, et finit par rester malgré lui sur ses talons... Voilà comme j'ai manoeuvré avec la frégate... Ce n'est pas tout... mon correspondant m'avait encore dit:--Vous suivrez la frégate jusqu'à ce que vous soyez rejoint par un brigantin; alors vous resterez dans ses eaux beaupré sur poupe; il se peut que ce brigantin vous envoie un passager (ce passager je vois maintenant que c'était vous); alors vous le prendrez et vous ferez voile à l'instant pour la France sans vous occuper du brigantin ni de la frégate... sinon, le brigantin vous enverra d'autres ordres, et vous les exécuterez. Je ne connais que la volonté de mes armateurs; j'ai suivi la frégate depuis le Fort-Royal. Ce matin le brigantin m'a rejoint, tout à l'heure je vous ai repêché, maintenant je fais voile pour la France.

--Le duc ne viendra donc pas à bord? demanda Croustillac.

--Le duc? Quel duc? Je ne connais d'autre duc que mon armateur ou son correspondant, ce qui est tout comme... Ah ça! dites donc, voilà la frégate qui appuie une fameuse chasse au petit navire.

--Abandonnez-vous donc ainsi le Caméléon? s'écria Croustillac, si la frégate l'atteint, n'irez-vous pas à son secours?

--Moi, non, de par Dieu, quoique j'aie ici douze bonnes petites pièces de huit qui diraient leur mot tout comme d'autres... et que les quatre-vingts gaillards qui composent mon équipage vaillent bien les marins du roi... Mais il ne s'agit pas de cela.... Je ne connais que les ordres de mon armateur... Ah çà! mais voilà maintenant le brigantin qui donne du fil à retordre à la frégate, dit Daniel.

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