Chapitre 2
Valéry Dornemont était en effet de ceux à qui tout semble réussir. Quand il était tout enfant, personne ne savait lui résister, tant il apportait à ces prières de grâce câline et séductrice ; ce petit garçon à l’air décidé prenait alors des attitudes de fillette émue, des inflexions de voix d’une tendre délicatesse qui étonnaient toujours, même quand on les connaissait depuis longtemps.
Devenu plus grand, il renonça à cette dépense de gracieusetés, qui parfois lui avait valu de solides railleries de la part de ses camarades ; il prit alors un ton léger qu’on pouvait interpréter, soit comme une ironie, soit comme un véritable détachement. N’ayant pas l’air de tenir à ce qu’il demandait, il l’obtenait avec d’autant plus de facilité.
Près des femmes seules, il conserva sa séduisante câlinerie qui prenait même les plus raisonnables par un certain côté de tendresse presque enfantine, contre laquelle bien peu savent se défendre. D’ailleurs, celles qu’il attaquait principalement n’avaient rien à garder et pas la moindre envie de résister.
Sa mère l’adorait ; elle le gâta tant qu’elle put et mourut jeune, avec le regret de n’avoir pas su le rendre plus heureux encore. Son père, homme sans énergie, grand amateur de bons sentiments, beau parleur, pourfendeur de moulins à vent, quand il s’était assuré que ces moulins ne tournaient pas, son père n’avait pu avoir sur lui que la plus fâcheuse influence.
Tantôt indulgent aux fautes de Valéry jusqu’à la plus complète faiblesse, tantôt sévère mal à propos comme tous ceux qui ne connaissent aucune règle, il habitua son fils à se laisser guider par sa fantaisie, quitte à se retrancher derrière des mensonges lorsque Valéry croirait dépassée la limite pourtant bien large de l’indulgence paternelle.
Le père, qui n’était pas absolument aveugle, s’apercevait bien que son fils lui dissimulait souvent la vérité, mais il aimait si peu sévir qu’il se sentait plein de clémence pour le mensonge grâce auquel il pouvait se dispenser de gronder. C’est ainsi que M. Valéry Dornemont atteignit sa vingtième année.
Juste au moment où le père se disait que le temps était venu de mettre un peu de plomb dans la cervelle de son fils, il mourut subitement. Au fond, si cet aimable viveur avait pu choisir sa fin, c’est celle-là qu’il eût préférée : au lendemain d’une partie de plaisir, sans inquiétude et sans souffrance, sans préoccupation de l’avenir pour son cher enfant…..
Valéry en éprouva un chagrin très réel, car il aimait sincèrement ce père si bon camarade avec lequel il s’entendait presque toujours et ne se querellait jamais plus de cinq minutes. Sa douleur ne lui fut d’ailleurs pas inutile, car il sut se faire plaindre par les femmes, et sa situation d’orphelin désespéré lui valut quelques cœurs honnêtes jusque-là et que sans son deuil il n’eût probablement pas obtenus. Le propre de Valéry Dornemont, très inconsciemment quand il avait seize ans et très habilement dès qu’il en eut vingt, était de tirer parti de tout. Or, on ne reste pas orphelin tous les jours ! Et puis tout cela prenait naissance dans de si nobles sentiments !
Cet orphelin venait pourtant d’entrer en possession d’un joli capital : il n’en eut pas plutôt mangé une moitié, qu’il s’inquiéta du sort de l’autre. Le sentiment pratique qui le guidait en toutes choses lui inspira diverses réflexions, qui, d’ailleurs, tendaient toutes au même but.
Vivre de son revenu – quel revenu ! vingt-cinq mille francs de rente ! – absurde et déraisonnable ! quand on s’est mis sur le pied de ne rien se refuser pendant les trois plus belles années de la vie d’un homme. C’était la misère ! Donc, il n’y avait même pas à y songer.
Travailler était hors de question. Travailler à quoi ? Valéry ne savait rien faire, et, de plus, avait toute sa vie éprouvé une sainte horreur de tout ce qui contraint. Or, le travail est la chose la plus exigeante qui soit au monde. Donc, point de travail.
Épouser une héritière ? certainement ! Mais le plus tard possible. Valéry n’entendait point s’enfermer dans le mariage, alors que tout le contraire du mariage lui faisait une existence si délicieuse.
Restait alors ce qu’on a si plaisamment appelé l’argent des autres. Valéry se sentait la force de faire travailler ce capital-là ! il tenta une petite affaire, sage et timide, qui lui rapporta une trentaine de mille francs. Une autre, plus hardie, fut d’un produit double.
— Vive l’argent des autres ! s’écria le jeune homme. Il avait trouvé sa vocation.
Il se mit alors à acheter et à vendre de tout : des terrains vagues, du blé, des maisons de campagne, des huiles d’olive, des bois de construction, des vins d’Espagne, un navire de guerre, un brevet pour la canalisation de l’Orénoque, en un mot tout ce qui peut s’acheter ou se vendre. Parfois il gagnait peu ou rien, mais parfois il ramassait un tel coup de filet, qu’il en restait lui-même ébloui.
On s’habitue vite à remuer de grosses sommes d’argent, et plus encore à les dépenser. Cependant Valéry possédait une prudence instinctive qui le mettait à l’abri des gros déboires. De plus, il se gardait bien de dire quand il avait fait une mauvaise affaire, et, tout au contraire, jetait l’or par les fenêtres quand il avait réussi. On prit bientôt l’habitude de l’appeler Dornemont le chançard. En effet, il était heureux : il avait pu arranger sa vie comme bon lui semblait ! N’est-ce pas le premier des bonheurs pour quelqu’un qui ne fait pas grand cas des joies intimes ?
Tous les bonheurs, ce Dornemont ! Voilà que ce vieux matois de Maxand Louvelot l’avait agréé pour le mari de sa nièce, la jolie Célie, qui pouvait prétendre à de plus riches partis.
— Plus riches, oui, répondit victorieusement Valéry, mais pas plus brillants ! Et d’ailleurs, Louvelot, qui a commencé plus modestement que moi, Louvelot sait ce que c’est que la chance, et l’apprécie.
Il parlait sur le perron de la Bourse, avec deux ou trois amis, et ses yeux bleus erraient de tous côtés à la recherche instinctive d’une opération, car les opérations sont des vapeurs légères qui flottent entre trois et six heures sur la place de la Bourse, où il fait bon les saisir d’un geste adroit, – un peu comme on attrape les mouches.
— Tiens, continua Valéry, en voilà un qui ne m’aime pas.
Il indiquait à Roquelet un grand garçon mince, au visage fin, au teint ambré, qui passait au bas du perron.
— Moilly ? et pourquoi ? demanda Roquelet.
— Je n’en sais rien… ou peut-être que je le sais, ajouta-t-il en riant, mais je ne vous le dirai pas.
— Question de femme alors ?
— Peut-être.
L’air vainqueur de Dornemont se communiquait, quoi qu’on en eût : le petit groupe regarda le vaincu avec quelque commisération.
— Il est pourtant très bien, ce garçon, dit Roquelet. Vous ne devez pas courir le même gibier.
Dornemont ne parut pas avoir entendu, mais il sourit dédaigneusement. Quand son ami lui lançait quelque brocard, il faisait le sourd. C’est une grande force de n’entendre que ce qui peut vous être agréable, et Dornemont était très fort.
— Ah ! pensa tout à coup Roquelet, qui avait observé ce sourire, j’y suis… Moilly voulait épouser la petite Louvelot, et Dornemont a pris les devants… Toujours chançard, Dornemont. Mais la petite ?
Son regard alla deux ou trois fois de son camarade à celui qui s’éloignait sans les voir, et, pour conclure sa méditation, il se répéta à lui-même :
— Toujours chançard, Dornemont, – mais la petite, je ne sais pas ! Dis donc, fit-il à Valéry qui descendait une marche, tu l’aimes toujours, ta future ?
— Parbleu !
— Et elle ?
Dornemont sourit d’un air de pitié.
— Puisqu’elle m’a accepté ! elle avait le choix ! dit-il d’un ton de commisération pour la pauvreté d’esprit de son ami.
— Oui, j’entends, vous faites tous les deux un mariage d’amour ; alors, mes compliments.
Le mariage eut lieu la semaine suivante, à Saint-Augustin. Il y avait pour beaucoup d’argent, de fleurs, de bougies, de suisses, de hallebardes, de tapis, de musique et de pauvres méritants à la sortie. Ce fut ce qu’on appelle un mariage magnifique, un mariage de carême, avec des dispenses, et tout ce qui peut coûter encore plus cher que le plus beau mariage de première classe.
Au défilé dans la sacristie, Roquelet regarda attentivement la petite mariée qui, toute mignonne et toute rose sous son voile, souriait à tous, doublant la grâce de son sourire par celle du regard de ses beaux yeux noirs, doux comme ceux d’une biche. Valéry, par aventure, se pencha vers elle pour lui dire un mot.
— Mon ami s’est vanté, pensa Roquelet, qui était philosophe par tempérament : sa femme ne l’aime pas, mais elle est exquise. Chançard tout de même, Dornemont !
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