Chapitre 1
Les deux cloches de l’église de Haville jetaient dans l’air ensoleillé de midi leurs derniers tintements inégaux, lorsque la Quesnelle, comme on l’appelait dans le pays, Victoire Beauquesne, de son véritable nom, mit la clef dans la serrure de la porte, au moulin Frappier. Son homme venait à quelques pas derrière elle, traînant un peu la jambe par habitude de paysan accoutumé aux sabots, et qui n’aime guère les souliers de cuir. Elle entra résolument, de l’air de quelqu’un qui connaît son affaire, et sans prendre le temps de s’asseoir, ou seulement de respirer, elle alla à l’armoire, pour y reprendre sa coiffe et son tablier de tous les jours.
Beauquesne, moins pressé de quitter ses habits du dimanche, se dirigea vers le fauteuil de paille à coussin de duvet qui trônait au coin de la cheminée, et s’y laissa tomber d’un air dolent.
Il n’aimait point les marches précipitées qu’on fait le long des grands chemins, au soleil, les bras ballants, pendant que les cloches sonnent l’évangile, ou quand la faim vous pousse à grands pas vers le logis, pour le coup de midi. Ce qu’il aimait, c’étaient les courtes promenades dans les sentiers ombreux et humides, quand on s’en va défouir des pommes de terre, à raison d’un boisseau par cinq heures de travail, ou bien examiner la luzerne, plus haute d’un bon doigt que la veille.
Simon Beauquesne n’était point de ceux qui redemandent du travail quand leur tâche est finie. Non ; il aimait mieux se reposer, et n’est-ce pas bien naturel ? Ce jour-là, estimant qu’avoir mis ses habits du dimanche pour aller à l’église bien qu’on fût en semaine, et avoir entendu la messe des morts pour le bout de l’an de son oncle Frappier, suffisait à une âme chrétienne, il s’assit au coin du foyer éteint, son bâton entre ses jambes, et ferma les yeux de satisfaction, en pensant qu’il n’aurait plus rien à faire de toute la journée.
— Eh bien, grommela Victoire, tout en se défaisant avec activité de ses beaux atours, où donc est la Mélie ? Est-ce que le feu ne devrait pas être allumé, la soupe dessus, et depuis beau temps ? Cette fainéante sera allée voir le service à l’église, comme si les bouts de l’an étaient faits pour que les domestiques s’amusent !
La Mélie rentrait en ce moment par la porte du jardin, toujours ouverte même quand les maîtres absents ont emporté la clef de la porte qui donne sur la rue. Une cruche de cuivre sur l’épaule, rouge, essoufflée, elle s’avança jusqu’au milieu de la salle, fit glisser adroitement le long de son bras la longe de cuir qui retenait la cane en équilibre et la déposa sur le sol, sans que le lait écumant eût dépassé d’une goutte l’orifice rétréci du vase.
— D’où viens-tu, coureuse ? gronda Victoire.
— Du champ, maîtresse. Les vaches étaient tout au bout à l’ombre ; la pièce de terre est grande, ça va tout en montant. J’ai eu du mal, allez ! Je croyais ne pas revenir…
— C’est bon ; fais la soupe, et vite ! gronda la Quesnelle en refermant son armoire avec bruit.
Elle avait repris la petite coiffe courte en percale à mille plis que les femmes du pays portent à l’ordinaire, et, pour marquer que le deuil était fini, elle l’épingla d’un ruban bleu foncé, au lieu du ruban noir qu’elle avait porté un an. La jupe de droguet, propre, mais usée, le juste de même étoffe qui laissait voir la chemise au cou et depuis l’épaule jusqu’au bas de la large manche de toile, le tablier de cotonnade à carreaux bleus et blancs, tout son costume était celui d’une petite propriétaire de campagne ; rien n’y indiquait la richesse, ni même l’aisance.
— Eh ! Simon, vas-tu garder tout le jour tes habits du dimanche ?
Beauquesne poussa un soupir, se leva et monta l’escalier sans trop se presser, afin de reprendre ses vêtements qu’il avait laissés à la chambre.
Pendant ce temps la Mélie activait le feu avec le souffle de sa poitrine robuste, et le fagot d’ajoncs pétillait en dégageant une épaisse fumée aromatique ; le chaudron brillant de suie prit sa place à la crémaillère au-dessus du foyer, et bientôt le dîner fut en bon chemin.
Simon redescendit, et s’assit à sa place sans mot dire ; il n’aimait pas à perdre ses paroles.
La soupe faite, la maîtresse du logis tailla de minces tranches de pain dans trois écuelles de terre, et versa sur chacune sa part de légumes et de bouillon.
— Et le garçon, tu n’y penses pas ? dit enfin Simon, qui la regardait faire.
Victoire leva les épaules.
— Il boit, dit-elle, il n’a que faire de manger. Si tu le vois revenir avant six heures du soir, c’est qu’il y aura du nouveau.
Elle parlait encore quand la porte s’ouvrit, laissant entrer dans la salle obscure un grand rayon de lumière ; debout, sur le seuil, un garçon de haute taille leva son chapeau qu’il remit sur le champ, et dit :
— Bonjour, mon père. Bonjour, ma mère.
Il entra, refermant la porte, et toute la gaieté du jour disparut.
— Te voilà, garçon ? dit Simon en regardant son fils avec complaisance. Une expression plus chaude traversa ses yeux bleus pendant qu’il les portait sur le beau gars.
— Qu’as-tu fait de tes invités ? demanda la mère avec sa brusquerie ordinaire.
— Je leur ai payé à boire, et du meilleur, et je les ai congédiés. Ils sont partis contents.
— Je croyais que la fête aurait duré plus longtemps, dit Victoire en prélevant une part de soupe sur chaque écuelle afin d’en faire une pour son fils.
— On se lasse de boire, et je n’aime pas le cabaret, répondit François d’un air sérieux.
Simon Beauquesne soupira encore une fois. De son temps, on ne connaissait point d’autre manière d’honorer les morts que de boire à leur santé jusqu’à rouler sous les tables. La mère hocha la tête d’un air prudent, et offrit à son fils l’écuelle pleine. Chacun mangea sur ses genoux, silencieusement, avec de longues pauses ; la petite servante mangeait aussi, assise auprès de la porte.
— Tu n’aimes pas le cabaret ? fit Victoire, après un long silence pendant lequel le balancier de la grosse horloge marqua pesamment la fuite du temps.
François ne répondit pas.
— D’où vient donc que tu vas si souvent à Délasse ? Je m’étais laissé dire que le cidre y est bon.
— Il n’est pas mauvais, dit le jeune homme de sa voix grave.
— Si tu ne bois pas, tu ferais mieux de rester par ici, reprit la mère avec une pointe d’aigreur. Au moins, on saurait où te trouver quand on a besoin de toi au moulin.
François rougit légèrement ; il regarda sa mère comme pour répondre, puis il baissa les yeux sur sa soupe et continua à manger lentement.
La petite servante avait fini son repas ; elle mit en place son écuelle après l’avoir lavée, prit une fourche dans le cellier voisin, mit son grand chapeau de paille grossière et s’en alla aux champs sans demander ni recevoir d’ordres. Elle connaissait son ouvrage, et savait qu’il ne fallait pas ennuyer la Quesnelle de questions inutiles.
— Tu ne fais pas de café, ma femme ? demanda timidement Simon.
— J’en fais, répondit Victoire. Il faut bien fêter un peu le jour où ce pauvre bonhomme Frappier a laissé son bien en héritage à notre fils François ; n’est-ce pas, garçon ?
— Comme vous voudrez, ma mère, dit François sans se départir de sa gravité.
Ces manières inaccoutumées inquiétaient Victoire Au fond, elle avait un peu peur de son fils. De tout temps le sérieux du jeune homme lui avait imposé ; mais depuis qu’un héritage inattendu avait fait de lui le propriétaire du moulin Frappier, elle s’était prise d’une sorte de respect pour ce beau garçon.
François s’était toujours montré bon fils, et le sort qui l’avait enrichi en passant par-dessus la tête de ses parents, n’avait point changé son cœur. En prenant possession du moulin Frappier, il y installa son père et sa mère.
Victoire se trouva bientôt à l’aise dans cette opulence relative ; elle se mit à gronder et rudoyer les garçons du moulin, comme si elle n’eût fait autre chose de sa vie. François la laissa faire, estimant qu’elle lui épargnait ainsi quelques peines, et ensuite qu’on ne peut se refaire ; le naturel de Victoire étant de mener tout haut la main, mieux valait s’y soumettre que d’essayer de barrer le flot.
Le café fuma dans les tasses, et une atmosphère de cordialité sembla se répandre dans la salle avec la vapeur embaumée de la cafetière.
— Eh, fils, dit Simon, à présent que voilà ton deuil fini, me semble que tu pourrais songer à te marier ?
— J’y songe, mon père, répondit François.
Il était devenu pâle. Mais il regarda son père et sa mère d’un air assuré.
— Vrai ? Et… as-tu trouvé à qui parler ? fit la mère anxieuse.
— J’ai trouvé, ma mère. J’attendais ce jour du bout de l’an de mon regretté parent, qui, en me donnant son bien, m’a donné le moyen de me marier selon mon cœur… Dieu ait son âme…
François leva son chapeau, Simon de même ; Victoire fit un signe de croix à l’intention de l’âme du défunt, puis elle regarda son fils, toujours inquiète.
— Selon ton cœur ? Tu aimes une fille riche, que tu n’aurais pas pu épouser quand nous étions sans fortune ?
— J’aime une fille qui n’a rien. Mon père et ma mère, je vous prie de me donner votre consentement pour me marier avec Geneviève Héroüy.
— Geneviève ? La servante à Délasse ? Ah ! je comprends pourquoi tu y trouvais le cidre bon… Allons donc, mon gars, ne te moque pas de ton père et de ta mère ! Geneviève ! eh bien, en voilà une bru, par exemple !
Victoire, outrée, repoussa virement sa tasse, au point de renverser quelques gouttes de café sur la table, et les essuya du coin de son tablier avec un air de mauvaise humeur.
— Avez-vous quelque chose à dire contre elle ? fit François avec douceur.
Il avait prévu cet accueil à sa demande, et savait qu’il lui faudrait supporter un orage.
— Quelque chose ? Tout ! Une fille qui vient on ne sait d’où ! Ça n’a pas seulement de père ; sa mère n’a pour tout bien qu’une chèvre qu’elle mène paître dans les chemins… Geneviève, ma bru ! En voilà une femme pour le meunier du moulin Frappier !
— Je n’étais pas meunier quand je lui ai parlé pour la première fois, dit François ; nous étions presque aussi pauvres qu’elle, ma mère ; elle me plaisait dans ce temps-là, et je n’osais pas vous le dire, car vous m’auriez reproché avec quelque raison de vouloir marier la disette avec la misère. Mais aujourd’hui que je suis riche, et que je puis prendre une femme sans m’inquiéter de la fortune, je me suis décidé à vous dire que c’est Geneviève que je veux, et pas une autre.
— Une servante d’auberge ! Une fille à qui tout le monde parle.
— Personne ne lui dit de bêtises, ma mère ; elle ne le souffrirait pas.
— Une fille qui vient on ne sait d’où…
— On l’a assez reproché à sa mère ; l’enfant n’en est pas cause, et Geneviève est une honnête fille.
— C’est très bon ; elle t’a enjôlé. Veux-tu que je te dise ? Je ne veux pas !
— Et vous, mon père, dit François sans s’émouvoir, mais devenant encore plus pâle, vous ne dites rien ; est-ce que vous me refusez votre consentement ?
— Hé ! Je ne sais pas… ce sont des choses graves… c’est ta mère qui sait mieux que moi…
Victoire était assise sur le coin d’un banc d’un air bourru, et roulait le coin de son tablier, ce qui chez les femmes est signe d’humeur.
— La belle bru ! La belle épousée ! s’écria-t-elle : une fille maigre comme un clou, avec des yeux comme des charbons, et pas le sou…
— Elle est forte et courageuse au travail, fit observer François.
— Nous n’avons pas besoin de ça ; on prend des servantes, gronda la mère. Ce que je voulais, moi, c’était une jolie fillette qui t’aurait apporté du bien…
— J’en ai pour deux, répondit le jeune homme.
— Est-ce qu’on en a jamais de trop ! riposta Victoire. Une bru qui nous aurait fait honneur, la fille du maire, par exemple, ou bien…
— C’est Geneviève que j’aime, dit François.
— Prr ! Ces filles-là, quand on les aime, on n’est pas tenu de les épouser…
François avait pris le bras de sa mère et le serrait si fort qu’elle s’arrêta, sentant qu’un mot de plus amènerait une collision.
— Je l’aime et je veux l’épouser.
— Pas de mon consentement, toujours ! dit Victoire en fureur.
— C’est bien, ma mère, je m’en passerai. Mon père ne me refusera pas le sien. Il vous a aimée dans le temps, comme j’aime ma Geneviève ; vous n’aviez pas plus de bien qu’elle n’en a.
— Victoire, puisqu’il l’aime ! dit le père, enhardi par ce discours.
Madame Beauquesne avait jeté son tablier sur sa tête et s’était mise à pleurer.
Son fils et son mari s’approchèrent pour la calmer.
— Une fille de rien, dans ma maison ! quelle honte ! sanglotait Victoire, en réponse à tous les arguments de François et à toutes les cajoleries de son mari.
Vaincue, à la fin, sentant que son fils ne céderait pas, craignant peut-être aussi de l’irriter par sa résistance, sachant très bien qu’il était maître de sa fortune et de ses actions, et qu’il pouvait, en un jour de colère, la renvoyer à sa petite maison noire et humide, elle laissa tomber ces mots qu’il fallut bien prendre pour un consentement :
— Eh bien, épouse-la puisque tu en es affolé ; mais je ne pourrai jamais la souffrir.
Sur cette parole peu encourageante cependant, François, pressé d’échapper à cette scène qui avait beaucoup trop duré, s’esquiva en disant : – Je vais la chercher.
Simon le suivit sous prétexte d’aller voir les ruches, et Victoire resta seule.
Pendant un moment, elle ne fit qu’aller et venir, bousculant tout sur son passage avec des paroles de colère. Le chat se sauva dans le jardin, les poules qui venaient picorer les miettes s’envolèrent en caquetant d’un ton d’alarme. Le silence se fit dans la vaste salle dallée, et Victoire, lasse de tant d’émotions, s’assit pour méditer.
Elle avait toujours prévu l’entrée d’une belle-fille dans cette maison, qui n’était en réalité que celle de son fils ; mais cette inévitable bru, dans les rêves de madame Beauquesne, serait une personne molle et sans caractère, toute jeune, facile à modeler suivant de nouvelles idées. Voilà que François prétendait lui amener une fille énergique et courageuse, qui depuis l’âge de douze ans allait en journée, faisant la lessive, repassant, cousant, sarclant, fanant, le tout de grand cœur et sans avoir appris, partant de cet unique principe qu’il ne faut refuser aucune occupation honnête qui rapporte un salaire, et, une fois acceptée, qu’il faut s’y appliquer de son mieux.
Ce n’était pas du tout la bru qui convenait à Victoire. Faudrait-il se soumettre à voir aller et venir autour d’elle cette créature déplaisante, qui peut-être se figurerait être la maîtresse au logis, parce qu’elle était la femme du maître ? Jamais Victoire Beauquesne n’accepterait une telle humiliation ! Elle aimerait mieux s’en aller ! S’en aller, c’était perdre toutes les douceurs de cette vie aisée, c’était redevenir la pauvre Quesnelle, après avoir été madame Beauquesne du moulin Frappier, et pendant ce temps-là, l’autre, la Geneviève, triompherait à sa place… Mieux valait encore rester et lutter pour garder son sceptre ; après tout, Geneviève se lasserait peut-être de la lutte… Afin de s’inspirer des forces pour la bataille, Victoire sortit et se dirigea vers le moulin.
C’était un maître moulin ; le cours d’eau qui faisait mouvoir les six paires de meules se divisait au-dessus en trois parties, dont l’une, le trop-plein, s’en allait, de ressaut en ressaut, arroser les grandes prairies, où paissaient les cinq vaches du bonhomme Frappier. Les deux autres bras de la petite rivière se séparaient sous une passerelle toujours tremblante, et venaient enserrer l’édifice de pierre grise et moussue.
On arrivait au grand moulin, haut comme une église, par un pont de pierre, assez large pour le passage des plus grosses charrettes. Le bruit des trémies en mouvement résonnait jusqu’au fond de la grande cour ; les garçons meuniers chargeaient les sacs de farine sur un chariot attelé de deux chevaux patients ; plus loin le mulet blanc d’un des porteurs à domicile attendait sa charge, et à l’entrée du pont, une lourde voiture dételée, chargée de sacs de grains, devait déverser avant la fin du jour sa charge sous les meules infatigables.
Victoire traversa le pont, entra dans le moulin et tança les garçons qui laissaient le blé à l’air. Elle ne quitta la place qu’après avoir vu les sacs rentrer un à un sur l’échine des garçons qui pliaient sous le faix, lorsque le mulet chargé eut disparu au tournant de la route, quand la charrette et ses deux chevaux eurent emporté la mouture.
Comme elle traversait la cour, où l’herbe poussait par endroits, Victoire tourna les yeux vers l’avenue de grands frênes qui conduisait à sa demeure. Sous l’arcade de verdure qui environnait la barrière de bois verdi par la mousse, dans un rayon de soleil couchant, guidée par son fils qui lui tenait la main, madame Beauquesne vit apparaître la belle fille aux yeux noirs, aux cheveux châtains, au teint d’ambre, que François aimait et qui allait devenir la reine de ce lieu…
— Voici Geneviève, ma mère, dit le jeune maître ; aimez-la pour l’amour de moi.
Les yeux humides, Geneviève s’avança pour embrasser sa future belle-mère ; suivant la mode du pays, leurs joues se touchèrent deux fois, mais la jeune fille sentit que leurs cœurs ne se confondaient pas.
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