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Chapitre 1

Hauts de plafond, somptueusement meublés, peuplés de tableaux illustres chèrement disputés dans les ventes les plus célèbres de l’hôtel Drouot, les salons de Maxand Louvelot se désemplissaient sans trop de hâte. L’intermède musical venait de se terminer, les artistes s’étaient retirés, et les hommes s’esquivaient discrètement. Dans le premier salon, on entendait déjà, chaque fois que la porte s’ouvrait pour laisser sortir quelqu’un, les explications à haute voix de ceux qui réclamaient leur paletot, affranchis des bienséances sévères pour avoir fait un salut et tourné les talons.

Au fond du troisième salon, à l’entrée de la salle de concert, Maxand Louvelot, lui-même, distribuait des sourires et des poignées de main à tout ce monde d’amis plus ou moins sincères, et d’envieux non patentés, mais néanmoins garantis, qui ne manquent jamais à une soirée de contrat. La grandeur du financier lui assurait en une telle circonstance l’assemblée la plus brillante qui se puisse réunir, dans un milieu où tout est éblouissant.

Les femmes décolletées, traînant derrière elles, avec grâce ou pesanteur, suivant leur nature, les plis de leurs jupes de brocart, s’attardaient autour des tables où s’étalaient les présents faits à la fiancée. Elles se penchaient, pour les examiner curieusement, sur les écrins où étincelaient les diamants irréprochables, sur les perles, qui dissimulaient leurs moelleuses rondeurs entre des rainures de velours bleu, sur les dentelles pliées avec une fausse modestie dans les boîtes de santal, capitonnées de satin aux couleurs tendres, et parfumées d’essences rares.

Les amies, jeunes et vieilles, celles-ci avec l’air protecteur des femmes qui ont vu mieux que cela, les autres avec la pointe de sarcasme sous-entendu que fournit la jalousie bien aiguisée, approuvaient les bijoux et les dentelles, réservant pour la fin le dernier mot, qui, sans paraître y prendre garde, détruisait l’éloge élégamment formulé.

D’un air ennuyé, les maris se tenaient debout, changeant de pied de temps à autre, et causaient à bâtons rompus, sans chaleur et sans conviction, dissimulant avec politesse un bâillement derrière leur chapeau de soirée, et attendaient que les femmes eussent fini d’inventorier la corbeille ; peu à peu, par couples ou par groupes, les attardés finirent par se rencontrer dans le dernier salon.

La gentille fiancée, vêtue de rose très pâle, décolletée pour la première fois de sa vie, avait, sans le savoir, laissé un peu glisser de ses épaules la robe lâche qui encadrait si joliment sa petite poitrine fine, pure et délicate. Une branche d’églantier, jetée au travers, semblait rattacher à l’étoffe soyeuse la chair d’un rose nacré.

Toute souriante, elle prenait congé des amis de son oncle, et, dans l’effusion de son petit cœur, elle remerciait ceux qui avaient bien voulu prendre la peine de se déranger pour elle.

C’est qu’elle le croyait vraiment ! Elle se croyait l’obligée de ces gens venus pour entendre chanter des romances à cent louis la pièce, dans un décor qui valait plusieurs millions ! Elle se figurait que sa mignonne petite personne avait pesé de quelque poids dans la démarche de ceux qui tenaient à figurer le lendemain dans les journaux mondains, comme ayant assisté à « la brillante soirée que donnait, en son hôtel du parc Monceau, le célèbre financier Maxand Louvelot, pour la signature du contrat de sa charmante nièce, mademoiselle Célie Louvelot, qui épousait M. Valéry Dornemont ».

M. Valéry Dornemont distribuait aussi des sourires et des poignées de main. Grand, déjà un peu gros, mais portant beau, les cheveux et la moustache très noirs et brillants, les yeux bleus, vifs et assurés, il représentait un superbe fiancé. Sa mignonne future paraissait un peu bien frêle auprès de lui, mais ceci n’est pas fait pour inquiéter ceux qui savent combien peu d’années suffisent pour changer en une opulente matrone le frêle roseau du jour des noces. D’ailleurs, M. Valéry Dornemont semblait ne rien craindre jamais ni de personne : la vie jusque-là n’avait eu pour lui, disait-on, que des sourires.

Enfin, il ne resta plus dans le salon que quatre ou cinq vieux amis et parents, dont deux dames. L’une d’elles, la plus jeune, – et elle avait bien cinquante ans, – mit sur les deux joues de Célie un baiser qui n’avait rien d’officiel.

— Tu tombes de fatigue, mon enfant, lui dit-elle, va bien vite te coucher.

— Je ne suis pas fatiguée, répondit Célie, dont les yeux se fermaient malgré elle : il me semble seulement que je fais un rêve, et que la terre est comme de la ouate sous mes pieds.

— Pauvre mignonne ! fit madame Haton en la regardant avec compassion. Es-tu contente, au moins ?

— Mais oui ! dit Célie, dont les yeux papillotaient de plus en plus.

— Heureuse ?

— Mais oui ! répéta la jeune fille du même ton placide, avec le même sourire endormi.

Madame Haton la regarda plus attentivement, et une lueur d’inquiétude passa dans ses yeux.

— Allons, tant mieux, fit-elle en l’embrassant encore une fois. Bonne nuit et grand bonheur je te souhaite.

M. Valéry Dornemont se pencha sur la main gantée de sa fiancée et y déposa le baiser qui constituait ses droits, puis il serra la main de Maxand Louvelot et sortit.

Sa voiture l’attendait, il la renvoya. Après cette lourde soirée de paroles banales, de sourires officiels, il avait besoin d’ouvrir ses poumons et de respirer à l’aise.

La nuit de mars était belle, mais fraîche. Il marcha assez lentement d’abord, puis plus vite ; tant d’idées bouillonnaient dans sa tête, qu’il avait besoin d’activité pour n’en être pas suffoqué.

Au coin de la rue Laffitte, comme il passait sous les fenêtres éclairées de la Maison d’Or, il fut brusquement interpellé par un ami qui en sortait.

— Dornemont, à cette heure-ci, le chapeau-claque à la main, car remarque, mon cher, que tu es nu-tête comme un simple poète en flagrant délit de vers !

Le fiancé de Célie s’arrêta net et remit son chapeau.

— D’où peux-tu bien venir comme ça ? demanda l’autre d’un air railleur.

— Je viens… je viens de signer mon contrat de mariage, répliqua Valéry.

— Ah bah ! Et tu ne m’as pas invité ? Ingrat !

— J’ai oublié, fit négligemment Dornemont.

— Oh ! je te pardonne ! Ça devait être assommant, dis ?

Le fiancé fit un signe d’affirmation très énergique.

— Et pourquoi, diable, te maries-tu ? C’est ça qui va te changer !

— Pas tant ! répliqua Dornemont ; puis, avec une sorte de surexcitation, il continua : Vois-tu, il me fallait le mariage. Les affaires, c’est très bien, mais, tant qu’on n’est pas marié, on n’a pas ce qu’on appelle une assiette ; on ne peut pas recevoir chez soi, montrer un intérieur… Ce n’est pas seulement la fortune qui vous pose, mais la femme…

Réprimant une mauvaise plaisanterie qui lui venait trop facilement aux lèvres, Roquelet regarda son ami dans les yeux.

— Oui, dit-il, la femme, mais la fortune aussi. Ce n’est pas à moi que tu diras le contraire.

— Soit, fit brièvement Dornemont ; la fortune, il me faut la fortune, en effet ; rien n’est solide en affaires, excepté une belle dot qu’on a en portefeuille…

— Quand elle y reste…

— Qu’elle y reste ou qu’elle n’y reste pas. Un million, c’est un tremplin, vois-tu !

— Un tremplin, tu dis bien, répéta Roquelet. Mais tâche de ne pas sauter trop haut.

Dornemont haussa les épaules.

— Sauter haut ? dit-il, mais il n’y a que cela qui vaille la peine ! Est-ce que tu te figures que je peux vivre comme un bon cheval de charrue qui, le nez en terre, trace son petit bonhomme de sillon ? Ce qu’il me faut, c’est la grande course, l’espace, les obstacles, le poteau d’arrivée et les ovations du public ! Gladiateur, mais pas Coco, pas le cheval de fiacre, oh ! non.

Il avait la fièvre et parlait bas, les dents serrées, comme un homme qui parlerait haut.

— Et ta future, qu’est-ce que tu en fais, là-dedans ?

— Je l’adore ! elle est délicieuse, mon ami ! Elle a l’air d’une perle rose dans un écrin de satin noir. Je l’adore. Ah ! je vais être bien heureux !

— Toi ? je n’en doute pas. Eh bien, si j’ai un conseil à te donner, c’est d’aller te coucher ; tu as l’air d’être gris, mais je veux croire que c’est de bonheur !

— Me coucher ? Je meurs de faim et de soif. Entrons là-dedans. As-tu soupé ?

— Non, j’étais venu voir si je rencontrerais là quelque figure de connaissance, mais ce soir il n’y a personne.

— Eh bien, tant mieux, nous causerons. Ah ! mon cher, à présent, le monde m’appartient !

Et ils entrèrent dans le restaurant.

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