‹ Le mors aux dentsChapitre 27 sur 27 · Chapitre 27

Chapitre 27

Le lendemain matin, vers dix heures, Dornemont se promenait fiévreusement dans son cabinet.
Que s’était-il passé la veille dans cet appartement même, à quelques pas de lui ? Allait-il avoir pour allié l’homme auquel il avait cédé sa femme, ou bien rien n’était-il conclu ? Célie aurait-elle imaginé des difficultés ?

— Ces femmes romanesques sont capables de tout, se disait-il avec une fureur concentrée dont une bonne partie était à sa propre adresse.

La veille, le marché lui avait paru tout simple. Quoi ? ces deux êtres s’aimaient, il leur donnait la liberté, et en échange demandait qu’on remît ses affaires à flot ? Qu’y avait-il là de si extraordinaire ?

En quittant sa maison, il était allé chez Rosa, qu’il avait trouvée passablement maussade.

— J’ai des dettes à payer, lui avait-elle dit, il me faut de l’argent. J’ai de l’ordre, moi, mon cher ! Je ne veux pas passer pour une femme qui ne règle pas ses fournisseurs !

— Je pense avoir arrangé mes affaires demain, lui répondit Dornemont.

— Il y a longtemps que tu me dis la même chose !

— Mais, aujourd’hui, j’ai des raisons de le dire, insista Valéry en passant la main sur son visage pour chasser des pensées importunes.

— Nous verrons bien…

Tout à coup une bouffée de folle gaieté passa dans le cerveau surmené de Dornemont, et il se mit à dire cent folies. L’esprit drôle et original qu’on lui avait connu autrefois, et qui lui avait fait autant d’ennemis que d’amis, lui revint comme aux meilleurs jours.

Pendant une heure, il tourna impitoyablement en ridicule les choses et les gens qu’il vénérait le plus, déchirant les voiles les plus sacrés et faisant litière de tout ce qui, sous le ciel, mérite le respect ou tout au moins le silence.

Rosa riait aux éclats, renversée sur sa chaise longue, et chaque trait de sa gaieté poussait Dornemont à quelque nouvelle folie.

Quand ils eurent bien saccagé le trésor des vertus humaines, Valéry s’arrêta tout à coup, las et fourbu de cette débauche morale.

— Allons, dit-il soudain glacé, tu ne vas pas me renvoyer ce soir. Je t’ai payée en monnaie de singe !

— Qui te renvoie, grand fou ? Est-ce que tu ne sais pas que je t’adore, quand tu es gentil ? C’est quand tu boudes que je ne t’aime pas.

Deux heures après, Dornemont marchait seul dans le boudoir japonais, pendant que sa maîtresse dormait de ce profond sommeil si improprement appelé le sommeil de l’innocence.

Il était littéralement enragé, à la pensée de ce qu’il était, de ce qu’il ne pouvait s’empêcher d’être.

La lumière des réverbères de la rue lui suffisait pour se diriger dans le dédale de petits meubles que d’ailleurs il heurtait lourdement, sans souci de leur conservation, ni du sommeil de madame Brazenyi. Il eût voulu qu’elle se réveillât pour lui faire une querelle de crocheteur. Par moments, une phrase traversait son cerveau.

— La vipère, c’est elle qui m’a amené là !… Et il avait envie de l’assommer à coups de pied. Enfin, vers le matin, n’y tenant plus, il s’en alla avec une nausée indicible, un dégoût prodigieux pour cette maison et tout ce qu’elle contenait. Dans la rue, il se retourna.

— Quand je pense, fit-il entre ses dents, qu’il y a là-dedans pour quelque chose comme deux millions ! Voilà de l’argent bien employé.

Il rentra chez lui, se regarda dans une glace à main et eut peine à se reconnaître.

Les traits de son visage exagérés jusqu’à la caricature, le teint d’un jaune terreux, la peau bouffie et ridée par places, voilà ce qui restait du beau Dornemont.

— Je suis ignoble, se dit-il en jetant à terre la glace, qu’il broya sous son talon.

Une crainte superstitieuse le prit.

— Le verre cassé porte malheur ! se dit-il, tout épeuré. Bah ! quel malheur pourrait-il m’arriver maintenant ?

Il sourit avec une amertume ironique, en pensant que le seul malheur possible serait que sa femme et Moilly ne fussent pas tombés d’accord. C’est encore ce qu’il se disait lorsque la pendule sonnant dix heures, une petite main mal assurée frappa à la porte de son cabinet.

— Entrez ! cria-t-il, pendant que son cœur faisait un grand bond dans sa poitrine. Ce devait être Célie. Qu’allait-elle lui dire ?

La poignée s’agita vainement avec un petit cliquetis de cuivre, mais la porte résistait. Avec un juron, Dornemont ouvrit le battant, et son petit garçon entra.

— Bonjour, papa, dit-il en tendant ses joues fraîches au baiser paternel.

Stupéfait, Valéry se baissa et embrassa l’enfant.

Il l’avait bien oublié, celui-là ! Le jouet favori de ses heures de fortune avait perdu toute importance dans sa vie lorsque Rosa y était entrée ; pourquoi venait-il aujourd’hui se rappeler de force au souvenir du père indifférent ?

— C’est maman qui m’a dit de venir, fit le petit garçon en regardant autour de lui avec curiosité la vaste pièce où il n’était presque jamais entré.

— Qu’est-ce qu’elle veut ? fit le père, encore bouleversé.

— Elle m’a dit de te dire qu’elle avait fait un mauvais rêve cette nuit, mais que ce matin elle allait bien, et qu’elle avait tout oublié.

— Tu es sûr qu’elle t’a dit cela ? fit Dornemont en attirant l’enfant à lui. Il l’enleva soudain dans ses bras et l’assit sur ses genoux ; le petit se mit à jouer avec la chaîne de sa montre.

— Oui, bien sûr. Je sais bien, moi, qu’elle a fait un mauvais rêve, reprit l’enfant, parce qu’elle a crié : « Mon fils ! » et ça m’a réveillé. Je suis allé la trouver ; elle était dans son petit salon, tout debout. Elle s’était endormie en lisant, vois-tu, car elle était encore tout habillée… Mais je n’ai pas eu peur.

— Et alors, qu’a-t-elle fait ? demanda Valéry pris à la gorge par une étrange émotion.

— Elle m’a emporté dans mon lit, et elle est restée avec moi pour m’endormir. Ce matin, je lui ai demandé ce qu’elle avait eu, et elle m’a dit de venir te trouver pour te raconter ça.

Dornemont déposa l’enfant à terre et resta pensif, tortillant sa moustache.

— Comment est-elle, ta mère, ce matin ? dit-il en hésitant.

— Elle est toute blanche ; je crois qu’elle a pleuré dans son rêve, car elle a la figure renversée, comme on a quand on a eu peur, tu sais, papa ?

Dornemont écoutait, de plus en plus pensif.

— Elle t’a dit de me dire qu’elle avait tout oublié ?

— Oui, papa.

Dornemont se baissa lentement, afin que son visage fût au niveau de celui de son petit garçon ; quand il en fut là, il plia les genoux et prit l’enfant dans ses bras.

— Va dire à ta maman qu’elle est un ange ; tu entends ? elle est un ange, et toi, tu es un bon petit garçon. Tu lui diras que je vous aime bien tous les deux. Tu feras ta commission ?

— Oui ; ce n’est pas difficile.

Il s’échappait joyeusement. Dornemont, resté à genoux, le retint par sa menotte rose.

— Embrasse-moi, lui dit-il.

L’enfant passa ses bras autour du cou de son père et l’embrassa consciencieusement sur les deux joues.

— Encore, fit Dornemont.

L’enfant recommença.

— Va maintenant, dit le père en se relevant.

Il reconduisit le petit garçon jusqu’au seuil de la porte et le suivit des yeux à travers la longue enfilade de salons jusqu’à ce qu’il l’eût vu disparaître derrière une portière. Alors il referma la porte et revint à son bureau.

— Je suis un misérable, dit-il tout haut lentement. Un misérable… un misérable…

Il se jugeait froidement, comme on se juge à certains moments de la vie, avec autant de désintéressement que s’il s’agissait d’un autre.

Il ouvrit un tiroir et prit son revolver dont il fit jouer les batteries.

— Moilly et elle feraient de l’enfant un honnête homme, dit-il avec le même calme, et c’est plus que je ne saurais faire…

La vanité du beau Dornemont ne l’abandonnait pas en cet instant suprême ; il jeta un coup d’œil dans la glace en face de lui.

— Décidément, je suis hideux ! pensa-t-il ! Et le dehors, ce n’est rien, c’est le dedans qu’il faudrait voir !

Une idée lui vint. Déposant son revolver, il prit une feuille de papier et écrivit de sa belle écriture commerciale :

« Je prie mon ami Moilly de bien vouloir veiller sur ma femme et mon enfant, que je laisse sans ressource. »

Il mit la date, signa, et se tira un coup de revolver dans la région du cœur. Il devait bien connaître la place, car la mort fut foudroyante.

Une heure après, son valet de chambre, qui venait l’avertir que le déjeuner était prêt, le trouva rigide sur son fauteuil. Dans la mort, ses traits s’étaient régularisés, et il était redevenu le beau Dornemont.

Sa mort fit grand bruit, mais bien peu le pleurèrent. Au fond, la plupart de ceux à qui cet événement faisait tort l’avaient volé précédemment ou bien étaient tout prêts à en voler d’autres.

— On ne lui a jamais rendu justice, dit Roquelet en revenant du cimetière. Cet homme-là valait mieux qu’on ne le croyait ; sa mort en est la preuve. Ce n’est pas lui qui est responsable, c’est son genre de vie.

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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