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Les deux hommes sautèrent en voltige chacun d’un côté de la Maybach. Elle avait des démarrages foudroyants et s’élança comme un pur sang dans le lointain sillage de la moto. Les rues étaient presque désertes. De temps en temps un passant s’arrêtait, stupéfait de voir une auto traverser la ville à une allure pareille.
Àun carrefour un agent stationnait, qui, d’un coup de sifflet indigné voulut l’arrêter. Van Laar ralentit.
— Police ! cria Lamblin. Par où a passé la moto ?
Le ton était si impérieux que l’agent étendit la main sans insister.
— Merci ! Et la Maybach bondit de plus belle.
Enfin ils l’aperçurent. Victor n’avait aucune raison de se croire poursuivi. S’il avait pris la direction de Vaucresson, c’était par prudence et pour brouiller ses traces. Il avait dû apercevoir la Maybach arrêtée, mais ne l’avait pas jugée suspecte. Lamblin se dressa, ajusta son revolver pour tirer dans les pneus du fuyard, mais un léger cahot fit dévier le coup et la balle se perdit. Victor se retourna, comprit, et accéléra furieusement. Dès lors ce fut une poursuite folle, une randonnée de cauchemar.
L’orage se rapprochait et, pour comble, la pluie avait redoublé de violence. La nuit tombait, car l’heure d’été, alors, n’était en avance que de soixante minutes sur le soleil. Van Laar alluma ses phares. Les gouttes frappées par la lumière mettaient comme un rideau perlé entre les chasseurs et l’homme traqué.
Celui-ci filait sur Bougival, y fit des détours et des crochets nombreux, pointa à droite vers Malmaison, remonta vers les bois de Saint-Cucufa. Il fallait toute l’habileté, toute la haine attentive aussi de Van Laar pour ne pas le perdre de vue.
— Enfin, quel est son plan ? fit-il tout à coup.
— Il cherche l’accident. Pour nous, bien entendu. Il espère qu’à un tournant, à cette vitesse et sur le goudron mouillé, nous déraperons et irons nous fracasser contre un arbre ou contre un mur.
Victor était sorti du bois à Garches. Il reprit la route de Vaucresson, y traça de vertigineux méandres et la voiture, obligée de ralentir un peu aux tournants des rues, n’arrivait pas à gagner du terrain sur la souple et nerveuse Studebaker.
Le bois du Butard. La route était droite et la Maybach prit plus de vitesse. Soudain Van Laar freina violemment. Une voiture venant de la Celle ou de Bougival avait appuyé sur sa gauche pour prendre le virage à la corde. Son conducteur, par un brusque coup de volant, reprit sa droite, mais ne put freiner à temps, et l’on entendit le coup sourd de son pare-choc contre un arbre. Les puissantes mains du Hollandais avaient habilement opéré la manœuvre qui l’avait lancé à droite, puis redressé.
— De la casse ? cria-t-il à l’homme qui avait bondi de l’autre voiture et, très rouge, examinait son radiateur.
— Non, rien de sérieux.
Van Laar et Lamblin repartirent. On avait perdu trois minutes. Trois de gagnées pour Victor.
Van Laar jura entre ses dents.
— Croyez-vous qu’il ait continué tout droit ?
— Non. J’ai l’impression qu’il a pris — il consulta la carte sous son enveloppe de mica — cette petite allée qui va vers Louveciennes, en passant sous le château de Beau-Regard.
Le cadran marqua 120, 130…
— Ah ! le voilà ! Il a dû croire à une collision, en entendant le choc et il a ralenti pour s’orienter. Non, mon vieux, nous ne te lâchons pas !
Ils fonçaient dans les rafales d’eau qui les inondaient. Les éclairs incessants trahissaient toujours la présence de la moto, qui ne parvenait pas à s’échapper. Lamblin croyait vivre la légende du Chasseur maudit. Cette fantastique poursuite n’aurait donc pas une fin ?
— Cela finira tout de même ! se dit-il, mais par une catastrophe ! Pout lui ou pour nous, ou pour tous les trois, mais ça ne peut pas finir autrement.
Dans la ligne droite, la voiture gagnait du terrain. C’est pourquoi Victor multipliait les crochets. Il prenait des virages aigus, où la moto s’inclinait et semblait devoir verser. Mais, avec un sens merveilleux de l’équilibre, il se redressait. La Maybach, mise en infériorité par son poids, devait ralentir, s’arc-boutait des quatre roues et reprenait de l’avantage une fois le tournant passé. Victor semblait la remorquer par un fil élastique.
Il suivit la Seine sous la terrasse de Saint-Germain, fit une pointe en forêt, sortit vers Poissy, fila vers Vilennes. Souvent ils le perdirent de vue. Mais le bruit de la Studebaker dominait le ronron discret de la Maybach et servait de repère. Heureusement, par cette nuit de tornade, il n’y avait pas une âme dans les rues et sur les routes. Ils croisèrent pourtant quelques voitures et plusieurs fois, de nouveau, évitèrent de justesse la collision. En trombe, ils traversèrent de somnolents villages.
Le motocycliste tourna vers Orgeval, monta sur les Alluets, revint vers Crespières. Lamblin n’essayait plus de consulter la carte. De temps en temps il entrevoyait un écriteau, une borne Michelin. Puisque cela suffisait à Victor, il n’y avait qu’à suivre. Il vira à gauche : Feucherolles, puis à droite Chambourcy, et sur la route droite ils espérèrent le rejoindre. Mais revenu près de Saint-Germain, il esquissa encore d’imprévisibles détours. Jamais bête pourchassée, attentive à brouiller ses voies, ne boucla d’entrelacs plus compliqués. Il fuyait à présent sur Mareil, et finissait par se rapprocher de la forêt de Marly. Dans les côtes, il prenait de l’avantage. Lamblin était très las. Une angoisse l’étreignait : il sentait l’imminence de la fin. Jetant un coup d’œil à Van Laar il admira sa maîtrise tenace, son attention qui pas une seconde ne fléchissait et lui révélait les mouvements, les intentions même de son ennemi.
On touchait au but. Après l’Étang-la-Ville, la pente de la route décrivait un grand « S ». La moto, onduleuse, gravit la côte avec une vitesse foudroyante et s’élança vers le passage à niveau, à la station de Saint-Nom-la-Bretèche. Elle distança la Maybach, que Van Laar pressait cependant, et, franchissant le ponceau qui domine la ligne de Grande Ceinture, s’enfonça dans la forêt de Marly. Ses suiveurs fidèles y pénétrèrent à leur tour.
— Il doit être bien plus de 10 heures. Mais Julot doit l’attendre, ou plutôt nos hommes… Ah ! pourvu qu’ils n’aient pas fait de bêtises. Non, Rabaud est intelligent. Je suppose que Victor, de loin, trouvera quelque moyen d’avertir son compère et sautera dans la voiture, abandonnant sa machine. Il va être bien attrapé.
C’était faire injure à l’imagination de Victor. Il avait combiné mieux que cela. Lamblin, les yeux fatigués sous ses grosses lunettes, suivait anxieusement, derrière le voile irisé de la pluie, la tache sombre qui figurait le gibier poursuivi. Il avait depuis longtemps renoncé à tirer dans ses pneus. Et où se trouvait-on ? Comment, sous l’averse, reconnaître ces allées forestières toutes pareilles ? Victor tourne à toute vitesse et prend une route qui descend. Où va-t-on déboucher ? Carrefour des Princesses ? Étoile de Flore ?
Et soudain on n’entend plus le bruit de la moto. Les deux hommes scrutent en vain la nuit, où les éclairs se font plus rares. La tache noire a disparu. En jurant le Hollandais accélère…
Mais tous deux à la fois jettent un cri. Un écriteau a surgi, que la voiture fauche, et les phares éclairent une barrière… L’autostrade ! L’autostrade en construction qui ne figure pas sur la carte, qui coupe la forêt d’un large et profond sillon jaune et que domine de huit mètres la route barrée ! Van Laar freine désespérément. Mais sur l’allée déclive, dans l’argile détrempée, la voiture glisse comme un toboggan ! Alors son conducteur donne un coup de volant pour l’envoyer à gauche dans les fougères. Celles-ci cachaient un fossé. Secousse violente d’un bateau qui chavire : la Maybach s’est couchée sur le flanc.
Lamblin, projeté par-dessus son compagnon, va s’abattre à deux mètres dans les broussailles. Mais il ne s’est pas relevé que déjà Van Laar, avec une agilité surprenante, s’est extrait de son siège et bondit, à grandes foulées de léopard à la poursuite de Victor, qui, descendu de sa machine, guettait sous bois l’inévitable accident.
Tout étourdi, Lamblin s’est mis debout et court aussi. À la lueur d’un éclair, il voit Victor se retourner, grimaçant de rage, et tirer par deux fois sur Van Laar. Sans s’arrêter, celui-ci porte la main à sa tête éraflée par une balle. À son tour, le policier fait feu et Victor, qui déjà s’arrêtait pour viser le Hollandais, repart de plus belle. Traqué par deux adversaires, la fuite, dans la nuit, parmi l’épaisseur des arbres, lui offre sa seule chance de salut. Mais en quelques bonds, Van Laar le rejoint, lui arrache son arme, le saisit à la gorge. Sur le bord de l’énorme tranchée les deux hommes luttent farouchement. Victor est robuste, mais qui résisterait aux mains impitoyables du géant furieux ?
— Comme elle ! Tu mourras comme elle !
Il le pousse au bord de cette falaise terrestre. L’orage lance encore de longues fulgurances qui palpitent et Lamblin entrevoit les visages convulsés, celui de Van Laar ruisselant de sang.
— Ah !
Un grand cri. Les deux corps sont tombés en avant, ont disparu en tournoyant. L’inspecteur, qui boite et dont la main saigne, court le long du bord pour chercher, car le terrain s’abaisse, une échappée où il puisse descendre. Il entend très loin, comme dans un rêve, des appels. Ses hommes sans doute ont entendu le bruit des moteurs, les coups de feu. Enfin, le sol se creuse, il saute dans la boue de l’autostrade et gagne aussi vite que le permet sa jambe meurtrie, l’endroit où il distingue un homme étendu, et un autre, debout, le front sanglant, qui le contemple.
De grosses pierres sont éparses sur le bord de l’autostrade, et dans sa chute la nuque de Victor a porté sur l’une d’elles. Les vertèbres cervicales sont rompues, la tête ballote comme celle d’un pantin disloqué.
— Je crois qu’il était déjà mort, dit Van Laar, d’une voix calme, c’est pourquoi il est tombé. Je le tenais par le cou, vous comprenez, et j’ai serré un peu fort…
— Mais vous ? Rien de cassé ?
Le Hollandais secoue la tête.
— Ancien champion amateur de saut à la perche, je sais atterrir sur mes pieds.
Penché sur le corps immobile, l’inspecteur regarde avec curiosité cette figure, si pareille à celle du cadavre de l’ascenseur. Et cette évocation du crime lui en rappelle soudain le mobile. Ses mains rapides tirent le portefeuille, y trouvent, rangé à part, un papier blanc qu’il déploie, éclairé par sa lampe de poche :
« Je soussigné, comte Raoul d’Armancé… »
— Enfin ! voici l’original de la confession ! Ce que je vais faire est illégal, Van Laar ! Mais au point. où nous en sommes !… Passez-moi votre briquet.
Pendant que se consume le document terrible, il revoit une pauvre jolie figure inondée de larmes :
« Est-ce que Philippe le saura ? >>
« Elle a été assez punie, se dit-il. Ah ! et puis il y a encore autre chose. » >
Le portefeuille était confortablement matelassé de grosses coupures.
— C’est l’État qui va en hériter. Mais, auparavant, je veux prélever le montant d’une juste restitution. Vous êtes témoin, cher ami, que je distrais du stock deux billets de cinq mille francs. C’est pour les restituer à cette malheureuse gosse qui a été refaite de dix mille balles… et à qui une seule fut rendue… dans la peau. À présent, vous voudrez bien oublier ce que vous avez vu.
— Je n’ai rien vu, dit Van Laar avec un faible sourire.
Épuisé, il s’était assis sur un tas de cailloux, pâle sous sa rouge blessure. Lamblin se laissa tomber à côté de lui, sentant venir à son tour la défaillance, après l’exaltation du danger. Soudain ils se serrèrent la main, fraternellement et regardèrent les hommes qui se hâtaient vers eux, ayant mis trop longtemps pour leur impatience à descendre dans la tranchée où leurs cris sonnaient le hallali du fauve abattu.
Imp. CRÉTÉ, Corbeil (S.-et-0.).
3403-1-46 — C. O. L. 31-1631
Dépôt légal, 1 trimestre 1946.
N d’édition 73