‹ Le mors aux dentsChapitre 26 sur 27 · Chapitre 26

Chapitre 26

Célie et sa sœur avaient dîné seules avec Bébé. Sans l’enfant, le repas eût été bien triste ; mais elles ne voulaient pas que le cher petit être apprît si jeune à souffrir, et elles causèrent avec lui, l’amusant à qui mieux mieux jusqu’au moment de le mettre au lit.

Lorsqu’il fut endormi dans la chambre de sa mère, les deux jeunes femmes passèrent dans le petit salon contigu, en ayant soin de laisser la porte ouverte, et Célie renvoya sa femme de chambre, afin de pouvoir causer tranquillement avec Antoinette ; mais, au moment où elles s’asseyaient sur la petite causeuse, Moilly fut annoncé.

— Faut-il dire que je ne reçois pas ? demanda Célie à sa sœur.

— Reçois-le, au contraire. Qui sait ? Il a peut-être quelque chose de bon à te dire ; c’est un ami, celui-là… Je vais me coucher ; j’ai mal à la tête, et un peu de silence me fera grand bien.

Antoinette embrassa sa sœur et disparut. Célie lui en sut gré ; dans le désespoir inconsolable où elle se trouvait depuis la veille, la présence de Moilly semblait lui apporter un rafraîchissement, un bien-être indicible. Quoi qu’il dut lui dire, elle sentait que ce serait l’expression d’un sentiment profond et sincère.

Il entra avec quelque embarras. Ce n’était pas la première fois qu’il était reçu dans ce petit salon ; mais la physionomie de Célie était si différente de ce qu’il était accoutumé à voir, qu’un grand mouvement venait de se faire en son cœur, l’effrayant par sa violence.

— Vous êtes seule ? dit-il.

— Toute seule, répondit-elle troublée aussi par cette question. Bébé dort là, ajouta-t-elle en indiquant la porte ouverte de sa chambre, comme si elle avait éprouvé le besoin de se donner une sauvegarde, fût-ce celle de l’enfant endormi.

Quand ils furent assis, ils éprouvèrent un embarras insurmontable ; on eût dit que quelque chose s’était passé entre eux, qui les empêchait de se parler. Il y avait en effet quelque chose ; c’était la connaissance que chacun d’eux avait d’une situation sur laquelle il devait garder le silence.

L’âme de Moilly, pleine de compassion et de tendresse pour Célie, ne pouvait se contraindre plus longtemps ; il avait eu beau s’en défendre, et se persuader à lui-même qu’il n’éprouvait pas d’amour pour elle, que tant de respect et de pitié ne pouvait admettre la violence de la passion, il sentait maintenant, seul avec elle dans ce salon tranquille, qu’il l’adorait, et qu’il ne pouvait plus vivre sans elle.

Ils se parlaient pourtant, avec des silences coupés gauchement par une question banale, et pendant leurs paroles comme pendant leur silence, se serrait autour d’eux un filet invisible, dont les mailles se rapprochaient et allaient tout à l’heure les jeter dans les bras l’un de l’autre.

Célie ne pouvait plus se tromper elle-même. C’était lui l’élu, l’être fait pour elle, près de qui elle eût voulu vivre et mourir. Comme elle allait souffrir, à présent qu’elle le savait ! Toute la douceur de cette amitié, toutes les joies confuses de cette intimité fraternelle allaient se changer en tortures, elle le savait ; mais elle n’y pouvait rien, elle l’aimait.

— Il faut que je m’en aille, dit Moilly sans se lever.

Il n’avait pas le courage de s’arracher de là, et pourtant il n’y pouvait rester un instant de plus sans parler.

— Déjà ! Pourquoi ? fit-elle ; j’avais tant de choses à vous dire, et je ne sais plus…

Leurs yeux se rencontrèrent et ne purent se séparer.

Un bruit léger, ou plutôt l’avertissement insensible de la présence d’une personne étrangère, les fit tressaillir, et ils se tournèrent vers la porte du grand salon.

Sur le seuil, Dornemont les regardait avec une singulière expression, qui n’était pas du mécontentement. On eût dit qu’il avait trouvé la solution de quelque problème, et qu’il allait s’en servir.

— Vous ? fit Célie éperdue, avec le cri de la conscience réveillée.

— Oui, je viens de rentrer, dit Valéry avec beaucoup de calme, mais je suis obligé de m’en retourner tout à l’heure. Ne vous dérangez pas, Moilly, je vous en prie ; c’est gentil à vous d’être venu. Célie, ma chère, j’ai deux mots à vous dire, voulez-vous venir un instant ?

Pour la première fois depuis son mariage, il lui disait : vous ! La jeune femme se sentit glacer. Elle le rejoignit cependant, et il l’emmena à l’autre extrémité du salon voisin. Ils restèrent debout l’un devant l’autre. Dornemont était plus pâle que sa femme, mais il avait un air mauvais et résolu.

— Ma situation est terrible, dit-il entre ses dents serrées, qu’elle entendait grincer ; il n’y a plus qu’un homme au monde qui puisse m’en tirer, c’est Moilly.

Elle le regarda, surprise.

— Il a pour vous beaucoup d’affection, continua Dornemont ; si vous vouliez, je suis convaincu, – convaincu, vous entendez ? qu’il mettrait des capitaux dans mes affaires. C’est à vous de le décider.

Célie continuait de regarder son mari avec des yeux agrandis par la frayeur ; mais elle ne comprenait pas.

— Voyons, fit-il en la secouant brutalement par le bras, ne faites pas la sotte. Je vous donne carte blanche, carte blanche, comprenez-vous ? Je me soucie du monde et de tout comme d’une guigne ; ce qu’il me faut, c’est de l’argent pour me relever ; vous n’avez jamais su être bonne à rien, trouvez-moi de l’argent. Je ne rentrerai que demain.

Il la quitta grossièrement, et elle resta où il l’avait laissée, plus pâle, plus froide et plus muette.

— Que se passe-t-il ? fit Moilly sur le seuil du petit salon.

N’entendant plus de bruit, il s’était levé. Elle courut à lui avec un geste d’horreur, comme pour se réfugier dans ses bras ; il allait l’y recevoir, lorsqu’elle se jeta de côté et se précipita dans un fauteuil auprès de la cheminée, les deux mains sur les yeux.

— Que vous a-t-il dit ? Il vous a menacée ?

Elle fit signe que non et resta immobile, sans paroles, sans larmes, dans l’épouvante d’un crime, ne sachant si c’était elle qui en était la victime ou l’auteur.

— Célie, dites-moi quelque chose, fit Moilly, sans s’apercevoir de la façon dont il lui parlait ; vous avez peur de lui ? Allons-nous-en tout de suite, avant qu’il revienne ; je vous emmènerai si loin qu’il ne vous retrouvera jamais… Ah ! il y a si longtemps que je vous aime ! Vous avez confiance en moi, n’est-ce pas ?

Il lui prenait les mains pour voir son visage ; elle frissonna.

— Grâce, lui dit-elle à voix basse ; ne me perdez pas.

— Mais il faut nous hâter… il va revenir…

— Il ne reviendra pas.

— Il vous a abandonnée. Raison de plus, alors, partons vite.

Célie se leva et dégagea ses mains que tenait Moilly.

— Vous êtes riche, monsieur ? dit-elle avec amertume.

Bien loin de comprendre, il lui répondit comme à un enfant :

— Nous vivrons heureux n’importe où ; je suis assez riche pour cela.

— Eh bien ! reprit-elle, payez-moi donc à mon mari, car il vous permet de m’acheter.

Les mains de Moilly tendues vers Célie retombèrent à son côté.

— Oh ! fit-il, madame, je vous demande pardon !

Il resta incliné devant elle ; toute l’ardeur de son amour s’était fondue devant l’irrémédiable malheur de cette honnête femme.

Ce fut elle qui lui saisit le bras avec violence.

— Allez-vous-en, dit-elle ; je suis assez insultée pour un jour. Allez-vous-en.

Moilly avait repris son calme.

— Au contraire, dit-il d’un ton posé. C’est maintenant qu’il faut que vous quittiez cette maison où vous n’êtes pas en sûreté. S’il a eu l’idée de vous employer au succès de ses intérêts, l’échec qu’il subit avec moi ne le rendrait que plus enragé de réussir près d’un autre… Oui, Célie, c’est comme cela ; à présent que vous avez les yeux ouverts, regardez la vérité en face. Vous avez le choix entre une vie horrible ici et, avec moi, le bonheur que peut donner l’amour le plus sincère. Allons, vous ne pouvez pas hésiter.

Il lui avait repris les mains et l’attirait à lui. Elle avait beau se roidir intérieurement, elle l’aimait, et se sentait vaincue. L’amour qu’elle s’était si longtemps caché à elle-même l’inondait de joie et lui ôtait ses forces.

— Allons, lui disait-il, vous verrez ce que c’est que le bonheur ; vous ne l’avez jamais connu ; c’est le repos dans la joie ; c’est la sécurité d’un lendemain semblable au jour heureux qui s’achève ; c’est pour toujours, Célie, pour vivre et pour mourir ensemble. Et je vous aimais quand vous vous êtes mariée.

— Bien vrai ? demanda-t-elle.

— Je vous le jure ; je ne sais pas mentir, moi… Allons, venez…

Il posa ses lèvres sur le front de Célie, sans violence, comme si elle lui appartenait de par toutes les lois, et il sentit qu’elle l’aimait d’un amour impérissable.

Tout à coup, elle se sépara de lui.

— Mon fils ! cria-t-elle tout haut, comme si elle se réveillait d’un rêve plein d’angoisse.

— Nous l’emmènerons. Pensez-vous que j’aie pu avoir un instant l’idée de le laisser à son père ? Nous en ferons un homme.

— Maman ! fit la douce voix de l’enfant, tu m’as appelé ?

Il était dans la porte de la chambre et frottait de ses deux poings fermés ses yeux bouffis de sommeil. Trébuchant dans sa longue chemise de nuit blanche, il avait l’air d’un ange.

Célie courut à lui et l’enleva dans ses bras.

— Mon enfant, dit-elle en le couvrant de baisers.

— Tu as eu peur, n’est-ce pas, maman ? disait l’enfant, qui, ébloui par la vive lumière au sortir de la chambre obscure, n’avait pas vu Moilly.

Célie l’emporta dans son petit lit, le calma et l’endormit presque aussitôt avec de tendres paroles.

Quand elle se fut assurée, au calme de sa respiration, qu’il avait repris son sommeil, elle se dirigea vers le petit salon, sans prendre le temps de réfléchir.

Moilly l’attendait, plus pâle qu’elle, n’osant lui parler le premier.

— Adieu, lui dit-elle, si bas qu’il put à peine l’entendre, mais ses yeux pleins de douleur exprimaient clairement sa pensée.

— Pourquoi adieu ? Venez, au contraire, emportons-le.

Elle secoua silencieusement la tête, et il comprit qu’elle ne le suivrait pas.

— Mon fils grandira, je ne veux pas qu’il me condamne, ni qu’il me pardonne, quand il sera en âge de me juger… Pour l’honneur de l’enfant, je sacrifie ma joie… s’il n’y avait que mon honneur à moi, j’agirais peut-être autrement… adieu… et je vous aime, oh ! oui, je vous aime ; je vous aimerai toujours ; et maintenant, allez, allez vite…

Elle recula de deux pas et s’appuya au chambranle de la porte.

— Vous le voulez ? dit Moilly.

— Oui.

— J’obéis. Mais je ne vous quitterai pas ; je vous verrai tous les jours, et à l’heure de la catastrophe, qui n’est pas loin, vous me trouverez là. Tout ce que je possède est à vous…

Elle fit un mouvement de fierté.

— Je vous demande pardon, reprit-il humblement ; je voulais dire que c’est à votre enfant, dont vous saurez faire un homme. Au revoir, Célie.

Il sortit avec le même calme apparent que s’il eût fait une simple visite. Quand il fut parti, Célie s’agenouilla auprès du petit lit de son fils, et pleura tant qu’elle eut des larmes.

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