‹ Le Mort s’est trompé d’étageChapitre 23 sur 24 · 23

23

Penché avec Josseaume sur une carte d’état-major où tous les chemins et layons de la forêt de Marly, d’une rectitude absolue, se recoupaient. ou rayonnaient en étoiles, Lamblin élaborait le plan qui devait aboutir à la capture de l’insaisissable Victor.

— Surtout pas d’apprêts voyants, dit Josseaume, pas de cars de police stationnant dans un village. Dix hommes en civil qui se rendront par le train à Saint-Nom-la-Bretèche. Deux motocyclistes qui n’auront sans doute rien à faire. Mais il ne faut rien laisser au hasard.

— Ne rien laisser au hasard ? répliqua Lamblin. C’est justement lui qui dirigera tout ce soir. Le hasard, au plutôt l’imprévu. Dans une forêt, où l’on peut fuir de tous les côtés, trouver des abris sans nombre, et cela par une nuit d’orage !

Il regarda avec inquiétude le ciel où s’amoncelaient de noirs nuages.

— Et il faut réussir, car ce sera ce soir ou jamais. Je vous ai rapporté ce qu’a dit « l’Espagnol » à propos du train ? Victor veut passer à l’étranger. Si nous le ratons, comme son ami a une voiture de course, rien ne l’empêchera d’être cette nuit en Belgique. Aussi, chef, il me faut, plutôt que des costauds, des gars à l’esprit vif, capables de décisions promptes.

— Ce qui m’ennuie, dit Josseaume, c’est que je suis sans nouvelles de Villebesse et de Gianoli. Leurs recherches n’ont plus de raison d’être, puisque c’est dans la forêt que vous guetterez Victor Maravon, au moment où il rejoindra Julot.

— Je n’y serai pas, dit Lamblin.

— Comment ça ?

— Je veux avoir mes coudées franches pour intervenir au cas où ce furet de Victor nous échapperait et j’ai demandé à Van Laar de m’accompagner. Nous arriverons tous deux dans une voiture, telle que l’État n’en fournit certainement pas à ses modestes serviteurs. Aussi personne ne soupçonnera qu’elle recèle un policier dans ses flancs.

— Mais Victor connaît l’Hispano de Van Laar !

— Ce n’est pas l’Hispano. Van Laar est en relation avec un baron viennois dont il admirait beaucoup la voiture, une Maybach grand sport, une vraie pièce d’exposition. Le baron, malade, et qui doit aller faire une cure au Mont-Dore, lui a vendu sa voiture il y a quelques jours. J’ai téléphoné tout à l’heure pour demander au Hollandais de la mettre à ma disposition ce soir. Il la conduira lui-même.

— Ce n’est pas très régulier, dit Josseaume.

— Bien sûr que non ! La conduite de Victor non plus. Maintenant si vous préférez que je le laisse échapper plutôt que de le capturer irrégulièrement…

— Allons ! ne vous fâchez pas. Je disais cela… Mais à ce moment le téléphone sonna, et Josseaume, le visage soudain tendu, décrocha.

— Ah ! c’est vous, Villebesse ! J’attendais votre appel. Alors ?

— Alors, patron, nous avons trouvé le repaire de Maravon. C’est un pavillon isolé, à Ville-d’Avray, près de…

Clac ! Il y eut un bruit singulier dans l’appareil. Puis plus rien.

— Allo ! Allo ! Ça y est, on a coupé !

Lamblin s’était dressé, tout pâle :

— On n’a pas coupé, patron. Du moins, ce ne sont pas les services du téléphone qui l’ont fait. C’est Villebesse qu’on a empêché de parler. Il faut aller là-bas, tout de suite.

— Attendez ! Je vais appeler le commissariat de Ville-d’Avray et nous saurons…

— Vous ne saurez rien… Ou pas avant une heure, et alors nous serons bien avancés, n’étant pas sur les lieux. Non, raccrochez et je sonnerai Van Laar. Je sauterai dans un taxi, afin de le rejoindre à la Concorde, pour qu’il ne perde pas de temps à venir ici. Alors écoutez que vos hommes soient à 9 h. 30 égaillés dans la forêt entre les deux points indiqués. La voiture de Julot arrivera sûrement avant 10 heures. Qu’on l’arrête et qu’un des hommes prenne sa place au volant. Casque de cuir, lunettes ; Victor, dans l’obscurité — car l’autre n’osera laisser allumés que ses feux de position — ne s’apercevra pas tout de suite de la substitution. J’ai pensé à Rabaud pour diriger le groupe. Il a le sang-froid, la rapidité de jugement qu’il faut pour parer à l’imprévu. Qu’il nous attende. Nous les rejoindrons quand et comme nous pourrons. Et il faut se dépêcher, car il est déjà… Bon Dieu ! il est près de 7 heures. Hâtez-vous de réunir vos gens et expédiez-les par car ou par taxis à la gare Saint-Lazare. Ils ont un train à 8 h. 20, ou 20 h. 20, si vous préférez.

C’était lui qui commandait. Subjugué, Josseaume s’empressa de saisir le téléphone intérieur. Lamblin avait composé sur l’autre le numéro du bureau de Van Laar.

— Comment ? Il est parti ?

Déjà il avait raccroché et faisait fiévreusement tourner le disque.

— Pourvu qu’il soit arrivé chez lui. Allo ! Ah ! c’est vous, monsieur Van Laar ? Ici l’inspecteur Lamblin. Écoutez, il faut que nous partions immédiatement pour Ville-d’Avray. La Maybach est-elle prête ? Parfait. Soyez dans un quart d’heure à la Porte de Saint-Cloud, je vous y rejoindrai.

Il eut la chance de trouver un bon taxi qui, par le boulevard Saint-Germain, la rue de Sèvres, l’emmena à toute vitesse vers Auteuil. Penché en avant comme un cavalier, l’inspecteur aurait voulu éperonner, pour les presser encore, les vingt-quatre chevaux ardents du moteur.

Ayant mis en hâte une rétribution généreuse dans la main du chauffeur, il courut vers la Maybach qui stationnait, basse et puissante, avec Van Laar au volant.

— J’ai pris un imperméable pour vous, dit le Hollandais. J’étais sûr que vous n’en auriez pas. Et la pluie commence. Que s’est-il passé ?

De grosses gouttes s’écrasaient sur l’asphalte, larges comme des écus. Évidemment, ce n’était pas un temps à sortir en voiture découverte. Mais on n’avait pas le choix. Une torpédo offrait par ailleurs des avantages certains pour une poursuite, si on en venait là.

Tout en filant à travers Boulogne, Lamblin mettait son compagnon au courant des découvertes de l’après-midi, des dispositions prises pour l’arrestation du fuyard et, enfin, de l’inquiétude causée par la communication brusquement interrompue de Villebesse. L’orage grondait, mais sa colère était lointaine et devait sévir du côté de Pontoise ou de Creil. La vigoureuse Maybach montait les côtes avec aisance, elle obéissait à la moindre pression et tenait admirablement la route mouillée. Elle évoquait, avec sa chaude palpitation, une bête intelligente et fidèle.

— S’il ne pleut pas davantage, nous aurons de la chance, dit Lamblin lorsqu’ils s’arrêtèrent au commissariat de police de Ville-d’Avray.

Le commissaire, prévenu par Josseaume, vint à la rencontre des deux hommes. Il était grave.

— Je vous ai attendus avant de faire transporter le blessé à l’hôpital de Versailles, dit-il. Un médecin lui a donné ici les premiers soins. Mais il n’a pas encore repris connaissance.

— Villebesse est blessé ? fit Lamblin avec inquiétude. Savez-vous ce qui s’est passé ?

— On l’a trouvé, vers 18 h. 45, évanoui dans une des cabines du bureau de poste. La standardiste s’étonnait de la durée de la communication : le client ne parlait plus, n’avait pas raccroché, on est allé voir. Il y avait beaucoup de monde, beaucoup d’allées et venues dans le bureau, personne n’a vu l’agression qui a dû être aussi rapide que brutale. L’inspecteur Villebesse ayant droit à la priorité avait obtenu très vite la ligne. Vous devez savoir qu’il n’a pas parlé longtemps. Quelqu’un a ouvert la porte de la cabine, et, comme il tournait la tête, l’a violemment frappé, d’un coup de poing américain sans doute. Il a pu, heureusement, esquisser un mouvement de protection, sans quoi il avait l’os temporal fracassé. Venez le voir.

— Mais pourquoi n’est-il pas venu téléphoner ici ?

— Pour gagner du temps, parbleu. La poste était plus près.

Villebesse, étendu sur une banquette de moleskine dans le bureau du commissaire, ne bougeait pas. En guise de coussin, on avait mis un rond de cuir sous sa tête enturbannée de bandages. Le médecin, à son chevet, l’observait avec une attention tendue.

— Je crois qu’il revient à lui, il a battu des paupières.

Lamblin se pencha. Tout à coup le blessé ouvrit les yeux. Il eut un léger tressaillement en reconnaissant son collègue, ses lèvres s’ent’ouvrirent.

— Ne parlez pas ! dit le docteur.

— Si, il faut… Villa Les Iris, près du bois des Fausses-Reposes… Gianoli… est là…

Il s’évanouit de nouveau.

— Ah ! il n’aurait pas fallu le laisser parler !

— Docteur, il a risqué sa vie pour nous donner ce renseignement. Vous ne voudriez pas que son dévouement fût inutile ! Et maintenant, hâtons-nous.

Il jeta un dernier regard — était-ce d’adieu ? — à la forme immobile et sortit avec le commissaire.

— Dans une heure, ce sera peut-être mon tour. Enfin, c’est le métier.

Déjà le commissaire expliquait :

— Est-ce possible que cette villa soit le repaire de Victor Maravon, que vous avez tant cherché : je me rappelle vos visites. Elle a été achetée, il y a deux mois, par un notaire d’ici pour une de ses clientes, une vieille demoiselle très distinguée qui passe l’été en Suisse…

— Savez-vous son nom ?

— Mais oui M Solange Lamunière.

Un éclat de rire salua cette révélation.

— J’ai eu le plaisir d’arrêter cet après-midi M Solange Lamunière, une jolie femme de chambre de vingt-deux ans qui est la maîtresse de Victor Maravon.

— Pas possible !

— Vous a-t-on dit que la dame distinguée avait sous-loué sa villa ?

— Non, mais qu’elle y avait envoyé son intendant, ou jardinier, un homme de confiance, pour la mettre en état. Je comprends maintenant pourquoi on a eu soin de me donner tant de détails !

— Savez-vous — une idée traversa tout à coup le cerveau de Lamblin — savez-vous combien cette villa a été vendue ?

— Oui. Deux cent cinquante mille.

— Quoi ! Ah ! par exemple, voilà qui donne à réfléchir. Mais ce n’est pas le moment. Quel est le chemin des Iris, s’il vous plaît ?

Un instant plus tard, la Maybach prenait docilement la route des Fausses-Reposes, et Lamblin tirait les conclusions de ce qu’il venait d’apprendre. Évidemment Victor avait trouvé dans le chantage un métier lucratif. Arrêté un instant quand son frère, envieux, garda pour lui les clichés qu’il avait développés, il s’était mis à faire ses travaux lui-même et, les lettres trouvées dans le compteur à gaz en faisaient foi, avait repris sur une plus grande échelle sa fructueuse exploitation. S’il s’était caché rue Forest en fuyant l’hôtel Van Laar, ce n’était pas qu’il eût encore confiance en son frère Ernest, mais parce que celui-ci ne pouvait le dénoncer sans se trahir, et aussi dans l’espoir de lui reprendre ces gages qui faisaient rivales leurs avidités.

— Sans doute a-t-il extorqué pas mal d’argent au comte d’Armancé, pour que celui-ci ait tenté de le supprimer. L’homme alors s’est vengé et a cherché de nouvelles victimes. Il quitte le banquier Arnaud : la maison est honnête, donc sans intérêt, pour entrer au service de ce malheureux Van Laar, chez qui il flairait un scandale à gros rendement. Je comprends sa fureur d’avoir été dépouillé par son frère. Il s’est rabattu sur la pauvre Françoise, dernière proie à dévorer jusqu’à renouvellement du stock.

Mais l’arrêt de la voiture ramena l’inspecteur dans le moment présent. À quelque cent mètres, une élégante maison de campagne de style faussement Louis XVI, tout au bout d’une rue à peine ébauchée et fort déserte, dressait sa façade blanche dans un jardin touffu d’aspect négligé : l’intendant-jardinier ne faisait pas son devoir !

La voiture fut prudemment garée à quelque distance et les deux hommes s’avancèrent avec précaution, Lamblin la main sur son revolver, dans le crépuscule qui descendait assombri par la pluie. Tout en évitant de s’approcher, se dissimulant de leur mieux, ils examinèrent la villa, qui semblait inhabitée.

— Je ne vois pas Gianoli, fit Lamblin avec un peu d’inquiétude.

Soudain le Hollandais fit une pointe vers un boqueteau malingre, où des buissons remuèrent comme si un chien y avait fureté. Et Lamblin, qui l’avait rejoint, reconnut son collègue dans cette forme ligotée, bâillonnée, qui s’agitait avec fureur pour essayer de rompre ses liens. En une minute ils furent tranchés et Gianoli se mit debout, endolori et flageolant.

— Le salaud ! Je me penchais pour regarder quelque chose dans le jardin et il m’a frappé à la tête par derrière, venu je ne sais d’où, je n’avais rien entendu.

— Mon pauvre vieux, vous avez commis une grosse imprudence en vous montrant. Villebesse s’est fait sonner au bureau de poste, lui. Et voilà Victor alerté. Qui sait s’il n’est pas déjà parti ! s’il n’Enfin, M. Van Laar va avoir la bonté de nous conduire au commissariat où nous venons de voir Villebesse qui est plus abîmé que vous. Moi je resterai…

Mais à ce moment, de l’autre côté de la villa, retentit la pétarade d’une motocyclette qui démarre. Le gigantesque Van Laar empoigna Gianoli à la taille et courut vers la Maybach, suivi de Lamblin.

Gianoli se débattait comme un beau diable.

— Laissez-moi, je me débrouillerai. L’important, c’est de le rattraper. Allez !

Àregret, Van Laar le lâcha. Ainsi il faut parfois, à la guerre, abandonner le camarade blessé.

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