07
Àce moment, on cogna à la porte.
— Il y a un petit télégraphiste qui vous demande, dit l’huissier.
— S’il a une dépêche, il n’avait qu’à vous la laisser.
— Non, il veut absolument vous voir personnellement.
— Tiens ! Eh bien ! faites-le entrer.
Le gamin, un gosse de Paris à la mine éveillée, entra crânement, un peu intimidé pourtant.
— Voilà, m’sieu l’agent, pardon, m’sieu l’inspecteur, je travaille au bureau de la rue Marbeuf et j’ai dû porter hier après-midi un pneumatique au 9 bis, de la rue Boccador.
— Oh oh ! C’est intéressant. Et qu’as-tu vu ?
— Deux types qui descendaient le trottoir, côté des numéros impairs. J’allais traverser, mais leur manège m’a intrigué. Le premier levait de temps en temps le nez pour regarder le numéro des maisons, et l’autre suivait à distance, doucement, se dissimulant sous une porte cochère quand l’homme s’arrêtait. Et justement celui-là entre au 9 bis. Le second s’approche, regarde, puis entre aussi en rasant le mur, et, quand j’arrive à mon tour, je vois le premier qui était dans la cabine de l’ascenseur, le dos tourné, à étudier les boutons. d’étage, et le second qui, à pas de loup, montait l’escalier, quatre à quatre. J’ai rigolé, je me suis dit : « Il sera en haut avant l’ascenseur ! » C’était un vieux système. La cabine montait lentement, lentement. Alors moi…
— Une seconde. Tu ne m’as pas dit comment ces deux hommes étaient habillés.
— Ils avaient tous les deux des costumes beiges, celui du premier plus foncé, je crois. Ils étaient bien mis, sauf que le premier avait de vieilles. godasses. Ah ! et puis il portait une casquette et l’autre un chapeau mou.
— Tu es sûr que c’est bien le premier qui portait la casquette ?
— Oui, bien sûr. C’est lui qui est entré dans l’ascenseur. Le plus marrant, c’est que les deux types se ressemblaient. Ça devait être deux frères.
— Probable. Et qu’as-tu fait ?
— J’ai voulu voir la concierge, pour l’étage. Mais elle n’était pas là. Alors j’ai regardé sur le casier.
— Tu aurais pu te tromper.
Le gavroche jeta au policier un coup d’œil peiné.
— Maman est concierge rue Pauquet. Je sais bien comment sont faites les cases. Au-dessus de l’ouverture on marque l’étage, et le nom est au-dessous sur un petit carton. Parce que, n’est-ce pas, les locataires changent, mais l’étage reste.
— On dirait un mot historique. Continue !
— Ben, mon pneu était pour le quatrième. Puisque la concierge n’était pas là, j’ai eu envie d’attendre que l’ascenseur redescende. Mais elle pouvait revenir, et je me serais fait attraper.
— Tu aurais attendu longtemps. Alors ?
— Alors j’ai pris l’escalier de service. J’ai pas osé prendre le grand, toujours à cause de la concierge.
— C’est une veine pour toi, mon petit. Tu aurais risqué ta peau.
Il ouvrit de grands yeux et pâlit. Évidemment, il n’avait pas compris.
— Au moment où j’arrivais en haut, j’ai entendu comme une détonation. J’ai pensé…
— Il était quelle heure ?
— À peu près 3 heures, 3 h. 5. J’avais quitté le bureau à moins 5. J’ai pensé que c’était un pneu crevé. Mais, ce matin, quand j’ai vu dans le journal…
— Tu me diras cela après. Continue ton récit. Comment as-tu fait pour ne pas te tromper de porte ? L’indication du casier correspond au grand escalier.
— Ben, vous savez, les fournisseurs écrivent au crayon sur l’entrée de service les noms des locataires, pour s’y reconnaître. Et ils ajoutent souvent des réflexions pas très aimables. Pour ceux où j’allais, on avait mis : Radins. Mais je ne me rappelle plus le nom.
— N’était-ce pas Peyronnet ?
— Oui, c’est ça. J’ai sonné, et, au bout d’un moment, la bonne est venue m’ouvrir. Elle ne m’a rien donné. « Madame n’est pas là », qu’elle m’a dit. Et, si elle y avait été, je pense que, vu l’inscription, ç’aurait été du pareil au même.
— Sans doute. As-tu encore vu quelque chose ?
— Quand je suis redescendu, juste le type à la casquette sortait de la maison. Et, sur le trottoir, je l’ai vu qui se dépêchait, remontant vers les Champs-Élysées. Si j’avais pu me douter de ce qu’il avait laissé en haut, je l’aurais suivi, vous comprenez, comme un détective…
Ses yeux s’élargissaient à la pensée du rôle glorieux qu’il aurait pu jouer. Mais un amer regret assombrit son visage parce que, cette occasion unique, il l’avait laissée échapper !
— Alors, écoute, c’est très important. Tu es bien sûr que c’est l’homme à la casquette qui est sorti ?
— Ben ! puisqu’il l’avait sur la tête.
— Oh ! voyons ! Tu as pourtant l’air intelligent !
Le petit rougit.
— Vous voulez dire qu’il a pu prendre la casquette du mort et mettre son chapeau à la place ? Évidemment. L’homme devait tenir sa coiffure à la main. On a trouvé le chapeau à côté de lui dans l’ascenseur. Le voici, du reste.
— Je le reconnais, fit le garçon d’une voix mal assurée. Et le type que j’ai vu dans la cabine était tête nue. J’ai pensé que c’était le premier parce que, naturellement, on prend de préférence l’ascenseur. Celui qui montait l’escalier, je n’ai plus vu que ses jambes…
Lamblin, de son geste familier, se frappa le front.
— Les souliers ! Tu m’as dit que le n 1 avait « de vieilles godasses ». Le mort également. Et le n 2, as-tu vu ses chaussures ?
― Ah ! elles ne m’ont pas frappé. Je ne pouvais pas deviner que ça aurait de l’importance, je n’ai pas regardé tous les détails…
― C’est juste, mon garçon, tu as déjà vu beaucoup de choses. Mais, d’après la photographie du journal, tu aurais pu reconnaître avec certitude le bonhomme.
― Non, m’sieur l’inspecteur. Avec sa blessure, avec la grimace qu’il fait, je ne peux pas affirmer si c’est le premier ou le second type. Ni si c’est lui que j’ai vu sortir. Ils se ressemblaient, je vous dis, et leurs costumes aussi.
L’inspecteur réfléchissait. Lequel des deux frères guettait l’autre ? Victor, ou le photographe de Périgueux qui avait sans doute soustrait des clichés ? Lequel des deux avait roulé l’autre ? Lequel voulait prendre ou reprendre le butin ? Le n 1, conscient d’être suivi, avait pu se dissimuler derrière le battant de la porte cochère pour laisser passer devant lui le n 2.
― Comment t’appelles-tu ? fit brusquement Lamblin.
― Robert Picot.
― Eh bien ! Robert, on va consigner ta déposition. Tu donneras ton adresse, on aura sans doute encore besoin de toi.
― Est-ce que… est-ce que je serai dans les journaux ?
Lamblin éclata de rire.
― Mais oui ! Ton récit est exactement le genre d’information à livrer à la presse ! Les journalistes en tireront d’excellents papiers, et cela ne donnera pas l’éveil à l’assassin. Demain matin, le nom de Robert Picot sera célèbre dans tout Paris.
Les yeux du gosse chavirèrent de bonheur.
· · ·
Bertin avait suivi sans peine la femme de chambre jusqu’à l’hôtel de Van Laar, qui se trouvait près de la porte Molitor. Solange n’avait rien remarqué et le policier avait passé à côté d’elle, au moment où elle ouvrait la grille, sans tourner la tête, du pas pressé de l’ouvrier, qui, son travail fini, se hâte de rentrer chez lui. Puis il était revenu s’installer sous un arbre, à l’orée du bois, d’où il pouvait, entre les buissons, apercevoir la maison qu’il voulait surveiller. Tranquillement, il sortit ses provisions.
― J’ai le temps de casser la croûte. À cette heure, elle a son service, le dîner, elle ne ressortira pas de sitôt.
Le crépuscule venait lentement. Les soirs sont longs en juillet, et celui-ci, lourd du brûlant héritage du jour, sombrait peu à peu dans une torpeur accablée. Les arbres découragés ne remuaient plus l’éventail de leurs branches. Ils attendaient qu’une brise alerte, fraîche et vive comme une troupe de nymphes des montagnes, vînt ranimer par la caresse de ses voiles flottants les feuillages épuisés.
Bertin s’était étendu sur le gazon pelé, un peu trop fleuri de bouts de papier et de coquille d’œufs. Il vit un domestique fermer à double tour la grille du jardin. Les lumières s’éteignirent au sous-sol, s’allumèrent un instant plus tard au deuxième, puis disparurent l’une après l’autre.
― C’est long, murmura le guetteur en s’étirant. Et il n’y aura peut-être rien du tout.
Soudain, il entendit un bruit léger. On avait ouvert une porte. Un pas furtif frôlait le gravier du jardin. Il se dressa, tous les nerfs en éveil. Une forme féminine s’était approchée de la grille. Au petit col blanc qui luisait dans l’ombre, Bertin identifia Solange. Doucement, elle tourna par deux fois la clef dans la serrure et rentra sur la pointe des pieds.
― Ah ! ah ! elle attend quelqu’un. Voici le moment.
Àpas feutrés, lui aussi, gagna l’allée sur laquelle s’ouvrait la grille et se dissimula à l’angle de la propriété. Il entendit des froissements dans les broussailles, comme si l’on y fourrait un objet lourd. Une bicyclette, peut-être ? Bientôt un homme apparut, face à Bertin, se dirigeant vers la grille.
La curiosité l’emporta sur la prudence.
― C’est ça le gros gibier ? Comment voir sa figure ? Lui faire allumer son briquet, parbleu !
Nonchalamment il s’approcha, une cigarette aux doigts.
― Pardon, monsieur, vous ne pourriez pas me donner du feu ?
Bertin sentit que l’autre le regardait fixement. Mais à l’instant il reçut en plein visage un coup si violent qu’il tomba à la renverse. Sa tête porta sur le bord du trottoir. Il perdit connaissance et ne s’aperçut pas qu’on le transportait comme un paquet, beaucoup plus loin, sur le boulevard Exelmans où des agents qui faisaient leur ronde le trouvèrent un peu plus tard, toujours évanoui.