08
Dans la nuit, un coup de téléphone avait informé Lamblin de la mésaventure du pauvre Bertin. Il alla de très bonne heure prendre de ses nouvelles à l’hôpital où on l’avait transporté. Le blessé n’avait pas repris connaissance, et l’interne qui l’avait examiné craignait une fracture du crâne due à sa chute. Lamblin était furieux et se reprochait de n’avoir pas suffisamment mis en garde son agent.
Rentré à son bureau, l’inspecteur s’assit à sa table et, comme dit l’auteur chinois, ses pensées n’étaient pas sucrées. Rageusement, il dépouilla son courrier. Encore des femmes qui croyaient reconnaître dans l’assassiné de la rue Boccador leur mari disparu depuis cinq ans. La veille déjà, des gens étaient venus, sûrs d’identifier le mort, et s’en étaient retournés déconfits.
Soudain une lettre retint son attention. Elle émanait d’un concierge dont un locataire était inexplicablement absent. « Il n’est pas venu ce matin (le jeudi, donc, et le crime avait eu lieu le mercredi) chercher à la loge le lait que nous faisions bouillir pour lui tous les jours. Nous sommes allés voir à son appartement — dont nous avons une double clef ; le lit n’est pas défait et sa valise est toujours là. Il habitait l’immeuble depuis le début de mai comme sous-locataire de M. Patru, qui est au Maroc pour quelques mois. Je crois bien reconnaître la photo qui a paru dans les journaux, toutefois on dit que le défunt avait un chapeau mou, et M. Ernest
Andrézieux (c’est le nom qu’il m’a donné) portait une casquette quand je l’ai vu sortir pour la dernière fois mercredi à 2 heures environ. En outre, on dit que le crime a dû être commis à 3 heures, et ma fille assure avoir vu rentrer ce monsieur vers 3 h. 30. Nous ne l’avons pas vu ressortir, mais il passe beaucoup de monde devant la loge, vu qu’il y a quatre corps de bâtiments et quatre-vingt-six locataires. »
L’homme ajoutait l’adresse : 23, rue Forest. Rue Forest, tout près de Gaumont, et les tickets de métro du mort étaient marqués place Clichy : cela s’accordait. Tout à coup, sous les lettres, Lamblin aperçut un télégramme, et sa rage remonta comme une flamme.
— Ah ! ça, quel est l’idiot qui cache sous des paperasses une dépêche que j’attends depuis douze heures !
Àvrai dire, l’aventure de Bertin lui avait fait totalement perdre de vue sa dépêche, mais il avait les nerfs en pelote. La lecture du papier bleu l’adoucit merveilleusement. Voici ce que lui communiquait le commissariat central de Périgueux :
« Ernest Maravon, né le 17 février 1897 à Villefranche-sur-Rhône. Condamné 1928 Bordeaux, quatre ans prison pour faux et usage de faux. Établi photographe Périgueux 1933. Mis en faillite 25 avril présente année. Depuis sans domicile connu. »
Lamblin était ravi.
― Le voilà, mon homme ! Il est complet. À présent une petite dépêche à Bordeaux et je saurai enfin, du mort ou de l’assassin, lequel est Victor ou Ernest, lequel avait la casquette ou le chapeau ! Car on doit bien avoir, là-bas, les empreintes du faussaire. Et maintenant, la jeune Françoise ne va plus tarder. Quel rôle a-t-elle joué, celle-là ?
Françoise Thélusson arriva peu après, en effet. Dans sa robe de cretonne fleurie, sous son grand chapeau de paille, elle avait l’air si enfant que Lamblin eut un mouvement d’incrédulité en songeant à la phrase de Solange à propos d’une vilaine histoire où M Thélusson « était compromise ». Pourtant, sa présence, pratiquement sur les lieux du crime…
Il observa son entrée, la façon dont elle le salua, s’assit, rangea le carton à dessin qu’elle portait. Elle joignait à l’aisance de manières, à la politesse gracieuse d’une jeune fille bien élevée, une désinvolture voulue qui masquait, il le devina, une terreur secrète. Brusquement, il attaqua :
— Mademoiselle, quand je vous ai mise avant-hier en présence de l’homme assassiné dans l’ascenseur, pourquoi m’avez-vous dit que vous ne le connaissiez pas ? Il portait cependant un costume qui devait vous être familier, puisqu’il avait appartenu à votre beau-père ?
Le fard léger dont elle avait frotté ses pommettes parut soudain se détacher, flotter en avant du visage devenu blême. Elle se ressaisit pourtant :
— Ce costume n’avait rien de très frappant. Je le voyais mal, dans l’ombre de l’ascenseur. Quant à l’homme, ma mère a cru reconnaître notre ancien maître d’hôtel. Mais je ne suis pas sûre du tout que ce soit lui. Et mon petit frère non plus.
« Pas mal, se dit Lamblin. Voyons la suite. »
Il se pencha sur la table qui les séparait.
— Vous convenez cependant qu’il y a une grande ressemblance ?
— Oui… c’est vrai.
— Et vous ne trouvez pas singulier qu’un homme qui ressemble à s’y méprendre à Victor Maravon, qui porte un costume donné à Victor Maravon par votre mère, vienne dans la maison où vous vous trouvez, et soit tué à l’étage où vous vous trouvez, alors que ce maître d’hôtel, qui est en même temps un maître chanteur, détient les preuves d’une affaire scandaleuse à laquelle vous êtes mêlée ?
Les doigts de la jeune fille se crispèrent sur son petit sac. Mais elle redressa crânement la tête :
— Quelle affaire scandaleuse ?
Lamblin l’admira. Elle ne se laissait pas intimider facilement :
— Je n’ai pas encore de détails. Vous auriez même intérêt à me les fournir vous-même. Je vous le répète, Victor Maravon était un maître chanteur. Ce n’est pas sans raison qu’il venait vous trouver…
— Me trouver ? Vous n’en savez rien ! C’eût été une insigne maladresse de venir me relancer chez mon fiancé ! Il pouvait m’écrire chez moi, ou guetter ma sortie…
— Ne l’a-t-il pas fait ?
Elle haletait d’émotion, et le rose pimpant du fard détonait sur ses joues livides. Pourtant elle riposta :
— Mais je vous répète, monsieur, que vous faites de suppositions toutes gratuites. Je ne vois même pas ce qui a pu vous en donner l’idée. Des ragots d’office, peut-être ! Ceux de cette Solange, que maman a renvoyée et qui était furieuse.
Lamblin s’en voulut d’éprouver quelque confusion.
— Les témoignages des domestiques sont indispensables à la Justice. Ils ne sont pas plus sujets à caution que ceux des maîtres, croyez-moi. Il n’en reste pas moins, mademoiselle, que nous ne savons pas ce que Maravon venait faire dans la maison où vous vous trouviez et où un assassin l’attendait sur votre palier !
— Je ne le sais pas plus que vous.
— Et vous ne vous rendez pas compte que vous pourriez être inculpée ?
Elle s’était un peu remise et leva vers l’inspecteur un regard ingénu :
— Inculpée de quoi ?
— Vous êtes désarmante. Inculpée de meurtre commis sur la personne de Victor Maravon.
Cette fois, le visage de la jeune fille exprima une profonde stupeur :
— Mais comment aurais-je… mais comment… Je n’ai pas dix-huit ans, je n’ai de ma vie touché un revolver…
Les dépositions du petit télégraphiste et de Solange, ses nouvelles hypothèses, avaient fait prendre aux soupçons de Lamblin une tout autre voie. Il ressentit quelque honte de sa brutalité. Aussi bien cette gamine obstinée l’avait exaspéré ! Et il n’en avait rien tiré ! Il essaya d’une autre tactique.
— Je me hâte de vous dire que j’ai écarté cette possibilité. Je ne vous crois pas coupable. Mais, pour vous mettre définitivement hors de cause, pour qu’on ne s’occupe plus de vous dans cette affaire, il faut que vous me disiez tout. Avez-vous entendu parler de Victor depuis qu’il a quitté votre maison ?
Il lui sembla qu’elle marquait une très légère hésitation.
— Non, jamais. Je ne me doutais pas de ce qu’il était devenu.
— Vous êtes renseignée maintenant. Et vous n’avez rien d’autre à me dire ? Vous ne lui connaissiez pas d’ennemis ?
Elle secoua lentement la tête. Mais l’inspecteur, sans insister, continuait :
— Cette Solange, pourquoi votre mère l’a-t-elle renvoyée ?
Elle était terriblement coquette. Il y avait à son sujet des scènes continuelles entre le maître d’hôtel et le chauffeur.
— Ah ! Savez-vous où il est maintenant, ce chauffeur ?
— Oui. Après la vente de Roche-Marie, il s’est placé chez des amis à nous, au château de Griffoul. Il s’est marié l’année dernière.
— Alors, je crois qu’on peut l’éliminer.
Françoise n’eut pas l’air de comprendre et dit « oui », de confiance.
— Donnez-moi tout de même son adresse. Il connaissait probablement bien mieux que ses patrons les relations de Victor. (Et aussi, pensa-t-il, mais en se gardant bien d’exprimer son idée, il est peut-être au courant des « vilaines histoires » dont parlait Solange.)
» Il y a encore autre chose, poursuivit l’inspecteur qui avait une façon déconcertante de changer constamment de sujet. La mort de votre beau-père vous a-t-elle semblé naturelle ?
Elle se pencha en avant, bouleversée :
— Mais… que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que le comte d’Armancé a été assassiné, par ce fameux Victor justement, qu’il avait tenté lui-même d’empoisonner quelques jours plus tôt. Vous devez vous souvenir que Victor a été très malade peu avant le décès du comte.
De nouveau Françoise était livide. Elle resta un moment silencieuse.
— Ce n’est pas possible, articula-t-elle enfin. Le docteur a dit que Raoul était mort d’une embolie. Qu’est-ce qui vous a fait penser… Comment Victor l’aurait-il tué ?
« Elle ne demande pas pourquoi, se dit l’inspecteur, car elle le sait bien. » Puis, à haute voix :
— Il s’est également servi de poison. Le laboratoire de votre beau-père était bien mal gardé.
Françoise ne répondit pas tout de suite. Elle réfléchissait. Puis elle posa une question qui le combla d’aise.
— Vous êtes sûr que c’est bien Victor qui est mort ?
« Comme elle serait contente si je disais oui ! Attends, petite rosse ! » Ce fut la pensée non exprimée.
— Pas du tout ! répondit-il avec énergie. Je crois que Victor court toujours et que c’est son frère qui est mort. Un photographe de Périgueux qui prenait les clichés des lettres que volait Victor.
— Mais vous disiez tout à l’heure…
— Hé ! je n’ai pas de certitude. Et si tous les témoins mettent autant de bonne volonté que vous à me renseigner, je ne suis pas près d’en avoir une !
— Je vous ai dit tout ce que je savais.
— Je n’en crois rien, et j’ajoute que vous avez tort de vous taire. Nous pourrions vous protéger…
Il lut l’angoisse dans ses yeux. Mais elle serra les lèvres.
— À votre aise, mademoiselle. Mais j’ai l’impression que nous nous reverrons.
Elle ramassa son carton sans mot dire et l’inspecteur la reconduisit avec une politesse glaciale, furieux de cet interrogatoire où chacun avait tu l’essentiel de ses pensées.
— Bah ! oublions cela pour l’instant. Et maintenant, occupons-nous de M. Ernest Andrézieux.